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«« Réforme électorale et parlementaire
Réplique
Le parlementarisme britannique à la Dufour :
éloge de l'asservissement ou déni de responsabilité
Marcel Lefebvre RIQ 23.12.2002
S'il est une chose que le temps peut modifier, c'est bien le sens donné à nos repères. Lorsque les institutions au sein desquelles nous nous agitons alimentent au quotidien des lectures de soi dans les termes de l'autre, ce ne sont pas seulement nos repères qui sont attaqués. Disparaît aussi notre capacité de nous lire et de nous définir dans nos termes. Le texte de Christian Dufour intitulé Des institutions politiques qui ont bien servi le Québec (Le Devoir, 10-12-02) en est un bel exemple.
D'entrée de jeu, ce chercheur à l'ÉNAP vilipende le document Le Pouvoir aux citoyens et aux citoyennes, triture les systèmes politiques français et questionne la démarche du gouvernement du Québec visant à réformer nos institutions démocratiques. Selon lui, cette démarche repose sur un "sophisme", à savoir qu'une réforme profonde de nos institutions politiques est nécessaire et demandée par les citoyens. Rien à ses yeux ne permet une telle avancée. Il s'agirait plutôt d'une lubie de certains souverainistes qui, frustrés par les échecs référendaires, "s'attaquent maintenant à la partie clairement positive du legs britannique: les seules institutions politiques que nous ayons jamais connues".
Après avoir révélé son penchant, il s'attaque au prétendu "préjugé pro-américain" du ministre Charbonneau en cherchant des puces au modèle républicain. Il insiste alors sur l'importance du lobby aux USA (comme si le phénomène n'existait pas chez nous) et vante la "responsabilité ministérielle" de notre système parlementaire sous le prétexte qu'il oblige les ministres à se rapporter à la Chambre des élus. À ses yeux, les ministres américains ne relèveraient que du président. Décidément ce chercheur manque de profondeur. Le cas récent du ministre des finances Paul O'Neil, que le président Bush n'a pas su maintenir en poste, témoigne de la force des critiques venant des élus et de la société américaine.
Voulant visiblement dénigrer la démarche du ministre Charbonneau, il avance que son document de réflexion met sur un même pied notre mode de scrutin vieux de 210 ans et "cette aberration qu'est le scrutin proportionnel intégral". Or, quiconque a lu ce document a compris que le scrutin proportionnel, aucunement le scrutin proportionnel intégral, est présenté comme un mode de scrutin davantage présent dans les régimes qui ont instauré la séparation des pouvoirs entre le législatif et l'exécutif.
Ayant ainsi créé un effet de vérité, Dufour se permet alors de banaliser les imperfections bénignes du système britannique. Pour lui, malgré la "confusion partielle du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif", ce système a bien servi le Québec en ce qu'il permet un "gouvernement fort" et un "premier ministre puissant". Et cette force comme cette puissance sont importantes pour ce politologue. Ici Dufour révèle son asservissement à Westminster. Les Britanniques nous (i.e. les francophones qui peuvent se comporter en majorité) auraient légué un gouvernement fort. L'histoire est tout autre. Ils ont tout fait pour que les francophones ne puissent précisément exercer le pouvoir. Tous les manuels d'histoire, y compris ceux écrits en anglais, le signalent clairement. Les seules zones de pouvoirs qui nous ont été léguées furent provinciales. C'est le Canada qui fut doté des pouvoirs déterminants en 1867. Louis-Joseph Papineau a alors avancé que la constitution de 1867 était la pire de toutes celles qui l'ont précédée, ce qui l'amena à valoriser une annexion aux Etats-Unis. Ici encore, Dufour déconstruit l'histoire. Pourquoi ?
Il fournit lui-même la réponse. Il lui est impensable de concevoir le Québec indépendamment du Canada. Toute sa pensée, d'ailleurs fortement médiatisée, s'inscrit dans la mouvance canadienne. Aussi, reproche-t-il au ministre Charbonneau d'amorcer une "démarche (qui) ne tient pas compte du fait que le Québec continuera à faire partie du Canada". Pour Dufour, il importe d'abord et avant tout d'avoir un régime politique qui, fonctionnel qu'il est, ne nous distingue pas du reste du Canada. Après l'asservissement à la lecture des Britanniques, nous voilà dans l'assujettissement canadian.
En clair, Dufour nous dit qu'il n'a rien à foutre du pouvoir des citoyens, de leurs désirs de transparence, de leurs volontés de contrôler leur destin. Pour lui, ce qui compte, c'est un régime qui contrôle une nation politique et permet aux francophones, minoritaires au Canada, de jouer aux provinciaux majoritaires avec un chef en cul-de-jatte, qu'il voit puissant.
Rien ne vient étayer cette affirmation de puissance perçue par Dufour. C'est compréhensible. Ces dernières trente années, rien ne permet de lire ainsi le pouvoir du Québec et de ses chefs. Ces derniers se sont retrouvés plus souvent qu'autrement à genoux, quémandant, maugréant, déchirant leur chemise, etc. Le Canada a même rapatrié sa constitution sans l'accord du Québec. Aujourd'hui, loi C-20 en main, ce pays, qui encercle le Québec de partout, nie l'existence de la nation politique que nous formons toutes origines confondues et, surtout, ne reconnaît aucunement notre société civile. Alors, il faut vraiment être au service de ce Canada pour avancer que le régime politique britannique que nous avons a "bien servi le Québec".
Derrière les propos de Dufour, il y a l'avancée suivante. Enfermés depuis plus de 210 ans dans un régime parlementaire imposé par l'Angleterre, nous, les francophones, avons pu nous reproduire en résistant. Nous avons même réalisé une révolution tranquille, ce qui nous aurait permis de refaire les assises de notre résistance. Aller plus loin, c'est-à-dire dépasser les balises ethniques et culturelles pour nous doter d'un régime politique, le républicanisme, devient à ses yeux une transgression de l'ordre établi dont il tire avantage.
Pour Dufour, cette transgression serait suicidaire pour la "seule majorité francophone en Amérique du nord" car elle perdrait son "aptitude à agir collectivement". Plus ethnique que ça tu meurs ! Pourtant, aucun Taylor de ce monde ne l'attaquera. Au Canada, lorsqu'on chérit l'encerclement de notre tribu, on a tout l'espace pour véhiculer nos idées car on répond à l'une des attentes du pouvoir, soit de valoriser la résistance des francophones puisque leur présence assure le maintien d'élites locales au sein des institutions canadiennes.
Dufour connaît tout cela. Il sait que, pour s'agiter dans ce petit monde, il doit être un accroc de la vieille résistance canadienne-française. Inquiet pour son avenir devant la stabilité du pourcentage des Québécois de toutes origines favorables à l'indépendance, il doit passer à l'attaque. Du lieu où il parle, il lui faut claironner que ces Québécois ne pourront jamais faire ce qu'il a toujours refusé de faire : se prendre en main. Son penchant est d 'aimer la soumission, ce qui explique ses objections au fait que les citoyens du Québec exercent un pouvoir responsable. Aussi n'a-t-il d'ambitions que de protéger la tribu en lui demandant de fermer l'oreille aux propos d'une classe politique (laquelle ?) qui travaillerait à l'affaiblissement "de la seule majorité francophone en Amérique du Nord".
La résistance à la Dufour a quelque chose de masochiste. Personnellement, je me refuse à laisser à mes enfants et aux enfants des Québécois et Québécoises de toutes origines le destin de naître, de vivre et de mourir comme membres d'une nation politique minoritaire. Un des moyens pour y arriver est précisément de renouveler nos institutions dans le sens d'un gain démocratique. L'enfermement dans le passé empêche Dufour de participer à cette grande aventure de liberté, d'égalité et de fraternité. Je préfère de loin l'ouverture du ministre Charbonneau. Elle nous fournit une occasion unique de doter la nation politique québécoise d'institutions à son image.
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