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Un Québec tranquille et rassurant

Michel Vastel
Le Soleil Le mercredi 6 novembre 2002




Quand je vous disais qu'à Ottawa on trouve que Mario Dumont ferait très bien l'affaire. Le Centre de recherche et d'information sur le Canada (CRIC) vient même de se payer un mégasondage pour nous le prouver.

« L'Action démocratique du Québec (est le) miroir de la société québécoise », dit le professeur Maurice Pinard (McGill) en observant que 60 % des fidèles de Mario Dumont voteraient NON à la souveraineté assortie d'une offre de partenariat au reste du Canada — la proposition du référendum de 1995. Mais comme pour tous les sondages, celui du CRIC, la tête pensante du Centre pour l'unité canadienne, est un verre à moitié vide ou à moitié plein...

Car le même sondage révèle que les partisans de l'ADQ estiment, dans une portion de 62 % — bien inférieure aux 77 % de péquistes, mais considérablement supérieure aux 29 % de libéraux — que « le Québec n'a pas le respect qu'il mérite au Canada. » Seraient-ils donc masochistes, nos adéquistes ? Bien des Canadiens le sont d'ailleurs : 84 % des citoyens de Terre-Neuve, 76 % de ceux de la Saskatchewan et 69 % des gens de Colombie-Britannique le sont aussi ! Il n'y a que les Ontariens qui, dans une proportion de 76 %, soient satisfaits du traitement qu'ils ont au Canada. Devinez pourquoi...

Le CRIC dresse ainsi, de temps à autre, un grand portrait du Canada. Mais étant aussi l'avant-garde du combat pour l'unité nationale, il interroge 1014 Québécois sur un échantillon de 2939 citoyens — cela fait longtemps que le Québec a enregistré un poids démographique de 34,5 % au Canada ! — et il décortique l'âme québécoise. C'est ainsi qu'on apprend que 58 % des Québécois ne sont ni fédéralistes ni souverainistes. Et quand les Québécois francophones — la clientèle de Mario Dumont — acceptent de s'afficher, ils sont fédéralistes dans une proportion de 19 %. « Seulement », pourrait-on ajouter ! Mais pour les souverainistes, à 21 %, ce n'est guère mieux...

« La polarisation est en train de s'effriter », en conclut Maurice Pinard. Mario Dumont avait donc raison ! Ce n'est guère surprenant d'ailleurs puisque 65 % des adéquistes qui se disent prêts à voter OUI à un référendum ne veulent surtout pas qu'on les appelle des souverainistes. Et 67 % de ceux qui voteraient NON ne voudraient pas qu'on en conclut qu'ils sont fédéralistes ! Vous comprenez pourquoi les adéquistes n'aiment pas les référendums...

« L'effet Dumont », c'est donc cela : les Québécois se sentent mal aimés dans leur pays, ils ne sont ni fédéralistes ni souverainistes, en fait ils ne veulent pas qu'on les emmerde avec ces questions existentielles, mais ils savent comment ils voteraient dans un référendum. Et ils ont décidé de voter pour l'ADQ — 36 % — et surtout de faire confiance à Mario Dumont — 51 % !

Je vous avoue que l'insistance du CRIC à expliquer la réussite adéquiste m'a laissé un peu perplexe. Quel est le rapport avec l'unité canadienne ? Sinon que la force de l'Action démocratique garantit une dégelée pour le Parti québécois. Maurice Pinard étant tout de même professeur émérite, dans une vénérable institution universitaire de surcroît, il a mis hier un bémol sur la partition des chantres de l'unité canadienne.

« Il ne faut pas s'imaginer que le mouvement indépendantiste est mort », a-t-il pris soin de dire. Et le professeur de rappeler qu'au milieu des années 80, il n'arrivait pas à intéresser les maisons de sondage à des questions sur la souveraineté. Puis la saga du lac Meech est arrivée, l'appui à la souveraineté est remonté au-delà de 60 %, et Jacques Parizeau est passé à quelques décimales d'une victoire du OUI.

Car quoi qu'il en soit de l'attitude des Québécois, aussi indifférents aux vertus du fédéralisme qu'à celles de la souveraineté, le grand sondage du CRIC montre aussi que ce pays, le Canada, va bien mal ! Seulement 14 % de tous les Canadiens font par exemple confiance au gouvernement fédéral pour protéger les programmes qui leur tiennent à cœur. 26 % des Québécois et surtout 49 % des Albertains feraient davantage confiance à leur gouvernement provincial. Il ne faut donc pas se surprendre qu'au Québec et dans les provinces de l'Ouest, les gens souhaitent que les gouvernements provinciaux aient plus de pouvoirs.

Ainsi, le gouvernement du Canada gouverne mal, les provinces devraient avoir plus de marge de manœuvre, mais il ne faut pas s'en faire puisque le gouvernement fédéral n'osera jamais poser la vraie question : « Voulez-vous qu'Ottawa se sépare du reste du Canada ? »

Plus sérieusement, le sondage illustre à quel point le Québec, malgré son attachement au sacro-saint « modèle québécois », fait figure de pionnier dans les grands débats de l'heure. Par exemple, et c'est sans doute là une marque de l'influence de Mario Dumont, 49 % des Québécois jugent que le meilleur moyen de venir à bout de la hausse des coûts des soins de santé consiste à permettre au secteur privé d'offrir certains services aux personnes qui ont les moyens de les payer. Dans le reste du Canada, c'est seulement le tiers des citoyens qui est ainsi prêt à ouvrir la porte au privé. Par contre, 57 % des Canadiens hors Québec souhaitent une augmentation des dépenses publiques en santé, contre seulement 39 % des Québécois.

En somme, prenant leur distance avec l'héritage de la Révolution tranquille, les Québécois prennent un « Virage tranquille »... Vers la droite. Et comme ils ne veulent plus rien savoir de la souveraineté, ni du fédéralisme, le Conseil pour l'unité canadienne trouve cela bien rassurant. Ni socialiste ni revendicateur, ce n'est pas demain qu'on reparlera du Québec comme d'un éventuel « Cuba of the North »...