«« Réforme électorale et parlementaire

Lettre ouverte au ministre Jean-Pierre Charbonneau

Vous tentez de noyer le poisson avec votre projet de réforme en bloc des institutions politiques

Paul Cliche
L'aut'journal 8 mai 2002


Monsieur le ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques,

En tenant mordicus à lier l'instauration du scrutin proportionnel à l'adoption d'une réforme globale du système politique québécois comptant plusieurs éléments nouveaux et controversés, qui va inévitablement prendre des années à se réaliser, plusieurs observateurs de la scène politique ont l'impression que vous allez réussir non seulement à reporter de nouveau aux calendes grecques un projet faisant l'objet d'un débat public depuis plus de trente ans et qui recueille de plus en plus d'adhésions, mais aussi que vous tentez délibérément de noyer le poisson. Pendant que les libéraux et les adéquistes, de même que de nombreux organismes de la société civile dont le Mouvement pour une démocratie nouvelle, réclament que priorité soit accordée à la réforme du mode de scrutin, vous vous entêtez à prétendre que, par souci de cohérence, votre projet de « révolution démocratique » doit être adoptée tout d'un bloc.

Personnellement, je suis d'accord avec la nécessité et le bien-fondé des réformes que vous préconisez. Mais, en politicien d'expérience, vous savez fort bien que la réalité politique se plie rarement à des schémas rationnels surtout quand ils sont élaborés par un gouvernement en fin de mandat qui bat de l'aile dans les sondages. Vous vous rappelez aussi que, lors du premier séjour au pouvoir du Parti québécois de 1976 à1985, la réforme du mode de scrutin est la seule qui soit restée sur le carreau du train de projets de revitalisation de la démocratie que l'histoire considère parmi les principales réalisations du gouvernement Lévesque et que c'est le caucus péquiste qui l'a malencontreusement torpillée. Vous savez aussi que cette réforme a constitué, pendant trente ans, un des principaux engagements contenus dans le programme de votre parti, et, qu'en 15 ans et demi d'exercice du pouvoir, ce dernier ne l'a pas tenu même si, à la veille des élections de l994 comme celles de 1976, il avait promis de s'exécuter « dans la première année de son mandat ». Vous savez enfin que, contrairement à René Lévesque, Lucien Bouchard l'a renié en le reportant après la réalisation de la souveraineté.

Autre fait susceptible de susciter de la méfiance : il y a quelques mois encore, le premier ministre Landry déclarait partager la position de son prédécesseur à ce sujet. D'ailleurs, n'arguait-il pas erronément, en septembre dernier lors d'une courte discussion que j'ai eue avec lui de façon impromptue, que scrutin proportionnel et système parlementaire de type britannique ne peuvent coexister, alors que c'est pourtant le cas en Nouvelle-Zélande par exemple.

Alors, monsieur le ministre, ne vous insultez pas si j'affirme qu'il est de plus en plus évident -- c'est d'ailleurs un secret de polichinelle -- que le premier ministre Landry vous a donné le feu vert pour la promotion de votre programme de réformes à la condition expresse que l'instauration du scrutin proportionnel n'ait pas priorité dans le temps sur les autres. Il calcule qu'une position du genre a un double avantage pour son gouvernement : se refaire une virginité avant les élections à ce chapitre tout en reportant effectivement la mesure aux calendes grecques. Vous me décevez beaucoup en jouant son jeu, vous qui aviez semé l'espoir avec vos prises de position courageuses alors que vous étiez président de l'Assemblée nationale.

D'autant plus qu'on pourrait espérer en toute logique que l'instauration du scrutin proportionnel aurait un effet de levier favorisant l'adoption des autres mesures que vous préconisez. En effet, les citoyens et citoyennes étant désormais représenté(e)s de façon équitable à l'Assemblée nationale seraient de plus en plus nombreux à réintégrer le champ politique et à se mobiliser pour qu'on complète la réforme du système politique. Car il ne faut pas penser que les politiciens laissés à eux-mêmes vont aller bien loin. La saga de la réforme du mode de scrutin qui dure depuis quarante ans le prouve éloquemment.

D'ailleurs, le gouvernement péquiste n'aurait fait preuve que d'une décence minimale en mettant le processus de réforme en marche aussitôt après les élections de 1998 où il a été reporté au pouvoir grâce à un renversement de la volonté populaire. Et si le gouvernement Bouchard-Landry et les deux autres partis d'opposition avaient accordé autant d'importance au déficit démocratique qu'au déficit budgétaire le nouveau mode de scrutin serait déjà en place pour les prochaines élections générales. Mais le gouvernement auquel vous avez été récemment invité à faire partie ne semble avoir aucun scrupule à exercer le pouvoir malgré l'affaiblissement de sa légitimité démocratique et il serait prêt à entreprendre un autre mandat dans les mêmes conditions ; ce qui constituerait d'ailleurs un précédent honteux dans les démocraties occidentales

Dernier point, monsieur le ministre : en publiant bientôt un livre vert vous allez démarrer, sous votre seule autorité grâce aux fonds publics, un processus parallèle à celui de la Commission parlementaire des institutions (où sont représentés tous les partis) qui devait consulter la population sur le sujet dès janvier dernier; mais qui, aux dernières nouvelles, ne le fera malheureusement pas avant l'automne prochain. Ne craignez-vous pas que cette façon de procéder ne soit interprétée comme une manœuvre préélectorale par vos adversaires politiques et ne crée un obstacle supplémentaire à l'atteinte du consensus parlementaire nécessaire dans les circonstances ?

L'impression que je retire de cet embrouillamini, comme simple citoyen, c'est que la politique politicienne est revenue en force dans ce dossier comme c'est malheureusement la règle dans presque tous les dossiers. Quant à l'espoir présent pendant quelques mois dans l'esprit de milliers de Québécoises et Québécoises, il a été de nouveau déçu par les partis traditionnels qui monopolisent indûment la représentation populaire à l'Assemblée nationale grâce à un mode de scrutin antidémocratique au sujet de la réforme duquel ils ne sont toujours pas prêts à s'entendre. Au-delà de leurs belles paroles, leur comportement indique qu'ils ne s'entendent en réalité que sur une chose : la préservation du statu quo qui assure artificiellement leur domination politique

Paul Cliche,
Auteur du livre Pour réduire le déficit démocratique : le scrutin proportionnel et membre de l'Union des forces progressistes