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LeDevoir
Ainsi, avec le scénario le plus favorable au Parti québécois (PQ), soit un vote de 60 % pour le PQ contre 40 % pour le Parti libéral du Québec (PLQ), les candidats souverainistes ne se font élire que lorsque les francophones comptent pour au moins
79 % de l'électorat votant d'une circonscription à Montréal. Un vote plus faible en faveur du PQ, par exemple 55 % pour le PQ contre 45 % pour le PLQ, fait passer la proportion minimale de francophones nécessaire à l'élection d'un candidat souverainiste à 90 %. Hors Montréal, un tel clivage chez les francophones correspond au meilleur scénario pour le PQ.
Les avantages dont jouissent les candidats libéraux détenteurs de sièges sûrs sont énormes: mandats illimités, expérience parlementaire supérieure, visibilité et prestige dans l'électorat, réseautage entre députés en vue du partage des postes ministériels une fois au pouvoir, nominations et retraites dorées pour les plus doués. Tels sont les ingrédients qui les amènent à contrôler les échelons supérieurs du PLQ.
De fait, le poids relatif des députés libéraux redevables de leur élection ou liés aux non-francophones augmente au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie libérale. De 1970 à 1998, en moyenne, les non-francophones ont représenté de 25 à 35 % de l'électorat libéral. Lorsque dans l'opposition, les non-francophones ont influé directement sur l'élection de 90 % des députés libéraux. Au pouvoir, près des deux tiers des députés libéraux sont dans la même situation, 75 % des membres du conseil des ministres et la quasi-totalité des sept ou huit ministères les plus importants. Mesurer le pouvoir des non-francophones en fonction du nombre de représentants qu'ils ont relève d'un certain ethnicisme. Les élus sont d'abord liés à leur électorat.
L'alliance entre non-francophones et fédéralistes radicaux francophones leur donne le contrôle du PLQ autant au pouvoir que dans l'opposition. Le plus important demeure le fait que ces radicaux, qui ne représentent qu'un courant minoritaire chez les francophones, contrôlent l'un des pôles de définition du cadre de légitimité du Québec. Par l'amplification démesurée de leur influence, certaines idées et positions politiques contraires aux intérêts fondamentaux des francophones sont défendues, rendues tout à fait légitimes, banalisées et promues dans tout l'électorat. Les francophones sont ainsi affaiblis sur la scène provinciale, face à Ottawa et face aux autres gouvernements provinciaux.
Le mode de scrutin majoritaire fabrique la structure de pouvoir qui a procédé à l'assimilation des francophones hors Québec. Totalement évincés du pouvoir à Montréal, bâillonnés par les élus fédéralistes, les francophones n'ont plus qu'à apprendre le silence et à se désinvestir du politique. Alors que les tendances démolinguistiques font disparaître Montréal jour après jour des enjeux électoraux (le rythme de l'intégration linguistique actuelle ne suffit pas), alors que la gouverne politique des principales villes du Québec (Montréal, Longueuil, Laval, Gatineau, Sherbrooke) est dorénavant hors de portée des souverainistes (et que les libéraux fédéraux et provinciaux y trouveront bonne fortune à satiété), le risque d'une mutation de la culture politique des Québécois ne devient que plus réel. L'être humain s'adapte. La meilleure preuve en est fournie par les francophones de l'Outaouais, dont le comportement électoral a subi, depuis l'échec de l'Accord du lac Meech, une véritable rupture avec celui des francophones du reste du Québec. S'agit-il là d'un stade intermédiaire entre les francophones du reste du Québec et ceux du reste du Canada? Un stade vers lequel évolue maintenant Montréal?
Un mode de scrutin proportionnel libérerait de formidables forces politiques et permettrait une véritable conquête de la scène électorale par les francophones. Le PLQ éclaterait, les francophones fédéralistes nationalistes et les autonomistes seraient placés devant leurs propres contradictions: réclamer du Canada anglais des aménagements permettant aux francophones d'assurer leur survie, aménagement qu'il ne concédera jamais au Québec. Leur soumission aux fédéralistes radicaux et aux non-francophones serait éminemment inconfortable. Les allophones et les anglophones acceptant le fait français auraient à la fois la capacité et la possibilité de se soustraire à la tutelle des radicaux. Une situation plus favorable aux francophones en émergerait.
Quant au PQ, un éclatement éventuel ne le ferait pas disparaître, loin de là. Il permettrait - effet capital - de recentrer les débats entre souverainistes et nationalistes plutôt qu'avec les fédéralistes radicaux. Pour réussir une telle reconfiguration des rapports entre fractions politiques, aucune trace de ce qui produit une influence démesurée des non-francophones - le mode de scrutin majoritaire - ne doit subsister. Une proportionnelle régionale modérée, qui permettrait de préserver les liens entre élus et territoires, donnerait aux fédéralistes radicaux un poids politique correspondant à leur poids démographique.
Un mode de scrutin proportionnel aurait un formidable effet déclencheur: politisation et participation accrues et, surtout, transformation de la culture politique des Québécois en une culture de groupe majoritaire. À elle seule, cette transformation surpasse tous les inconvénients associés à tort ou à raison à une représentation proportionnelle. Loin d'affaiblir les francophones, cette dernière générerait beaucoup plus d'unité face à un Canada anglais qui, lui, ne changera pas. L'option la plus malheureuse serait de conserver le mode de scrutin actuel, après avoir livré le pouvoir municipal aux fédéralistes radicaux et au moment où le poids des francophones commence à décliner à l'échelle du Québec.
trois questions
Bonjour M. Serré,
J'ai lu il y a quelques jours votre article paru dans Le Devoir concernant l'affaiblissement des francophones dans le cadre du mode de scrutin majoritaire et l'éventualité de leur redonner de la force par l'adoption de la proportionnelle... et je dois dire que j'ai été renversé par l'éloquence de votre démonstration. À vous lire, on se dit : eureka! Voilà la solution, la meilleure façon de dénouer l'impasse identitaire des Québécois qui les divise et les paralyse. On se dit aussi que cela semble presque trop beau pour être vrai...
Cette lecture a suscité en moi trois questions. Primo : Pourquoi n'y a-t-on pas pensé avant, au PQ ? Secundo : Si on y a pensé, pourquoi n'a-t-on pas encore agi? Tertio : La haute direction du PQ est-elle au courant de vos conclusions, et si oui, croyez-vous qu'elle garde ce plan secret dans sa manche comme une "sortie de secours" avant les prochaines élections?
Merci de prendre la peine de me répondre!
Jean-François Vallée
Primo : Pourquoi n'y a-t-on pas pensé avant, au PQ ?
Ce n'est pas au PQ mais aux scientifiques que l'on devrait poser la question. Or la science avance lentement. Comme la plupart des analyses de l'opinion publique sont basées sur les sondages, la conséquence en est que, jusqu'à présent, très peu d'études ont abordé l'impact du mode de scrutin sur l'expression électorale des groupes. Cet impact demeure encore largement sous-estimé. Par ailleurs, il était et demeure toujours difficile d'aborder quiètement les relations entre les groupes linguistiques. Ce secteur de recherche est «occupé», notamment par le biais du financement des activités de recherche, et par le financement d'organismes contribuant à l'avènement d'un climat idéologique peu propice. La nature délicate du sujet et les exigences considérables d'une description rigoureuse des relations entre les groupes linguistiques ont retardé la progression de la compréhension des rapports entre les groupes. Enfin, les gouvernements péquistes se sont, jusqu'à présent, révélés tout à fait vulnérables : pas de contrepoids au climat, une structure interne de pouvoir qui affaiblissait Montréal et diminuait la compréhension de la complexité des enjeux montréalais, etc. Pour la science, il reste un défi de taille : intégrer l'effet distordant du mode de représentation dans l'analyse des rapports sociaux au Québec.
Secundo : Si on y a pensé, pourquoi n'a-t-on pas encore agi?
Les découvertes scientifiques arrivent au moment où on ne les attend pas. L'idée d'une collectivité démographiquement majoritaire dont le pouvoir politique est considérablement diminué sur le plan électoral était totalement inattendue. Pour progresser et devenir partie intégrante de notre compréhension de l'évolution du Québec contemporain, il lui faudra compter plusieurs années, et sans doute combattre l'hostilité des agents qui ont des intérêts politiques et économiques opposés. Plus l'idée deviendra puissante, et plus elle sera combattue.
Tertio : La haute direction du PQ est-elle au courant de vos conclusions, et si oui, croyez-vous qu'elle garde ce plan secret dans sa manche comme une « sortie de secours » avant les prochaines élections?
La haute direction du PQ commence maintenant à être au courant. Mais, en politique partisane, la force et l'à-propos d'idées se mesurent à leurs appuis partisans. Les simples députés péquistes, plus que le chef ou quelques hauts gradés, constituent une force d'inertie en matière de changement au mode de scrutin. Le véritable moteur du changement démocratique est l'opinion publique. C'est là que se joue la bataille de la représentation dans un premier temps. Une victoire du PQ lors des prochaines élections, avec plus de sièges mais avec 5% moins de voix que le PLQ, créerait une situation de crise de légitimité politique capable de pousser tout gouvernement élu à la réforme. Tôt ou tard, cette perspective se produira. Les fédéralistes radicaux, actuellement favorisés, n'auraient pas le choix d'emboiter le pas à d'éventuelles modifications au mode de scrutin, laissant les simples députés péquistes seuls à défendre le statu quo. Et comme les intérêts particuliers ne sont pas ceux de l'ensemble de la population...
Rajoutez à ce qui est développé dans ce texte l'approfondissement du clivage entre Montréal et le reste du Québec et le renforcement d'une dynamique partisane de plus en plus centrée sur l'extérieur de Montréal (de moins en moins de circonscriptions vulnérables au changement d'allégeance partisane à Montréal et banlieues), et il sera de plus en plus difficile de combattre efficacement la réforme du mode de scrutin. Défenseurs du développement économique de Montréal, milieux syndicaux et communautaires qui promeuvent des enjeux sociaux, défenseurs de l'intégration des immigrants et de la langue française, souverainistes qui cherchent à affirmer les intérêts de la communauté majoritaire, milieux allophones et immigrants qui se sentent marginalisés, les appuis populaires ne manqueront pas.
Avec un changement de mode de scrutin, quoiqu'il arrive des partis politiques actuels, la force des Québécois réside dans leur patrotisme, compris comme une solidarité pan-partisane, face à un Canada anglais refusant toute concession permettant aux Québécois d'assurer leur avenir au sein du Canada. Cette rigidité est déjà largement responsable de l'existence du mouvement souverainiste québécois (imaginons un Québec disposant d'un véritable et consistant statut particulier à l'intérieur du Canada) et provoquera ultimement la sécession du Québec, pour peu que les francophones demeurent suffisamment nombreux et qu'ils mettent fin à l'influence indue des radicaux fédéralistes. La faiblesse du Canada actuellement au pouvoir réside dans son intransigeance, tandis que la force du Québec réside dans sa différence.
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