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«« Réforme électorale et parlementaire En affirmant la langue française comme langue commune
des Québécois (2)de
toutes origines, la Charte de la langue française a ouvert
un espace public au Québec (3)
. Votée en 1977, cette Charte a tracé la voie
à l'affirmation d'une culture publique commune qui est
devenue l'une des assises de la nation politique québécoise. Le projet de réforme des institutions démocratiques
est (4) en continuité avec
cette Charte et doit s'inscrire comme l'assise politique consolidant
les pouvoirs de la nation québécoise. Pour le RIQ
, cette assise politique ne peut être que républicaine
car c'est le seul régime politique qui assurera la souveraineté
politique de la nation québécoise. Elle doit aussi
renforcer le pouvoir des citoyens, revaloriser le rôle
des députés, instituer une présidence et
favoriser le débat publique par une meilleure représentation
des forces politiques qui s'expriment au Québec. Voilà
pourquoi le mémoire que nous présentons se veut
une critique républicaine du régime actuel. Aussi
invite-t-il à élaguer de la réforme et des
pratiques en cours tous les éléments qui ne font
sens qu'en régime parlementaire britannique, viennent
diluer le pouvoir populaire et accentuent celui des experts,
des intermédiaires et des membres du parti au pouvoir,
notamment le premier ministre. Notre mémoire comprend deux parties : 1) une illustration
que le républicanisme, régime politique dont le
développement a été bloqué au Québec,
est le seul qui favorise un contrôle du politique par et
pour les citoyens; et 2) des réponses aux questions soulevées
par le document de réflexion. La première partie
s'impose pour clarifier les enjeux de la réforme en cours
et révéler que les réponses aux questions
posées n'ont pas le même sens ni la même portée
lorsqu'on les associe à l'un des deux régimes politiques
connus en Occident : le républicanisme et le parlementarisme
britannique. En conclusion, nous abordons la question de la mise
en place des propositions que le RIQ juge nécessaire pour
assurer l'emprise des citoyens québécois sur leur
vie politique. Avant de présenter ces parties, une précision
s'impose. Pour le RIQ, modifier la démocratie québécoise
issue du parlementarisme britannique à l'intérieur
du cadre politique canadien instituera uniquement une souveraineté
populaire partielle. Pour cette raison, le RIQ considère
que seule l'indépendance du Québec et l'instauration
d'un régime républicain assureront la souveraineté
populaire et le développement politique du Québec
dans le monde. Au Québec, tous les régimes politiques qui se
sont succédés après la remise, par la France,
des territoires de la Nouvelle-France à la Grande Bretagne
ont été pensés et construits par les dirigeants
de ce pays, donc ailleurs qu'au Québec. Ce processus s'est
reproduit ultérieurement au Canada. Sous cet angle, ils
sont tous objectivement des régimes conçus à
l'intérieur du modèle colonial prisé en
Grande Bretagne et réactivé au Canada. Louis-Joseph Papineau (6) a illustré
les exactions auxquelles le modèle colonial britannique
a donné lieu. Il a aussi montré que la seule proposition
républicaine dont les Québécois de toutes
origines ont voulu se doter fut réprimée en 1837
et 1838 par les militaires de Sa Majesté et leurs supporters
de la région de Montréal. Mieux, il a fait ressortir
que ces régimes ont été imposés par
" la caste qui nous gouverne dans son intérêt,
intérêt qui entre en conflit perpétuel et
irrémédiable " (7)
avec ceux de la société québécoise.
Il voyait d'ailleurs dans ce mode de gestion un des fondements
de la pratique de l'Indirect Rule .(8)
Pour Papineau, le régime instauré en 1867 fut le
pire que les Québécois ont subi car, créé
sans référence à un corps constituant (9), il institua le patronage pour élire
les membres du parlement. La loi constitutionnelle de 1982 n'a
rien changé sous cet angle. Elle a simplement scellé
la manière canadienne d'exercer l'Indirect Rule
et créé un agencement social toujours encadré,
comme l'a souligné Marc Chevrier (10),
par un ordre divin et monarchique. Or, aujourd'hui comme hier, cette lecture est trop souvent
banalisée. On lui en préfère une qui aborde
l'histoire de la démocratie québécoise en
valorisant l'instauration de la monarchie parlementaire en 1791.
Le document de réflexion du Secrétariat à
la réforme des institutions démocratiques tombe
dans ce piège. Pour le RIQ, le fait de ne pas dénoncer
l'illégitimité d'un régime de gouvernement
ne le légitime pas pour autant. Il importe plutôt
de se demander pourquoi cette dénonciation est tue et
pourquoi le républicanisme n'est pas valorisé alors
qu'il est précisément le régime politique
qui assure le contrôle du politique par les citoyens. Nous
abordons ce point de prime abord en identifiant les différences
fondamentales entre le parlementarisme britannique et le républicanisme. 1. Le parlementarisme britannique dérive du
modèle de monarchie parlementaire qu'a valorisé
Edmund Burke (11). À ses yeux,
la monarchie parlementaire constituait une protection contre
la démocratie. Thomas Paine (12)a
contesté la légitimité de ce modèle.
Auteur de Rights of Man (13),
il a discrédité les positions de Burke en réfutant
la logique et les assises de ce système politique. Pour
lui, ce système trouve sa légitimité dans
une royauté alors que le républicanisme la trouve
dans une société, ce qui le rend de loin
supérieur. Dans sa recherche d'une voie autre que le monarchisme, Paine
s'est d'abord situé en retrait du libéralisme et
du communautarisme tout en s'affichant en faveur de la liberté
individuelle et d'un régime constitutionnel. Ses positions
l'ont conduit à deux énoncés importants.
Le premier avançait qu'un gouvernement doit être
institué dans une société et par cette société.
Contrairement au monarchisme qui valorise le pouvoir de un sur
tous, un tel gouvernement, qu'il qualifia de républicain,
affirme le pouvoir de tous sur quelques-uns, ces derniers étant
astreints à rendre des comptes à l'intérieur
d'un mandat limité dans le temps. Le deuxième soutenait
qu'un gouvernement républicain existe non pas dans les
personnes mais dans les lois, ce qui conduit à délimiter
les règles de leur adoption. Pour Paine, instituer ces deux énoncés passe
par la rédaction d'une constitution. Comme le pouvoir
délégué émerge, selon lui, de la
société, cette constitution ne peut pas être
l'acte d'un gouvernement. Seule la société, à
ses yeux, peut se doter d'une constitution. Étant l'autorité
des citoyens, elle permet à celui-ci d'encadrer
le pouvoir, de s'assurer que les délégués
au pouvoir respectent les buts que la société s'est
fixée et, le cas échéant, de modifier la
constitution. En faisant écho à ces deux auteurs, notre objectif
est de faire ressortir que la mise en place, au Québec,
du monarchisme parlementaire s'est faite au détriment
du républicanisme, ce qui a eu des impacts majeurs sur
la vie politique. Cela est paradoxal lorsqu'on sait le républicanisme
davantage approprié à l'exercice d'un pouvoir politique
sous le contrôle de la société civile (16). Cela étant, pour dépasser
ce paradoxe, il importe de se demander quel régime politique
permettrait aux Québécois d'être responsables
des décisions qu'ils prennent. En d'autres termes, il
faut se demander si les Québécois veulent prendre
des décisions selon les règles qu'ils ont définies
eux-mêmes ou selon celles, instaurées par d'autres,
qui les contraignent à des pouvoirs limités à
l'intérieur d'un régime politique qui les transforme
en simples sujets de sa majesté. 2. Ce sera notre deuxième point. Nous y présenterons
les principales différences entre un régime politique
d'inspiration britannique et un régime républicain.
Nous le faisons parce que les Québécois, y compris
les plus jeunes d'entre eux, sont déçus et méfiants
du fonctionnement actuel du politique. Aussi importe-t-il d'identifier
ce qui, dans ce régime, génère méfiance
et déception. Pour illustrer notre propos, nous comparerons
ce régime avec le républicanisme. Nous faisons
de ce point un préalable qui éclairera le sens
de nos réponses aux questions posées par le Comité
directeur des États généraux sur la réforme
des institutions démocratiques. Le régime politique britannique a comme principale
caractéristique de transformer les électeurs en
consommateurs et de valoriser l'influence des experts et membres
de l'élite. Ce faisant, il banalise la chose publique.
Un régime républicain, pour sa part, renforce la
responsabilité des électeurs, encourage leur participation
aux débats sur la scène publique et encadre la
charge publique des représentants de la société
en les obligeant à rendre compte de leur mandat. C'est
ce qu'avance Philippe Petitt (17)quand
il oppose les deux principales traditions politiques présentes
en Occident. Selon Petitt, la conception britannique, qu'il qualifie de
libérale, envisage la liberté comme une absence
d'interférence dans les affaires de chacun. La loi devient
une limite à la liberté et il est présumé
que la démocratie s'autorégule de telle sorte qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des mécanismes de
légitimation populaire. C'est le cas au Canada. Dans ce
régime, les électeurs votent en fonction de leurs
intérêts personnels pour des programmes proposés
par des politiciens en réponse aux groupes de pression
et à leur poids électoral respectif. La métaphore
qui sous-tend ce régime est celle du marché.
L'électeur devient un consommateur passif de programmes
des partis et des politiques gouvernementales. Dans la conception républicaine, la loi donne la liberté
selon Petitt. Celle-ci est alors conçue comme une ouverture
sur un chantier. Les électeurs y exercent un jugement
sur les politiques en cours de développement. Comme citoyens,
ils participent aux débats qui contribuent à améliorer
les politiques que votent les élus. Ces derniers délibèrent
en argumentant sur la base de faits plutôt que du poids
électoral des groupes de pression. La métaphore
qui sous-tend le régime républicain est le forum
au sein duquel des interprétations et des expériences
entrent en dialogue conflictuel ou non. La condition de l'activité
citoyenne devient alors la participation. Partant de l'idée qu'un régime républicain
transforme le politique en un débat où chacun tente
de faire partager ses préoccupations, Dick Howard a précisé
les idées de forum et de jugement politique
auxquelles réfère Petitt. À son avis, pour
constituer un forum, il faut construire " une structure
politique dont la caractéristique fondamentale serait
son ouverture aux efforts des uns et des autres " (18)
en vue de se doter d'institutions et de définir la
citoyenneté. Ici, l'objectif est que les citoyens débattent,
dans ce forum, d'un avenir qui leur soit commun, ce qui
implique de le concevoir comme quelque chose à construire
ensemble. En ce sens, un forum républicain a comme
caractéristique d'être réfractaire aux pratiques
génératrices de discrimination, de disqualification,
d'inégalité et de cloisonnement culturel. À
l'inverse, il est davantage sensible aux pratiques favorisant
une plus grande égalité entre les citoyens et ce,
indépendamment des traits qui peuvent les différencier. Cette idée mérite une attention particulière.
Le régime politique britannique a été construit
sur un modèle culturaliste dont l'objectif fut de soumettre
des sujets à la domination d'une élite. Transposé
dans les colonies, il a institué, à l'aide d'élites
locales, la domination britannique. L'Indirect Rule en
fut le modèle. Un tel régime se caractérise
habituellement par des formes d'exclusion sociale, de discrimination
et de cloisonnement culturel. Pire, il instaure, au sein de l'ensemble
de la population, des pratiques dont la particularité
est d'être anti-politiques du fait qu'elles constituent
un déni du contrôle des citoyens sur leur vie politique.
Tel est le sens de la thèse développée par
Howard. Aussi a-t-il avancé la nécessité
d'assurer une participation citoyenne responsable dans un régime
républicain, seul moyen de corriger les formes d'exclusion,
de discrimination et de cloisonnement culturel. Cette participation des citoyens s'exprime dans le forum.
Elle fait en sorte qu'un jugement politique générateur
de créativité puisse s'exprimer. Pour préciser
sa pensée, Howard fait écho à la "
révolution jeffersonienne ". Selon lui, les Américains
sont passés, au début des années 1800, d'une
politique de la volonté, qui avait contribué à
sortir l'empire britannique de leur pays, à une politique
du jugement qui leur permit de créer leur république.
Sous la gouverne de Jefferson, la société américaine
se dota d'un pouvoir judiciaire, la Cour suprême, ayant
la capacité d'interpréter la constitution. Cette
cour valida la capacité de la société civile
à se diviser en majorités temporaires et changeantes
en vue de former un gouvernement. Elle le fit en instituant deux
contraintes. La première avance que la majorité
doit gouverner dans les limites de la constitution; la seconde,
que l'expérience subjective de chacun doit demeurer en
contact avec celles des autres afin que les points de vue de
chacun puissent bénéficier de la réceptivité
des autres et ainsi participer à façonner un avenir
commun. Là se trouve l'assise du jugement politique.
Pour Howard d'ailleurs, " cette politique du jugement est
une politique de la solidarité "(19). 3. Il manque à la nation québécoise
plusieurs leviers pour s'affirmer (20)
comme elle l'entend. Dans le régime canadien, les
pouvoirs du Québec sont circonscrits et le Canada fait
valoir en sol québécois sa conception du bien commun,
contrant alors l'irradiation d'une culture publique commune québécoise.
Deux points ici sont à retenir pour bien comprendre notre
position :1) la gouvernance canadienne, qui tire maintenant sa
légitimité de la constitution de 1982, ne reconnaît
pas la société civile québécoise,
ce qu'a illustré la loi C-20; et 2) n'ayant pas d'espace
public reconnu, les lois et les décisions de l'Assemblée
nationale sont susceptibles d'être renversées par
le gouvernement canadien. En somme, sous la gouvernance canadienne,
le Québec n'est pas libre de ses choix. Une société civile, qui se dote d'une constitution,
ne peut pas le faire et demeurer assujettie à une autre
constitution qui circonscrit ses pouvoirs, impose un lieutenant
gouverneur, oblige ses élus à prêter un serment
d'allégeance à sa Majesté et contraint ces
derniers à un mode de fonctionnement qui limite la souveraineté
des membres de la société civile. Seule l'indépendance
constitutionnelle fonde l'autorité d'une société
civile sur un État territorialement circonscrit. Pour
conquérir cette indépendance constitutionnelle,
les membres de la nation politique québécoise doivent
sortir le Canada du Québec. C'est à cette seule
condition que pourra s'implanter une citoyenneté québécoise. La capacité de la société québécoise
d'agir par et pour elle-même implique qu'elle doit conquérir
tous les champs de compétence qui définissent un
État indépendant membre des Nations unies. En régime
républicain, l'exercice de la souveraineté suppose
qu'il n'y a rien au-dessus du peuple. Pour le peuple québécois,
cela veut dire refuser : 1) la colonisation culturelle canadienne
(seuls les Québécois peuvent instituer leur espace
public commun et y diffuser leurs symboles); 2) la colonisation
juridique canadienne (les lois touchant les Québécois
ne peuvent être votées ailleurs qu'au Québec);
3) la colonisation économique canadienne (nul ne peut
percevoir des taxes au Québec si ce n'est le gouvernement
québécois avec la l'approbation de la société
civile constitutive de ce gouvernement); et 4) la colonisation
diplomatique canadienne (seul le gouvernement du Québec
peut représente les Québécois sur la scène
internationale) (21). Voilà pourquoi le passage d'un régime parlementaire
britannique à un régime républicain est
le seul moyen de doter les Québécois de toutes
origines d'une emprise sur leur destin collectif. Sous cet angle,
il est heureux que le Secrétariat à la réforme
des institutions démocratiques ait clairement signalé,
dans son document de référence, qu'une province
canadienne peut se doter d'un régime républicain
et introduire des façons de faire différentes de
celles du parlementarisme britannique en vue de consolider l'emprise
des sujets politiques sur le gouvernement. 4. Le RIQ partage cette approche si, et uniquement
si, elle vise à mettre en place un régime républicain.
Ce sera notre quatrième point. L'implantation d'un régime républicain au Québec
conforterait, à notre avis, les attentes des Québécois
désireux d'exercer une citoyenneté démocratique
et décisive. Ces attentes, qui traversent toutes les générations,
sont porteuses d'une " révolution démocratique
" depuis trop longtemps bloquée par des calculs partisans
qui, somme toute, assurent la pérennité d'un régime
qui annihile le pouvoir des citoyens. Pourquoi ont-elles été
bloquées? Tout simplement parce que, dans le régime
actuel, les politiciens ne sont pas des délégués
au pouvoir mais des délégués du pouvoir
qui cherchent à le conserver en faisant en sorte que les
citoyens ne puissent pas exercer un jugement politique entre
les élections. Dans un tel régime, la seule option
des électeurs est de changer aux quatre ans le produit
à consommer. Aussi sont-ils enclins à n'avoir envers
les politiciens qu'une confiance mitigée. De l'avis du RIQ, le peuple québécois, qui est
constitué des gens qui habitent le territoire du Québec
et forment la société civile québécoise,
aspire depuis longtemps à une vie politique autre que
celle à laquelle le contraint le régime actuel.
Cette aspiration nécessite de toute évidence un
changement de régime pour la raison suivante. Le régime
parlementaire britannique implanté au Québec a
déjà maintes fois été l'objet d'améliorations.
Or celles-ci n'ont jamais assuré un véritable contrôle
du peuple québécois sur ses institutions démocratiques.
Seules furent corrigées des dérives constatées,
notamment avec l'abolition des comtés protégés,
la réforme du financement des partis politiques et l'instauration
d'un processus référendaire. Pour que nous vivions
au Québec sur des bases politiques à la hauteur
de nos aspirations, un changement de régime s'impose. Aller dans cette direction suppose cependant de développer
de nouveaux modes de participation démocratique et d'assurer
à tous les acteurs de la société civile
un droit de parole dans les décisions qui les concernent,
l'objectif étant de construire une société
respectueuse des différences mais réfractaire aux
ghettos et aux cloisonnements. Cela suppose aussi de développer
de nouveaux modes de participation devant conduire à freiner
le lobbysme, le corporatisme et les nouvelles formes de patronage
qui se sont développés au Québec. Mettre tout cela en marche soulèvera des résistances
venant principalement des groupes d'intérêt qui
tirent avantage du régime actuel. Pensons ici à
ceux qui assurent la reproduction de l'Indirect Rule,
qui en tirent bénéfice ou qui ont développé
des rapports au politique qui les avantagent. Ils s'opposeront
à l'instauration d'un pouvoir sous le contrôle des
citoyens. Au Québec, nous sommes tous conscients de cela,
les députés plus que d'autres. Aussi demandons-nous
aux membres de ce Comité d'insister, à l'occasion
des États généraux, sur l'urgence de mettre
en place un régime républicain au Québec,
invitant ce faisant les députés à procéder
afin que la société québécoise s'approprie
ses institutions démocratiques. Il faut agir maintenant
avec la même fierté et la même détermination
qui ont marqué la prise en charge par le Québec
de son développement économique, social et culturel
lors de la Révolution tranquille. Il en découlera
un dynamisme nouveau car, enfin, les Québécois
auront en main des institutions politiques pour assurer leur
développement politique. La partie précédente clarifie l'enjeu de la
réforme. Dès qu'on s'y arrête, on constate
toutefois que les questions posées par le Secrétariat
à la réforme des institutions démocratiques
véhiculent un biais majeur, celui d'avoir été
conçues dans le régime actuel. Aussi, de l'avis
du RIQ, y répondre sans le rappeler peut conduire à
reproduire ce régime et les distorsions qui, actuellement,
font problème. Si les États généraux
ont pour mandat d'identifier les moyens d'assurer la souveraineté
du peuple québécois sur ses institutions, il est
impérieux que le Comité directeur des États
généraux sur la réforme des institutions
démocratiques indique que les réponses à
ces questions n'ont pas la même portée dans le parlementarisme
britannique et le républicanisme. C'est ce que nous avons
fait en traitant ces questions de façon à exposer
nos arguments en faveur d'un régime républicain,
ce qui nous a conduit à interroger l'absence de certaines
questions pourtant fondamentales. 1. Dans le document de réflexion, une seule
question touche la souveraineté de la société
québécoise. Son énoncé est : voulons-nous
instaurer un droit d'initiative populaire? Cette question fait sens seulement dans un régime libéral
d'inspiration britannique au sein duquel l'électeur est
l'équivalent d'un consommateur de programmes et de politiciens.
À propos de ce consommateur, les auteurs de cette question
se demandent, par exemple, s'il est souhaitable de lui accorder
le droit de faire des recours collectifs et, lorsque ce droit
lui est accordé, comment le limiter à des circonstances
bien précises. Ainsi interpellé, l'électeur
demeure un consommateur à qui on permet de manifester
une opinion sur des sujets circonscrits. En fait, il devient
un simple consommateur qui peut faire une pétition pour
signaler son malaise ou faire valoir collectivement qu'il aimerait
consommer autre chose que ce qu'il a sous la main. En régime républicain, le cheminement est tout
autre. La première balise d'une citoyenneté républicaine
est l'accès à des espaces publics ouverts et la
participation aux instances du pouvoir législatif selon
des conditions établies par la société civile,
l'objectif étant de ritualiser l'accession des citoyens
à la parole en faisant en sorte que le sentiment individuel
se transforme en l'exercice d'un jugement politique. La seule
question qui se pose alors est comment instituer des forums qui
favoriseront la participation des citoyens et permettront de
choisir des délégués qui formeront des majorités
pour voter des lois. Ainsi, par définition, l'initiative
populaire peut s'exprimer. 2. Dans le document de réflexion, certaines
questions concernent plus directement la participation politique
au sein d'un régime britannique. Ce sont les suivantes
: 1) voulons-nous que les femmes obtiennent une meilleure
place dans le système politique?; 2) voulons-nous
associer les premières nations au fonctionnement de la
démocratie au Québec?; 3) voulons-nous établir
l'âge de voter à 16 ans?; et 4) voulons-nous
l'instauration d'une carte d'électeur? Le parlementarisme britannique, avons-nous souligné,
a été construit sur un modèle culturaliste
favorisant l'anti-politique, ce qui s'exprime par des formes
d'exclusion sociale, de discrimination et de cloisonnement culturel.
On les retrouve au Québec. Elles ne concernent pas seulement
les femmes, les autochtones et les jeunes comme le laissent entendre
les questions posées. Toute la population du Québec
est touchée. Or, dans ce type de régime, on a tendance
à ne voir que les phénomènes secondaires
et à faire en sorte que les exclus, les discriminés
et les cloisonnés consomment mieux les programmes et les
politiques, négligeant du coup d'interroger le régime
et les pratiques qu'il engendre. Pour le RIQ, il importe précisément
de questionner ce régime puisqu'il est l'assise de l'assujettissement
de tous les Québécois et, de là, la source
de toutes sortes de discrimination. Cela dit, il importe néanmoins de préciser les
conditions de participation à l'espace public québécois.
Une première serait d'être né au Québec.
Dans un tel cas, l'âge de la responsabilité civile
conférerait le statut d'électeur. Une deuxième,
d'être immigrant reçu. Avec elle, la connaissance
de la culture publique dans laquelle le sujet politique va s'inscrire
et son engagement à en respecter les assises civiques
deviendraient des conditions d'accès après une
période qui peut varier entre trois et cinq ans. Sous
cet angle, détenir une carte d'électeur est un
élément secondaire qui relève de la gestion
de l'accès à l'espace public. En ce domaine, mieux
vaut éviter une bureaucratisation tatillonne, ce qui n'implique
pas de bannir tout contrôle de l'exercice du vote au-delà
de l'inscription des électeurs. 3. Une seule question aborde la légitimation
des pouvoirs, idée (22) selon
laquelle une société peut soumettre son système
politique à des tests de légitimité pour
s'assurer que les processus politiques de la démocratie
sont respectés. Cette question est la suivante : voulons-nous
un Conseil des citoyens? Répondre oui à cette question dans le régime
actuel serait dire que nous voulons nous assurer de bien respecter
les règles qui nous encadrent, règles qui, au demeurant,
n'ont de légitimité que celle définie et
tolérée par le gouvernement canadien. Ce serait
absurde. En fait, la question de la légitimité n'a de
sens qu'en régime républicain. Elle découle
du fait que la vie démocratique est d'abord et avant tout
un problème d'organisation sociale. Aussi importe-t-il
que la société ait les moyens d'analyser ses institutions
politiques en vue de s'assurer que ses valeurs contribuent à
construire la réalité du pays dans le sens voulu
par et pour tous. Sous l'angle de la légitimité,
il existe des pratiques reconnues en régime républicain.
L'une d'elles vise à protèger la société
contre son propre gouvernement quand celui-ci outrepasse les
règles de la Constitution. Une autre, plus déterminante,
est la séparation des pouvoirs, moyen le plus efficace
d'asseoir une légitimité car il met en place le
système qualifié de check and balance (23) .Un tel système permet de
vérifier constamment ce que font le législatif
(l'instance qui vote les lois) et l'exécutif (l'administration
publique) tout en révélant leurs activités
respectives. Cette séparation fait en sorte que les ministres
ne sont plus à la fois législateur et administrateur.
Dans ce système, les médias et les sciences sociales
ont comme rôle, entre autres, d'alimenter la réflexion
des citoyens tant sur leur façon de décider que
sur les décisions politiques. Dès lors, la question
de la légitimité appartient à la société
civile. À ce titre, un Conseil de la citoyenneté
peut faire sens si son mandat est d'alimenter la réflexion
et de faire des suggestions visant à améliorer
les pratiques citoyennes en régime républicain. 4. Attardons-nous à la question suivante : voulons-nous
des députés élus indépendamment du
chef du gouvernement (le premier ministre), donc des députés
libérés de la discipline de parti? Cette question
découle des problèmes inhérents au régime
actuel, mais ne fait sens qu'en régime républicain.
Aussi est-elle porteuse de confusions. La séparation des pouvoirs législatif et exécutif
est une assise du républicanisme. Dans un tel régime,
il arrive fréquemment, mais pas toujours, que l'élection
du chef du gouvernement soit séparée de celle des
députés. Toujours dans ce régime, des majorités
peuvent se former et légiférer pour une période
fixe indépendamment des allégeances partisanes
puisque cette discipline n'est pas de rigueur. C'est le cas,
par exemple, aux États-Unis. Elle n'est pas de rigueur
parce que le mandat des élus à la chambre législative
est de rédiger des lois plutôt que de faire valoir
la qualité de la gestion du parti au pouvoir ou de critiquer
les faits et gestes du parti au pouvoir dans le but de secouer
la confiance des électeurs à son égard.
Autre point : en régime républicain, le rapport
entre le citoyen et le délégué, que celui-ci
soit député ou chef de gouvernement, s'établit
sur la base que le délégué est un fiduciaire
de la société et non l'un des propriétaires
du pouvoir. Pour ces deux seules raisons, la discipline de parti
peut entraver la responsabilité des élus. L'appliquer
déboucherait sur une mise en cause du rôle des députés
et aurait pour effet de discréditer le parti qui en ferait
son cheval de bataille. Avoir des élections séparées pour le
chef du gouvernement et les députés dans le parlementarisme
britannique n'aura pas pour effet de briser la discipline des
partis. C'est seulement en séparant les pouvoirs et en
donnant des mandats différents au législatif comme
à l'exécutif qu'une telle règle peut être
mise de l'avant. En ce domaine, mieux vaut éviter les
demi-mesures et les solutions magiques. Elles peuvent engendrer
des incongruités plus néfastes que celles qu'on
veut bannir. Ainsi, élire séparément le
chef du gouvernement et les députés dans un régime
britannique peut avoir pour conséquence d'accentuer le
pouvoir du chef du gouvernement et celui des ministres sans accroître
véritablement celui des députés, ce qui
irait à l'encontre des visées présentes
dans le document de référence mis au point pour
préparer le projet de réforme. Pour le RIQ, briser la discipline des partis passe par l'instauration
d'un régime républicain parce que celui-ci valorise
une séparation claire des pouvoirs. Et cette séparation,
importe-t-il de le souligner, doit être scellée
par la création d'une instance exécutive différente
de celle actuellement en place. 5. Voilà qui introduit une réponse à
la question suivante : voulons-nous que le chef du gouvernement
puisse choisir ses ministres en dehors de l'Assemblée
nationale? La réponse du RIQ est oui si ce choix se fait dans
le cadre d'un régime républicain séparant
le législatif de l'exécutif et si les ministres
ont à rendre des comptes au chef du gouvernement et ont
à répondre de leurs actes devant des instances
appropriées. En régime parlementaire britannique, cette option ne
peut qu'introduire de l'incohérence. Elle aurait pour
effet de créer des distinctions entre les élus
ministrables et les ministres non élus, affaiblissant
du coup le pouvoir de ces derniers mais renforçant par
ricochet celui du chef du gouvernement. Aussi, doit-elle être
abandonnée à tout prix. 6. Considérant ce qui précède,
nous pouvons maintenant répondre aux deux questions suivantes
: 1) voulons-nous qu'à la suite d'une élection,
le nombre de sièges attribués aux partis corresponde
plus proportionnellement au vote qu'ils ont effectivement reçus
de l'ensemble des électeurs?; et 2) voulons-nous
élire le chef du gouvernement au suffrage universel direct? Pour le RIQ, l'introduction, en régime parlementaire
britannique, d'une proportionnelle basée sur le nombre
de votes reçus est peu compatible avec les objectifs recherchés
par ce régime. Aussi, dans ces régimes, seuls des
éléments de proportionnelle ont été
introduits pour corriger certains problèmes soulevés
autour de la représentation des tendances au sein de la
société civile. Ils ont toutefois ouvert la porte
à d'autres problèmes. En effet, l'introduction
d'éléments de proportionnelle peut conduire à
des aberrations. Par exemple, si cette introduction est associée
à l'élection du chef de gouvernement au suffrage
universel, elle pourrait engendrer un parlement sans majorité
avec un chef omnipotent. À l'inverse, si les élections
des députés et du chef du gouvernement se font
à des dates différentes comme le suggère
l'une des questions posées, on pourrait se retrouver avec
un chef impotent présidant une assemblée qui lui
est hostile. Avec l'introduction d'éléments de
proportionnelle pourrait aussi s'instaurer des alliances lorsqu'il
y aurait élection d'un gouvernement minoritaire. Nous
nous retrouverions alors dans une situation où la discipline
des alliances remplacerait celle des partis. Voilà des exemples qui expliquent pourquoi le RIQ considère
que l'élection du chef du gouvernement au suffrage universel
et l'introduction d'éléments proportionnels font
véritablement sens dans un régime républicain
parce que celui-ci promeut la séparation des pouvoirs.
Si on introduit des éléments de proportionnelle
sans changer de régime, on risque surtout d'accentuer
encore plus la méfiance des électeurs à
l'égard de la chose publique. Le motif est simple.
La séparation des pouvoirs assure la légitimité
et le lien de confiance. Elle est de loin plus importante que
la proportionnelle et l'élection du chef du gouvernement
sur la base d'un suffrage universel. Cette séparation
modifierait substantivement les institutions politiques du Québec,
notamment en valorisant le rôle des députés,
en imputant les ministres et en limitant l'autonomie du gouvernement
dans ses rapports à la société. Cette séparation pourrait être accompagnée
d'un système électoral assurant la présence,
au niveau législatif, de différents partis politiques,
présence que viendrait pondérer un système
électoral à deux tours ou l'introduction d'éléments
proportionnels. Il y a différents modèles qui peuvent
être utilisés à cette fin. Aussi le RIQ invite-t-il
le Comité directeur des États généraux
sur la réforme des institutions démocratiques à
tirer profit des spécialistes qui se sont penchés
sur les problèmes associés à la représentation
électorale dans les régimes républicains
et ont identifié des voies qui, porteuses d'équité,
favorisent à la fois de riches débats et des législations
rejoignant les attentes de la majorité de la population. Par ailleurs, les pouvoirs ainsi séparés, l'élection
du chef du gouvernement deviendrait celle du chef de l'exécutif.
Elle pourrait se faire sur la base d'un suffrage universel. Élu,
ce dernier mettrait alors en place un Conseil des ministres selon
les modalités identifiées au point cinq, ce qui
introduirait une nouvelle approche de l'administration publique. 7. Ces précisions faites, voici les réponses
du RIQ aux questions suivantes : 1) voulons-nous que les mandats
du chef du gouvernement soient limités à deux?;
et 2) voulons-nous des élections à date fixe? Oui, mais cette réponse n'a de sens qu'en régime
républicain où les règles établies
par la société encadrent les délégués
au pouvoir et bloquent la possibilité que le chef puisse
être au pouvoir pour plus de deux mandats. En régime
parlementaire britannique, il est possible d'instaurer de telles
règles. Sans grande importance, elles n'en modifieraient
pas les fondements. 8. Le RIQ s'est penché plus longuement sur deux
questions qui renvoient à la participation des régions
et des autochtones à la vie démocratique québécoise.
Ce sont les suivantes : 1) voulons-nous que les régions
participent aux décisions du gouvernement et de l'Assemblée
nationale?; et 2) voulons-nous associer les premières
nations au fonctionnement de la démocratie au Québec? Y répondre par l'affirmative est insuffisant. Une mise
en contexte s'impose. Dans le système parlementaire canadien, il est présumé
que les régions sont représentées à
la Chambre des communes. Par ailleurs, un Sénat existe
dont les membres sont nommés plutôt qu'élus.
Il serait assez facile d'introduire au Sénat canadien
une représentation des régions et des autochtones.
Ce serait par contre plus difficile à la Chambre des communes. Le Québec, qui a un régime parlementaire britannique,
a aboli son sénat. Le réintroduire pour faire participer
les régions et les autochtones n'est pas la meilleure
approche. Il importerait plutôt d'instituer une deuxième
chambre législative, comme c'est le cas aux États-Unis,
et lui attribuer des pouvoirs qui caractérisent ceux propres
à tout régime républicain. Cette chambre
pourrait s'appeler la Chambre des régions. Distincte de
l'Assemblée législative, elle serait composée
de membres élus qui auraient le pouvoir de se prononcer
sur les lois mises au point à l'Assemblée législative,
de collaborer à leur rédaction, d'en rédiger
et d'en débattre avec les délégués
à l'Assemblée législative. De l'avis du RIQ, les membres de cette Chambre des régions
devraient provenir des dix-sept régions administratives
du Québec auxquelles deux autres pourraient être
ajoutées là où se trouvent en majorité
des autochtones. En tout, il y aurait dix-neuf régions,
chacune d'elles ayant deux sièges à la Chambre
des régions. L'institution de cette Chambre aurait un
triple avantage : un premier, celui de renforcer la légitimité
en consolidant le principe du check and balance; un deuxième,
de faire contrepoids à la représentation des grands
centres urbains aux dépens des régions; et un troisième,
de favoriser la participation des autochtones à la politique
québécoise en octroyant quatre sièges là
où ils se trouvent en majorité, ce qui leur donnera
la possibilité d'avoir un poids politique en concordance
avec la reconnaissance par le Québec des onze nations
autochtones. Afin d'assurer une liaison entre la Chambre des
régions et l'Assemblée législative, il reviendrait
à celles-ci d'établir des ponts lors de la rédaction
des lois. 9. Dans le document du Secrétariat à
la réforme des institutions démocratiques, il n'y
a pas de questions qui font écho aux forums et
au jugement politique, au rapport entre les électeurs
et les élus et encore moins à la séparation
des pouvoirs. Pour le RIQ, cette absence renforce l'idée
à l'effet que les questions posées s'inscrivent
à l'intérieur des balises du régime parlementaire
britannique au sein duquel nous demeurons assujettis. Voilà
pourquoi nous insistons, avant de conclure, sur l'importance
de ces points. Concernant l'exercice d'un jugement politique, le RIQ estime
qu'il y a lieu d'être inventif et de tirer profit des nouveaux
moyens de communication pour créer des forums et faire
participer les " sans voix " aux débats en mettant
à leur disposition des ressources adéquates pour
faciliter leur prise de la parole comme citoyens à la
fois au niveau national, dans les régions et au sein des
municipalités régionales de comté (MRC). Pour que cette parole revienne vraiment aux citoyens et que
les élus fassent rapport à ces derniers plutôt
qu'aux représentants des groupes d'intérêt,
s'imposeraient, de l'avis du RIQ, l'établissement de lieux
nouveaux de contact parallèlement à une réglementation
sévère et un encadrement des plus adéquat
des moyens utilisés, dont le lobbysme, par les groupes
de pression pour influencer le chef du gouvernement, les présidents
des grandes agences de l'État, les députés
élus à l'Assemblée législative et
les délégués élus de la Chambre des
régions. Il est également important de contrer
l'approche corporatiste qui a graduellement pris forme dans la
gouverne politique au Québec et de neutraliser les nouvelles
formes de patronage politique qui se sont instaurées depuis
l'entrée en vigueur des règles relatives au financement
des partis. Il y a là quatre défis majeurs. S'il
importe de les aborder immédiatement, il faudrait aussi
privilégier, comme cela se fait dans plusieurs pays républicains,
une formation à la citoyenneté dans le système
d'enseignement et une pratique de la citoyenneté dans
les divers organismes publics et parapublics. Le temps aidant,
cet enseignement et cette pratique feront en sorte que la participation
citoyenne deviendra l'une des principales qualités de
la démocratie républicaine québécoise. Le républicanisme permet et assure le contrôle
des citoyens sur leur vie politique. L'une de ses caractéristiques,
de loin la plus déterminante, est la séparation
et la limitation des pouvoirs entre le législatif, l'exécutif
et le judiciaire. Ce point est incontournable. Aussi le RIQ tient-il
à souligner avec force que la principale question à
débattre est précisément la séparation
et la limitation des pouvoirs. Pour le RIQ, là est la
clé d'un changement de régime. Y recourir nécessite
aussi de prévoir des modalités particulières
conduisant à la nomination des juges et des présidents
des grandes agences de l'État. La nomination de ces personnes
devrait être proposée par le chef de l'exécutif
et recevoir l'appui des deux tiers, voire des trois quart des
membres de l'Assemblée législative comme de la
Chambre des régions, ce qui éviterait toute nomination
partisane. Les questions posées par le Secrétariat à
la réforme des institutions démocratiques entretiennent
l'idée qu'on peut améliorer le régime actuel
à l'aide de modifications qui, neutralisant certaines
imperfections, renforceraient le pouvoir des citoyens. Pour le
RIQ, cette idée est porteuse de dérives et, en
bout de piste, elle ne permettra pas de rendre aux citoyens le
pouvoir qui leur revient, ce qui nous est apparu l'objectif recherché. S'agissant précisément du pouvoir des citoyens,
la première chose qu'il importe est de mettre de l'avant
un processus qui permettra à ces derniers de délimiter
le cadre à l'intérieur duquel ils entendent se
gouverner. Les États généraux prévus
à l'hiver peuvent être ce processus. Si c'est le
cas, il faudrait qu'il conduise à choisir entre les deux
principaux régimes politiques connus en Occident : le
parlementarisme britannique et le républicanisme. Pour
faire ce choix, les citoyens doivent être informés
des tenants et aboutissants de chacun de ces régimes.
Ils doivent être informés qu'un régime d'inspiration
britannique ne donne pas le pouvoir aux citoyens car ces derniers
n'y sont que des sujets consommateurs de programmes peaufinés
par des experts sur l'art de gouverner, alors qu'un régime
républicain a le mérite d'instituer le citoyen
au centre de la vie politique et de mettre à son service
les experts comme les élus. La première partie de notre mémoire fait ressortir
ces différences. Elles sont fondamentales et leur prise
en compte incontournable pour créer un espace politique
québécois. Actuellement, cet espace n'a pas cette
qualité. Le régime politique à l'intérieur
duquel nous nous agitons n'est pas notre régime politique.
Il relève d'une autorité sur laquelle nous n'avons
pas un pouvoir réel. Le corriger ne changera pas cette
réalité et risque, de surcroît, de nous donner
l'impression de nous sentir davantage confortables et heureux
d'être des sujets de sa Majesté. Voilà pourquoi,
dans nos réponses aux questions posées, nous avons
insisté sur la nécessité d'inscrire les
réponses aux questions posées dans une logique
républicaine, la seule qui donne le pouvoir aux citoyens. Sous cet angle, notre mémoire propose de sortir le
régime britannique du Québec pour que la société
québécoise puisse se développer politiquement
en continuité avec l'espace public qu'elle a créé
en 1977 avec la Charte de la langue française. Sortir
ce régime pour le remplacer par un régime républicain
changera substantiellement la pratique du politique au Québec.
Les Québécois vont rapidement découvrir
qu'ils ont entre les mains des outils pour construire et légitimer
leur culture publique commune, ce qui les amènera tout
aussi rapidement à découvrir que seule leur indépendance
constitutionnelle leur accordera la souveraineté qu'ils
recherchent. Les membres élus du gouvernement du Québec ont
le pouvoir d'instaurer immédiatement un régime
républicain. S'ils refusent de le faire, ils révéleront
qu'ils préfèrent s'activer à l'intérieur
d'un régime dont la particularité est d'assujettir
les citoyens du Québec et de les confiner à n'avoir
d'aspiration que celle d'être des provinciaux grincheux
irresponsables de leur destinée alors qu'ils désirent
être des citoyens responsables. Les Québécois
s'attendent à plus de leurs élus. Vive la république du Québec! (1) Organisme sans but lucratif, le Rassemblement pour l'indépendance du Québec (RIQ) fut fondé le 3 décembre 2000. Ses membres adhèrent à un manifeste qui prône l'indépendance de la nation politique québécoise et l'instauration d'un régime républicain. Le 2 novembre 2002, Claude Bariteau, André Campeau, Natacha Gagné, Jacques Lamothe, Hugues Leclair, Marcel Lefebvre, Martin Pelletier et Jean-Pierre Roy, tous membres du Conseil d'administration du RIQ, ont approuvé ce mémoire préparé par un comité de rédaction formé de Claude Bariteau (anthropologue), André Campeau (anthropologue) et Jean-Pierre Roy (avocat). (2) L'utilisation du genre masculin vise uniquement à alléger le texte. (3) Le propos de cette Charte (loi 101), dans les termes mêmes de celui qui en fut le père, Camille Laurin, est explicite : la langue française est la " langue officielle, commune à tous ses habitants, langue de la communication et de la cohésion sociale, langue d'usage de l'administration et de toutes les institutions qui en dépendent, langue de la vie collective ", extrait tiré de M. Plourde (dir.), Le français au Québec : 400 ans d'histoire et de vie, Montréal, Fides et Publications du Québec, 2000, p. 278. (4) Secrétariat à
la réforme des institutions démocratiques, Le
pouvoir aux citoyens, Gouvernement du Québec, 2002. (7) Louis-Joseph Papineau, " Le testament politique " dans Un demi-siècle de combats (choix de textes et présentation par Yvan Lamonde et Claude Larin), Montréal, Fides, 1998, p. 606. (8) L'Indirect Rule est un mode colonial de gestion, introduit par les Britanniques et repris par le Canada en 1867 puis en 1982. Il consiste, pour les adeptes de ce mode, à s'allier à la classe dirigeante d'un peuple conquis en lui conférant la gestion de certaines affaires internes. En contrepartie, cette classe concède au conquérant les pouvoirs sur les affaires externes et l'économie. Dans ce mode de gestion, le peuple conquis est en position de subordination et sa culture est dévalorisée au profit de la culture du conquérant. De ce contexte peuvent émerger, en réaction, une culture nationale chez le peuple ainsi soumis et, avec le temps, des revendications d'égalité, voire d'indépendance. (9) Pour Papineau, le peuple était ce corps constituant. (10) Marc Chevrier, " De la monarchie en Amérique ", L'Action nationale, 1998, LXXXVIII-5, p. 87-129. (11) Politicien britannique qui vécut de 1729 à 1797, Edmund Burke fit carrière à la Chambre des Communes. On retrouve chez lui un fort scepticisme à l'égard de la démocratie. En fait, Burke rejetait l'idée selon laquelle un jugement politique puisse se développer chez les gens, ce qui aurait justifier leur participation au gouvernement. Burke estimait plutôt que les gens étaient animés par des passions qu'il appartenait au gouvernement de contraindre et de décourager, ce qui révèle sa conception élitiste du politique. D'ailleurs, il pensait que la démocratie aurait un effet oppressif plus grand sur les minorités qu'un monarque tyrannique. (12) Théoricien politique anglo-américain qui vécut de 1737 à 1809, Thomas Paine fut le secrétaire du Comité des affaires extérieures de la Révolution américaine. Dans son essai Common Sense (Amherst, Prometheus Books, 1995), Paine s'attaque au pouvoir colonial britannique. Il invoque un droit civil d'indépendance pour justifier une révolution légale faite au nom de la liberté qu'a une société de se gouverner elle-même. Son argument tient en deux points : 1) le pouvoir de gouverner une société ne peut être détenu par un gouvernement autre que celui légitimé par celle-ci; et 2) l'indépendance ne peut faire peur lorsque sa mise en uvre est le fruit d'assemblées populaires et le choix de délégués qui en émanent. (13) Thomas Paine, Rights of Man, Ware, Wordsworth Editions, 1996. (14) Paine utilise le concept trust lorsqu'il parle de ce lien. (15) John Locke a avancé l'idée de distinguer les pouvoirs exécutif et législatif. Voir John Locke, Of Civil Government, New York, Dutton, 1924. Soixante ans plus tard, Montesquieu a proposé de distinguer l'exécutif, du législatif et du judiciaire en insistant sur leur limitation réciproque, idée qui devint sa principale contribution. Voir Charles de Secondat, baron de Montesquieu, De l'esprit des lois, Paris, Garnier, 1962. Appelée check and balance par les Américains, cette limitation crée un équilibre par l'intermédiaire d'une double vérification. Elle est devenue aussi importante que la séparation des pouvoirs. (16) La société civile désigne les associations libres et les réseaux humains qui prennent forme dans un espace donné. Cette notion, qui inscrit l'individu comme acteur, est issue de la lutte pour la liberté religieuse aux XVIIe et XVIIIe siècles, lutte qui a débouché sur une conception pluraliste de l'espace public. Par la suite, cette notion a été utilisée pour expliquer la prise en charge du pouvoir par les citoyens et l'émergence d'un droit protégeant l'individu contre l'arbitraire et la discrimination. Cette notion diffère de celle affirmant, comme le font les médias et plusieurs analystes contemporains, que les organismes para-gouvernementaux seraient l'assise de la société civile. Une telle conception fait disparaître le citoyen derrière une panoplie d'organismes divers utilisés ou non par les gouvernements en tant que membres de la société civile. Nous ne la partageons pas parce que, niant l'idée selon laquelle l'État est le produit des citoyens, elle privilégie l'écoute des représentants des groupes d'intérêt et ouvre la porte au corporatisme. (17) Philippe Petitt, " Libéralisme et républicanisme ", dans M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale; Paris , PUF, 1996, p. 826-833. (18) Dick Howard, " Une critique républicaine de la politique contemporaine ou de la tentation anti-politique " dans Société, 1995, 14, p. 93-103. (19) Dick Howard, " Vers une politique du jugement " , dans C. Kintzler et H. Rizk (dir.), La république et la terreur, Paris , Mimé, 1995, p. 119-128 (20) Ce point a été développé par Claude Bariteau, André Campeau, Hugues Leclair, Marcel Lefebvre et Martin Pelletier dans Sortir le Canada du Québec, Montréal, Les Intouchables, 2002. (21) Nous utilisons le mot colonisation pour désigner la relation de pouvoir entre le Canada et le Québec parce qu'il met clairement en relief que la constitution canadienne nie l'existence de la société civile du Québec et son développement politique. Cette négation est repérable notamment par l'occupation systématique, par le gouvernement canadien, de champs qui relèvent de la société civile du Québec. (22) On retrouve cette idée chez Jürgen Habermas, Après Marx, Paris, Fayard, 1985 (23) Comme nous l'avons signalé à la note 15, ce système crée un équilibre à l'aide d'une double vérification. |