«« Réforme électorale et parlementaire

Une démarche qui change le monde

Joseph Giguère
Conseiller en économie sociale et en action coopérative, membre du Comité directeur des états généraux sur la réforme des institutions démocratiques, présidé par Claude Béland
LE DEVOIR jeudi 21 novembre 2002



Dans les enquêtes sur la confiance éprouvée par la population à l'endroit de ses élites et différents corps professionnels, les politiciens logent généralement en bas de la liste, en dessous des vendeurs de chars.

Dans leur cas, l'aiguille de l'affectivité populaire semble osciller quelque part entre la méfiance et le mépris. On en rit parfois, mais dès qu'on y pense un peu, on rit jaune... De toutes les catégories envers lesquelles on vérifie ainsi notre appréciation, gens d'affaires, médecins, journalistes et autres, les politiciens ne sont-ils pas les seuls que nous ayons choisis ? Parmi bien d'autres frustrations et insatisfactions, une telle incongruité ne justifie-t-elle pas que nous réfléchissions un peu sur notre système démocratique ?

La tournée de consultation à travers le territoire québécois que nous sommes en train de réaliser à titre de Comité directeur des états généraux de la réforme des institutions démocratiques nous permet d'aller au delà des sondages et de creuser un peu dans la consistance du sentiment populaire à l'endroit des politiciens et du système politique. Dans nos rencontres avec les citoyens, au cours d'échanges collectifs très ouverts et abondamment généreux, nous voyons défiler la séquence des états d'âme démocratiques. Toute la gamme y est, avec sa variété d'humeurs et de couleurs, depuis les teintes obscures de la désespérance bien ancrée jusqu'à l'optimisme méthodologique de ceux qui veulent bien continuer à y croire et même à faire le pari que le système peut encore être amélioré, en passant par la ferveur de certains qui voient dans la réforme l'espoir de changer le monde par la démocratie directe.

À intervalles récurrents, l'un ou l'autre appelle l'assemblée à regarder l'horizon, y indiquant le profil spectral du déficit démocratique lié à la mondialisation et à la mouvance du tout-au-marché, et demande si tous les projets d'aménagement du système démocratique faisant l'objet de notre réflexion ne sont pas un peu morts-nés dans un tel univers.

Notre processus de vérification de la pensée citoyenne sur la démocratie a été conçu comme une opération pratique, destinée à produire des changements concrets, dont la formulation culminera lors des états généraux sur la réforme des institutions démocratiques, prévus pour la fin février 2003.

Tel un fluide distillé dans l'atmosphère, le projet de transformer le monde, de rebâtir notre société pour en faire une grande aventure fraternelle, enveloppe toutes nos audiences. Les uns et les autres, nos interlocuteurs et nous, sentent que la réflexion sur les différents éléments, même externes, de la démocratie rejoint rapidement les raisons intimes de coeur, d'âme et d'humanité profonde qui nous attachent les uns aux autres dans la consistance de la société québécoise. Le climat de dignité, de partage chaleureux, d'osmose intergénérationnelle et de participation intense et engagée qui baigne nos rencontres traduit à lui seul le fait que pour le monde à la base, le débat sur les moyens de la démocratie, même quand il devient pure technique, n'est jamais perçu comme la manipulation d'une quincaillerie triviale hermétiquement détachée des partis pris de l'âme.

Hommes et femmes du peuple, aînés, gens d'âge mûr, jeunes (car ils y sont significativement nombreux), citoyens ordinaires se représentant eux-mêmes, militants de groupes sociaux, idéalistes d'un monde meilleur, tous deviennent pour nous des témoins-experts populaires de notre système démocratique. Dans une ambiance de mobilisation des intelligences, imprégnée par la chaleur humaine populaire, où les accents pathétiques de ceux qui ont mal à la démocratie depuis trop longtemps se mêlent aux élans de ceux qui cherchent en elle la luminosité du premier matin du monde, la maquette des pièces et du fonctionnement de notre système démocratique y est décortiquée, commentée et transformée.

De Gatineau et Rouyn jusqu'en Gaspésie et aux Îles en passant par Baie-Comeau, Saint-Jean-sur-Richelieu, Trois-Rivières, Montréal, Saint-Jérôme, Saint-Hyacinthe et plusieurs autres chefs-lieux, les 17 à 77 ans, les Josué, René, Yvonne, Jules, Véronique, Frédéric, Michelle, etc., viennent eux-mêmes directement, avec leur bagout particulier et une impressionnante capacité d'expression, dire ce qu'ils pensent des politiciens et du système politique. Ils n'ont pas peur d'affirmer, s'interpellant les uns les autres.

Devant le jeune Pascal, devant Caroline et beaucoup d'autres, qui avancent que la première opération du renouvellement de la démocratie doit être la mise en place d'une forme de scrutin proportionnel, Gérard et nombre d'interlocuteurs manifestent leur perplexité. Eux aussi veulent du changement, mais ils ont la conviction que seul le système majoritaire peut garantir la stabilité et la capacité de gouverner. Pour Marguerite et une quantité de gens comme elle un peu partout, il faut commencer par démocratiser la façon de choisir le chef du gouvernement en le faisant élire par l'ensemble de la population au suffrage universel. Par ailleurs, d'une assemblée à l'autre, ils sont une kyrielle à opiner dans le même sens qu'Émile et Line, pour qui tout le mal vient des partis et de la ligne de parti, qui réduit les députés au statut de quotients numériques, produit la désertification politique des régions et vide la démocratie représentative de son énergie la plus naturelle de progrès.

Avec Raymond, ils sont également une assez longue suite à prétendre qu'il n'y a pas, dans notre système, de véritable démocratie en raison de l'absence de séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif, certains allant même jusqu'à dire qu'une telle situation fait pratiquement du premier ministre un monarque. De façon systématique et sous une forme généralement bien articulée, ils sont tout un courant à prétendre que la solution est de faire massivement de la place aux femmes, car elles sont peut-être les seules à pouvoir résoudre l'équation de l'unité du pouvoir dans la diversité des opinions démocratiques autrement que par des scénarios verticaux, autoritaires et réducteurs. Et pour une longue séquence de jeunes et de moins jeunes, l'espoir est dans les référendums et l'initiative populaire, qu'ils voient comme la réforme la plus féconde, remettant les citoyens à la source de la démocratie. Enfin, les opinions les plus diverses, des plus courantes aux plus savantes, sont exprimées sur une foule d'autres objets de la démocratie avec, notamment, comme leitmotiv mélodique de fond, l'évocation des autochtones, auxquels il ne faut jamais arrêter de penser de faire de la place.

En tant que groupe préposé à l'orchestration de cette grande animation populaire, nous, les membres du comité directeur, vivons cette expérience comme un immense privilège. Malgré notre ferme résolution d'écoute systématique et de rigueur objective, nous ne pouvons pas à la longue ne pas être contaminés par la lumière du regard et la ferveur de nos concitoyens qui nous semblent souvent vivre cette démarche en se demandant avec le mélange d'émerveillement et d'incrédulité propre aux grandes espérances s'il n'y aurait pas là enfin le chemin tant recherché pour changer le monde.