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Élections: instaurer le deuxième tour

JEAN-MARC LÉGER
Journaliste

LeDevoir - 22.11.01


Voici un bon quart de siècle, et même un peu plus, que des universitaires, des politiciens (généralement à la retraite), des commentateurs de toutes origines et même, heureusement, de «simples électeurs», relancent le débat à propos de l'instauration de la proportionnelle dans notre système électoral. L'idée de cette réforme est aussi ancienne que justifiée: qu'elle reste aujourd'hui encore à l'état de projet est curieusement révélateur soit de la pusillanimité, soit du conservatisme de la classe politique et de l'opinion, telle du moins que celle-ci peut se refléter dans les médias.

L'hésitation (ou les calculs?) des gouvernements successifs, y compris ceux émanant de partis qui avaient un temps approuvé l'idée du recours à la proportionnelle, ne laisse pas d'étonner, d'autant qu'il ne s'agit pas d'instaurer un système de proportionnelle intégrale mais d'instiller, en quelque sorte, une certaine dose de proportionnelle dans notre système.

Il est urgent de corriger les trop grandes distorsions entraînées par le système actuel (scrutin uninominal majoritaire à un seul tour), la composition de l'Assemblée nationale n'ayant souvent que de lointains rapports avec la réalité de la répartition du suffrage universel à l'échelle du Québec.

Il ne faudrait pas, toutefois, faire une sorte de fixation sur la seule question de la représentation proportionnelle. A la faveur d'une nécessaire révision en profondeur du système électoral, il importerait tout autant et même davantage de réfléchir à l'intérêt de l'institution d'un deuxième tour, comme cela se pratique depuis longtemps dans plusieurs pays européens.

L'objectif essentiel et la justification du deuxième tour, c'est de faire en sorte que tous les parlementaires élus, lors d'un scrutin donné, aient véritablement été choisis par la majorité absolue des électeurs dans chaque circonscription. Cela ne s'applique évidemment que dans les circonscriptions où il y a plus de deux candidats.

À l'issue du premier tour, ne restent en lice ou bien que les deux candidats arrivés en tête, à supposer qu'ils entendent se maintenir, et c'est la règle générale, ou bien, selon l'une des variantes, peuvent rester en lice pour le deuxième tour les candidats ayant obtenu au premier tour au moins 10 % des suffrages exprimés. En pratique, il y a rarement plus de deux candidats lors du deuxième tour.

Avec une telle formule, chaque élu exprime réellement le choix de la majorité des électeurs de sa circonscription et l'Assemblée entière constitue alors un miroir fidèle de l'opinion du pays.

Au Québec comme au Canada en général, il y a depuis déjà longtemps trois ou quatre candidats dans la plupart des circonscriptions et souvent davantage, au titre des diverses formations politiques, sans compter les non-inscrits à un parti, appelés chez nous «indépendants». Il arrive dès lors qu'un nombre considérable d'élus ne représentent que la minorité des électeurs, parfois seulement de 30 à 40 %.

C'est également le cas, parfois, pour la Chambre des communes dans son ensemble: il est arrivé à quelques reprises depuis un demi-siècle que le gouvernement fédéral soit issu d'un parti qui ne représentait pas, loin de là, la majorité des électeurs canadiens mais bien la minorité de ceux-ci. Voilà qui est non seulement étonnant mais éminemment malsain dans un système dit démocratique.

L'évolution récente du paysage politique au Québec doit susciter une réflexion sérieuse sur les moyens de renforcer la réalité démocratique de notre système, notamment par l'institution d'un deuxième tour, et cela lors des complémentaires autant que des générales. Dès lors qu'il existe trois, quatre, cinq formations sérieuses, dont chacune a son idéologie, son orientation, son programme propre et qu'elles sont présentes dans une large part des circonscriptions, l'existence du deuxième tour s'impose.

En effet, la formule permet à toutes les tendances, à toutes les familles politiques de se manifester, de se compter: l'électeur n'a pas à craindre de «faire le jeu du pouvoir ou du principal parti d'opposition» en votant pour une autre formation que les deux partis principaux.

On favorise le jeu de la démocratie car le premier tour reflète vraiment la mesure de l'implantation de toutes les tendances dans les diverses régions du pays. Et puis, au deuxième tour, le choix ne peut plus s'opérer qu'entre deux candidats.

A ce moment, ou bien l'électeur confirme son choix du premier tour ou bien il choisit le candidat et la formation qui sont globalement les moins éloignés de ses convictions, ou encore entend surtout éliminer le parti ou le candidat -- ou les deux -- dont il ne veut à aucun prix.

Selon la formule célèbre, au premier tour, on choisit, au deuxième, on élimine. Ainsi, par exemple, je peux marquer au premier tour mon appui à une formation de gauche souverainiste, sans craindre de contribuer par là à favoriser un candidat ou un parti fédéraliste. Et au deuxième tour, j'opterai pour celui des deux partis en lice dont je me sentirai le moins éloigné.

Au total, dans un tel système, le citoyen a l'occasion de se prononcer réellement, à deux reprises, avec la possibilité de voter au moins une fois pour la formation qui a ses préférences, cependant que l'Assemblée ainsi élue reflétera véritablement les choix et le consensus du pays.

Au moins autant, et peut-être plus que l'instauration -- souhaitable -- d'une mesure de proportionnelle, l'institution du deuxième tour marquerait une nette et nécessaire avancée de la démocratie chez nous.