Gaulle avait préparé son coup

La preuve est faite: le cri du balcon était un geste préparé de longue main

CHRISTIAN RIOUX

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On s'en doutait mais on en a maintenant la preuve irréfutable. Le «Vive le Québec libre!» n'était pas une fanfaronnade ou le fruit d'un soudain emballement motivé par l'atmosphère et les circonstances. En 1967, le général de Gaulle avait mûrement préparé son geste. Il venait au Québec pour frapper un grand coup. Certainement pas pour fêter le centenaire de la fédération canadienne.

La preuve s'étale sur 80 pages dans le troisième tome de C'était de Gaulle (Fayard). L'ancien ministre Alain Peyrefitte y a consigné avant de mourir les interventions du général au conseil des ministres et certains entretiens personnels. On y découvre un de Gaulle indépendantiste depuis au moins 1961. Ce n'est pas par hasard si, cette même année, il reçoit le premier ministre Jean Lesage avec tous les honneurs dus au chef d'un Etat souverain. Le 24 avril 1963, quatre ans avant son voyage, il dit: «Un jour ou l'autre, le Québec sera libre.»

«L'appel à la liberté du 24 [juillet] (à l'hôtel de ville de Montréal) n'était pas plus improvisé que l'appel à la résistance du 18 juin [1940] », écrit Peyrefitte. «C'était le résultat d'une longue réflexion, transformée en résolution inébranlable.»

Ces textes enfin publiés ne surprennent pas ceux qui ont entouré De Gaulle au cours de ces années. «Tous les témognages convergent maintenant pour dire que le geste de De Gaulle était mûrement réfléchi», dit Henri Réthoré, ancien consul général de la France à Québec. «Pour la première fois, c'est de Gaulle lui-même qui le dit.»

Même son de cloche chez Bernard Dorin, qui avait préparé les dossiers qu'a consultés le général avant sa visite. «De Gaulle avait ces mots dans sa poche avant de partir, mais il ne les aurait pas prononcés si l'accueil n'avait pas été exceptionnel.» .

En août 1963, de Gaulle sait déjà qu'il ira au Québec en 1967. Ce ne sera pas pour fêter le centenaire de Confédération, «comme le voudraient les Anglais du Canada et les fédéraux». En 1967, s'il hésite un instant à s'y rendre, c'est qu'il sait trop ce qu'il y ferait Pour lui, le Québec est devenu «une marmite en ébullition». Et puis, «Vous me voyez traverser l'Atlantique pour aller à la foire?»

Avec Jacques Cartier

Pour de Gaulle, le Canada n'est pas né en 1867 mais avec Jacques Cartier. Tout son voyage sera organisé en fonction de cette symbolique. En février 1967, il décide de traverser l'Atlantique sur Le Colbert, histoire d'éviter Ottawa. La décision est gardée secrète pour ne pas provoquer de «clash», écrit Peyrefitte. «Si j'y vais, ce sera pour faire l'histoire», dit le général.

Avec le livre d'Alain Peyrefitte, on ne se surprend plus de constater que deux mois avant l'événement, il n'y avait que des drapeaux québécois à l'aéroport lors de la visite de Daniel Johnson à Paris en mai. De Gaulle reçoit Johnson en chef d'Etat alors qu'il refuse de voir le gouverneur général, Georges Vanier. Selon Peyrefitte, Johnson ne cherche pas à freiner de Gaulle. Il veut au contraire utiliser cette visite pour «négocier de nouvelle relations avec le Canada anglais».

Trente-trois ans plus tard, Peyrefitte se demande comment «le monde journalistico-politique» a fait pour ne rien appréhender. Il reconnaît par ailleurs que de Gaulle s'est complètement trompé sur l'état d'esprit des Français qui, à l'époque, «se moquent éperdument du Québec». De Gaulle n'aurait pas su non plus que les mots prononcés au balcon étaient un slogan du RIN.

Plus généralement, Alain Peyrefitte explique que de Gaulle ne croyait pas aux fédérations créées par les Britanniques pendant la décolonisation. Ces «fédérations à la gomme» étaient vouées, selon lui, à se désagréger, comme celles d'Aden, de l'lnde, de la Rhodésie, de l'Afrique orientale, etc.

Des arrangements

De Gaulle croyait par contre qu'une confédération à l'européenne devait unir les provinces anglophones et le Québec. L'indépendance, dit-il, «n'exclut pas des arrangements locaux, un marché commun ou autres procédés». Le général favorisait un tel arrangement pour éviter l'absorption du Canada par les Etats-Unis.

On le sait de Gaulle resta longtemps isolé sur la question du Québec. Son principal opposant fut son premier ministre, Georges Pompidou, pour qui l'engouement du général pour le Québec était une «folie gratuite». Même opinion chez son ministre des Affaires étrangères, Couve de Murville: «Le général cherche l'éclat. Il se trompe. »

Dans les années qui précèdent la visite, les ministres québécois ne sont pas tous reçus avec les honneurs. En 1965, celui de l'Education, Paul Gérin-Lajoie, est sommé de remplir une fiche avant de rencontrer le ministre de la Coopération. Ce dernier dit que les Canadiens français «parlent joual et dégradent le français des Africains. Pourquoi ne les envoyez-vous pas en Afrique anglophone?».

Le général aura plus tard des mots assez durs envers Daniel Johnson, qui souhaite calmer le jeu après le coup de l'hôtel de ville. «Un vrai chef aurait aussitôt tiré parti du succès. C'est un politicien de province.»

On sent là toute la philosophie du personnage, qui aimait répéter qu'«on ne fait avancer 1'histoire qu'à coups de boutoir».