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LeDevoir 27 octobre 1997
J'avais, il y a bientôt deux ans, mis l'édition d'un timbre commémoratif sur la liste de 1a vingtaine d'opérations qu'il serait bon de réaliser en 1997 pour célébrer le 30e anniversaire de l'historique visite du général de Gaulle au Québec.
J'ai l'expérience de telles éditions; en 1989, j'avais provoqué, obtenu, dessiné une semblable commémoration pour le 450e anniversaire de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle François 1er décida que, en France, on parle «le langage maternel français et non autrement». Je sais comment faire et connais aussi la limite des satisfactions qu'on peut en retirer.
En 1997, cela ne s'est pas passé comme prévu. Le timbre n'a pas paru; l'effet produit a été cent fois supérieur à celui qu'on pouvait espérer.
En 1997, il s'est trouvé une autorité aussi impudente que malveillante pour s'opposer à mon projet. Cette obstruction a donné à mon idée une publicité inouïe; on a cent fois plus parlé de mon timbre que s'il était sorti normalement, ne retenant l'attention que des milieux philatélistes.
En prenant à son compte les criailleries d'un quarteron d'anglophones rancis, le gouvernement fédéral du Canada s'est mis dans une situation très embarrassante, tout à fait étrangère aux traditions diplomatiques. Le gouvernement français - aussi bien celui à direction socialiste que son prédécesseur gaulliste - voyait avec peine un diplomate ami contraint de faire une démarche sans précédent dans l'histoire de la diplomatie. C'est ce que le secrétaire d'Etat chargé de la Poste a essayé de faire comprendre, le 21 août dernier, à l'ambassadeur du Canada venu lui réitérer que les autorités d'Ottawa désiraient que la visite du général de Gaulle au Québec ne soit pas commémorée par un timbre.
Le Canada ne sait pas ce que c'est que la souveraineté. Il a peur du mot dont il connaît mal le sens; c'est pourquoi il fait tout pour empêcher les Québécois d'être souverains. C'est pourquoi aussi, non pas audacieux mais inconscient, lui, simple puissance anglophone de second ordre, il s'est permis de sommer la France de modifier le programme annoncé de sa fabrication de timbres.
Bien sûr, je regrette que la France ait cédé. Mais je l'excuse car je la comprends; elle a réagi comme nous faisons avec un enfant mal élevé. Si c'est mon gamin qui dit «merde!», je lui donne une gifle; si c'est celui d'un voisin et ami, je souris complaisamment en faisant semblant d'avoir entendu une plaisanterie.
Que reste-t-il de tout cela? Aux yeux de ceux qui connaissent l'Histoire et la civilisation diplomatique, Ottawa s'est ridiculisé en ignorant qu'éditer un timbre est un acte régalien comme de battre monnaie et en prenant l'air de faire un geste que ne s'étaient permis ni Charles Quint, ni Guillaume II, ni Hitler qui, si ennemis qu'ils fussent de la France, respectèrent tout de même les règles du jeu. Je ne cite que pour mémoire l'Allemagne actuelle; elle n'a jamais commis la maladresse de critiquer les nombreux timbres que la France, devenue sa meilleure amie, émettait à la gloire de l'homme du 18 juin, qui fut un des vainqueurs du Reich.
Ottawa a commis la bévue de prétendre entraver la célébration du geste historique le plus amical fait pour le premier peuple fondateur du Canada. Celui-ci ne l'oubliera pas. Les Québécois se souviendront que lorsqu'un des plus grands personnages du siècle vient les saluer et leur souhaiter les deux plus grands biens qui soient, la vie et la liberté, le geôlier qui les surveille n'admet pas qu'on en parle.
Ces Québécois ont un gouvernement. J'ai parlé du timbre à ses plus hauts niveaux; voici le dialogue: «Avez-vous dit aux autorités françaises que vous souhaitiez l'émission de ce timbre?» - «Oui.» - «Avez-vous ajouté que le Québec serait mécontent si la France cédait aux pressions du Canada?» - «Non; nous respectons trop la souveraineté de la France pour nous permettre d'intervenir dans un acte régalien.»
Voilà un pays, le Québec, qui sait ce que c'est que la souveraineté! Il mérite d'en jouir; et voilà un pays qui ignore ce que c'est, le Canada, qui croit en être pourvu mais ne l'exerce que confusément, qui ne sait pas très bien s'il est encore ou non une colonie et, en outre, se sent vassal de la grande puissance voisine. Le Québec, lui, n'a jamais été une simple colonie; dès Louis XIV, la Nouvelle-France «dite vulgairement Canada» (pour reprendre les vieux textes) est une province de la France, au même titre que l'Auvergne (pour citer ce qu'il y a chez nous de plus central); il est normal qu'il se conduise mieux que cette colonie mal décolonisée qui s'appelle Canada.
Je n'ai pas le droit - c'est confidentiel - de raconter la fin de ma conversation au très haut niveau du gouvernement québécois. Mais je la résume: Nous n'avons pas eu le timbre commémoratif du 30, anniversaire du «Vivre le Québec libre!», mais nous aurons une magnifique revanche, qui dépassera tout ce dont je pouvais rêver. Merci, cher Québec!
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