Vive le Québec libre!

«Un employé municipal voulant faire du zèle a placé un micro sous le nez du général»

LeDevoir 4 août 1997


Ancien ministre du général de Gaulle, Roland Nungesser a adressé au quotidien Le Monde du vendredi 11 août cette lettre à propos du débat entre historiens de la désormais célèbre déclaration du président de la République française du balcon de l'hôtel de ville de Montréal le 24 juillet 1967.

Les historiens continuent de débattre sur les motivations du «Vive le Québec libre!» lancé par le général de Gaulle du balcon de l'hôtel de ville de Montréal. Les uns l'attribuent à la préméditation, les autres à l'improvisation. Ils ont tort et raison les uns et les autres.

La préméditation ne fait aucun doute quant à la volonté du général de poser avec vigueur le problème du statut du Québec dans la fédération canadienne. En effet, alors que je devais l'accompagner en tant que secrétaire d'Etat aux finances chargé des affaires internationales sur le Colbert, le général, apprenant que je devais signer un accord commercial avec le gouvernement canadien, demanda que je parte avant lui pour conclure ce traité à Ottawa, avant son arrivée au Québec. Dès ce moment je pressentais qu'il poserait avec rudesse le problème des relations entre la «Belle Province» et la fédération canadienne (..).

Lorsque j'arrivai à Montréal, j'appris qu'il venait de lancer «Vive le Québec libre!». Le lendemain, il tint à m'expliquer, lui-même, ce qui s'était passé. La teneur de la conversation fut la suivante: «Eh bien, j'ai crié 'Vive le Québec libre!", ça va faire du "schproum", et ça n'a pas fini d'en faire. Mais quand je suis arrivé hier matin, Drapeau, le maire de Montréal, a déclaré: "Ça fait deux cents ans qu'on vous attend", alors je me suis dit: on ne va pas les laisser attendre deux cents ans encore, car vous devinez qu'à mon âge je ne remettrai plus les pieds sur le continent américain avant ma mort. Il fallait donc que je fasse quelque chose pour mettre "les fédéraux" devant leurs responsabilités. Ce n'est pas bon de laisser pourrir des problèmes. Il faut qu'ils fassent quelque chose à l'égard des francophones. »

L'impression que j'en ai retirée, c'est qu'en employant cette formule il avait été au-delà de ce qu'il aurait voulu. Cela m'a été confirmé par Jean Drapeau, qui m'a dit qu'il n'était pas prévu que le Général prenne la parole du balcon de l'hôtel de ville.

Mais les acclamations de la foule s'étant prolongées, un employé municipal voulant faire du zèle a placé un micro sous le nez du général. Celui-ci s'est cru obligé de faire une allocution, totalement improvisée. Il a été ensuite conduit par l'ambiance, mais surtout par les innombrables pancartes «Vive le Québec libre!» qui s'étaient dressées sous ses yeux, à conclure en reprenant ce même slogan.

Préméditation, donc, pour faire éclater au grand jour le Québec: oui. Préméditation pour l'emploi de la formule indépendantiste: non.