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Tout est possible!
Pierre Drouilly Professeur au département de sociologie de l'UQAM.
La Presse Le jeudi 23 mai 2002
Forum - Depuis la parution du sondage SOM dans La Presse de samedi dernier, qui plaçait le Parti québécois derrière le Parti libéral et l'Action démocratique dans les intentions de vote, les commentaires vont bon train sur une possible percée de l'ADQ lors de la prochaine élection. Bien entendu, les chiffres fournis par SOM restent à être confirmés par d'autres sondages. Mais même le cas échéant, les extrapolations de résultats d'un sondage d'aujourd'hui sur le résultat d'une élection qui n'est pas prévue, semble-t-il, avant plusieurs mois, demeure un exercice périlleux, sachant que quelques mois sont une éternité en politique.
Tout le monde se demande cependant aujourd'hui quelle sera la destinée électorale de l'Action démocratique, et personne ne peut s'empêcher d'avoir en tête les sondages récents, et d'imaginer l'ADQ former l'opposition officielle à la prochaine élection, si ce n'est le gouvernement! La plupart des observateurs s'imaginent en tout cas que la prochaine élection pourrait bien produire un gouvernement minoritaire.
Notre conclusion est complètement différente de ces supputations échevelées: même une progression importante du vote de l'ADQ aux prochaines élections, pourrait ne pas se traduire par un bouleversement de la représentation à l'Assemblée nationale autre que le remplacement au pouvoir du Parti québécois par le Parti libéral.
L'anticipation du résultat de la prochaine élection ne saurait procéder d'une perception impressionniste du contexte politique, ni d'une lecture sommaire des derniers sondages. Elle doit se baser sur une analyse rigoureuse, et apprécier les résultats des sondages à la lumière des résultats électoraux antérieurs et à travers la mécanique électorale qui est la nôtre.
Le mode de scrutin
En effet, plusieurs faits viennent compliquer considérablement la lecture des sondages lorsque l'on se propose d'anticiper le résultat d'une élection en termes de députés élus. Il y a d'abord le mode de scrutin de type britannique (majoritaire simple à un tour) qui amplifie démesurément le nombre de députés élus par le parti majoritaire: les politicologues appellent cela «la loi du cube», qui affirme que dans ce système britannique et dans le cadre du bipartisme, le rapport du nombre de sièges est égal au cube du rapport du nombre de voix entre les partis. Cette «loi» est elle-même fortement perturbée, et ses effets amplifiés, lorsque l'on s'éloigne du modèle idéal bipartite, et que l'on se trouve en présence de trois partis politiques ou plus en compétition.
Mais au Québec, un autre fait complique l'analyse: l'extrême polarisation du vote sur une base linguistique garantit aux partis fédéralistes un sanctuaire de circonscriptions sûres et handicape d'autant les partis souverainistes. C'est pourquoi, avec un vote également partagé entre souverainistes et fédéralistes, une lecture linguistique du vote dans les sondages permet toujours d'anticiper une forte majorité d'élus souverainistes (ainsi, en 1994, le Parti québécois avec 44,8% des voix fit élire 77 députés alors qu'avec 44,4% des voix le Parti libéral ne fit élire que 47 députés).
En outre, comme la dernière élection nous l'a montré, le mode de scrutin peut inverser l'ordre des partis en termes d'élus (en 1998, le Parti libéral avec 43,6% des voix devant le Parti québécois avec 42,9%, ne fit élire cependant que 48 députés derrière les 76 péquistes, tandis que l'ADQ avec 11,8% du vote ne faisait élire qu'un seul député, Mario Dumont). En ce qui concerne le gouvernement minoritaire, même s'il reste théoriquement possible, en pratique notre mode de scrutin n'en a pas produit au cours du XXe siècle, même lorsque des tiers partis importants étaient présents (1944, 1948, 1966, 1970, 1973, 1976).
Prédictions ou simulations?
Sans prétendre faire des prédictions, «ce qui est une chose très difficile, surtout lorsque cela concerne l'avenir» comme disait le physicien Niels Bohr, on peut toutefois faire des simulations des résultats d'une élection sur diverses hypothèses concernant le mouvement des voix par rapport aux résultats de l'élection de 1998. La méthode consiste, dans un premier temps, à mener une analyse statistique des résultats antérieurs pour déterminer le vote par groupes linguistiques, puis à appliquer à chaque circonscription les mouvements de votes entre les partis, suivant plusieurs scénarios. Cela signifie donc qu'on fait l'hypothèse que, si un parti politique avance ou recule par rapport aux élections précédentes, il le fait partout à travers le Québec, mais que la structure générale de son vote reste assez semblable (les meilleures circonscriptions pour un parti restent encore les meilleures, et les moins bonnes restent aussi les moins bonnes).
À partir d'un calcul effectué circonscription par circonscription, on obtient alors une simulation pour l'ensemble du Québec. Ces simulations permettent de voir comment le système électoral traduit en nombre de sièges le vote des partis, et permet d'y voir un peu plus clair à travers ce «miroir déformant» qu'est le mode de scrutin majoritaire simple. Dans le passé, ce genre d'exercice a permis de baliser le paysage politique de manière assez efficace.
La seule chose sûre que les sondages publiés depuis quelques mois nous révèlent, c'est que le Parti québécoise baisse, dans une proportion variable, par rapport à ses résultats de 1998, que le Parti libéral baisse aussi ou demeure au mieux à son niveau de 1998, et que l'ADQ progresse dans une proportion variable d'un sondage à l'autre. Quant aux autres tiers partis, qui avaient connu une poussée en 2001, ils semblent être revenus à leur niveau de 1998.
Scénario 1: PQ stable, l'ADQ gagne sur le PLQ
En première hypothèse, si l'on suppose que le Parti québécois demeure stable, et que l'ADQ fait des gains sur le Parti libéral, on voit le nombre d'élus péquistes augmenter rapidement, et se stabiliser à 90 lorsque l'ADQ atteint les 20%. Cela est le résultat de la polarisation extrême du vote non francophone vers le Parti libéral, qui lui garantit plus d'une trentaine de députés, quelle que soit la performance des autres partis. Mais dans cette hypothèse toute théorique, l'ADQ n'arrive pas à faire élire d'autres candidats que Mario Dumont, même lorsqu'elle atteint un vote égal à 25-30%: le vote libéral chez les francophones est trop faible (guère plus que le tiers des francophones) pour rapporter des gains à l'ADQ.
Scénario 2: l'ADQ gagne sur le PQ et le PLQ également
De manière plus réaliste, les sondages depuis un an nous disent que l'ADQ fait des gains sur les deux grands partis, dans des proportions qu'il reste à déterminer de libéraux «nationalistes» et de souverainistes «insatisfaits du gouvernement». Si l'on suppose que l'ADQ progresse à parts égales aux dépens du Parti québécois et du Parti libéral, rien ne change en termes d'élus. Le Parti québécois maintient alors exactement le même nombre d'élus quelque soit le niveau atteint par l'ADQ, et si l'on pousse l'extrapolation à l'extrême, dans un résultat de 33% pour le chacun des partis (l'ADQ prenant le quart de leurs voix aux libéraux et aux péquistes), on se retrouverait encore avec environ 80 péquistes et 45 libéraux face à Mario Dumont, seul élu de l'ADQ.
Scénario 3: l'ADQ gagne sur le PQ et le PLQ en proportions variables
Plus intéressant, et plus conforme à ce que disent les sondages depuis un an, nous avons fait des simulations en supposant que l'Action démocratique fait des gains aux dépens du Parti québécois pour différents niveaux du vote libéral, allant de 44% (son niveau de 1994 et de 1998) à 34% (son niveau de 1976): cela correspond à des gains de l'ADQ sur le Parti libéral de plus en plus importants.
De manière générale, quelque soit le niveau du Parti libéral, la progression du vote adéquiste nuit au Parti québécois, mais ne rapporte pas de sièges à l'ADQ. Dans tous les cas, au départ le Parti québécois dispose d'un nombre d'élus égal ou supérieur à celui de 1998 (lorsque le vote libéral est inférieur à 44%), et à mesure que le vote adéquiste progresse aux dépens du vote péquiste, le Parti québécois perd des sièges jusqu'à un point de rupture où il perd le pouvoir, mais dans tous les cas l'ADQ se retrouve toujours avec un seul siège.
Ce point de rupture se produit lorsque le vote adéquiste atteint les 20% avec un vote libéral à 44%: mais si le vote libéral est inférieur à 44%, le point de rupture se produit pour des niveaux de plus en plus élevés du vote adéquiste, allant de plus de 22% à plus de 30%. Et pour faire élire des députés, l'ADQ doit dépasser largement ce point de rupture dans tous les cas. En somme, plus l'ADQ entame le vote libéral, et plus elle doit atteindre des niveau élevés pour faire perdre le pouvoir au Parti québécois: et cela ne lui rapporte un nombre significatif de députés qu'à des niveaux largement supérieurs à 25-30%.
Difficile pour le parti qui est arrivé partout troisième en 1998
Ces résultats assez inattendus, traduisent en fait la difficulté pour un parti politique arrivé partout en troisième position en 1998, à se hisser en première position dans un nombre significatif de circonscriptions, et le rôle de frein que le mode de scrutin exerce sur la percée des tiers partis. Le Parti québécois en sait quelque chose, qui avec 23% du vote ne faisait élire que sept députés en 1970, et six seulement en 1973, avec une progression de son vote à 30%.
Bien entendu, il s'agit là de simulations basées sur les résultats de 1998, et dans une élection réelle, le résultat final pourrait être plus nuancé. Mais l'ordre de grandeur de ces simulations risque d'être assez exact. Nous avions fait un exercice semblable concernant les élections fédérales dans La Presse du 25 février 1997, et nous concluions: «À mesure que le pourcentage obtenu par le Bloc québécois baisse, le nombre de députés que lui attribue le modèle descend lui aussi: mais il est intéressant de noter toutefois que, même dans la pire des hypothèses, le nombre d'élus bloquistes se maintient à 45 environ tant que le vote du Bloc québécois reste supérieur à 43%. La cassure se produit au-delà, c'est-à-dire lorsque le Bloc québécois perd la majorité absolue du vote francophone. Dans la meilleure des hypothèses, le Bloc québécois conserve plus de 45 députés tant que son vote reste supérieur à 35%». Le 2 juin 1997, le Bloc québécois obtenait 37,9% du vote et 44 élus sur 75.
La progression du vote adéquiste risque évidemment de faire perdre le pouvoir au Parti québécois, mais si cette progression se fait aussi aux dépens du Parti libéral, il pourrait même arriver que le Parti québécois soit reporté au pouvoir, malgré un vote affaibli, bien inférieur à 40%. Outre l'exemple du Bloc québécois qui, en 1997 et 2000, remportait une majorité absolue de sièges au Québec avec un vote inférieur à 40%, il suffit de rappeler l'exemple de l'Union nationale qui, en 1944, forma un gouvernement majoritaire avec seulement 38,0% des voix, et de nouveau, en 1966, avec seulement 40,8% des voix, en arrière des libéraux pour ce qui est du vote populaire dans les deux cas.
À toutes ces occasions, les tiers partis ont joué les trouble-fête, mais en ne remportant qu'entre zéro et cinq sièges. Il faudra que le vote de l'Action démocratique soit clairement supérieur à 25% pour que cela lui rapporte un nombre significatif d'élus. Même avec les résultats des sondages disponibles aujourd'hui, Mario Dumont a donc raison de demeurer très prudent et plutôt modeste: car avec notre mode de scrutin, il y a loin de la coupe aux lèvres...
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