«« Réforme électorale et parlementaire

Des citoyens au pouvoir en Bretagne

Gil Courtemanche
Le Devoir 21 juillet 2002


«C'est tout mignon tout beau aujourd'hui parce que nous n'en sommes toujours qu'au début: il faudra attendre les prochaines élections pour voir si ça va durer.» Bernard Lozahic, président de l'Association Lanester Nouvelle Citoyenneté, laisse partir un grand rire généreux. Il n'est pas malheureux, monsieur le président. Lanester commence à changer doucement après ce qui fut une petite révolution politique lors des élections municipales de mars 2001.

Contre toute attente, un regroupement de militants socialistes ou communistes, déçus par la politique traditionnelle des partis, de citoyens de la base, de militants syndicaux et de membres d'associations communautaires décident de mettre en commun leur soif d'une nouvelle démocratie de participation et de présenter en dehors des partis une liste de candidats contre les deux partis importants de cette ville, les communistes et les socialistes.

Coup de tonnerre dans le paisible ciel politique breton : les citoyens recueillent plus de 50 % des suffrages et, dans la foulée, 28 des 35 sièges du conseil municipal.

Lanester est une petite ville d'environ 25 000 habitants dans le sud de la Bretagne. Une ville traditionnellement ouvrière, bastion communiste depuis plus de 40 ans. On le devine au nom des rues et des places. Rue Stalingrad, rue Pablo-Neruda, rue Salvador-Allende ou espace Nelson-Mandela. Mais le Parti s'est encroûté, les citoyens se sentent étrangers, la ville change sans que l'administration en tienne compte. Et puis, depuis quelque temps, il y a ce mouvement de démocratie citoyenne qui se développe en France en parallèle avec le mouvement antimondialisation.

Le phare du mouvement, c'est la ville de Porto Allegre, au Brésil, avec sa démocratie de proximité et son budget de quartier élaboré avec la participation directe de la population. Pourquoi pas un petit Porto Allegre breton ?, se disent ces 300 citoyens qui se regroupent en dehors de toute idéologie pour établir un contrat de gouvernement plutôt qu'un programme politique. Ce contrat s'intitule Lanester, ensemble et autrement. Gouverner autrement et collectivement, proposent-ils, ne relève pas de l'utopie.

Après 15 mois de gouvernement citoyen, nous sommes loin de la révolution, mais un esprit nouveau anime l'administration municipale. Première décision citoyenne : discuter publiquement de l'audit des finances de la ville, qui avait lourdement augmenté sa dette. Puis, afin de permettre aux citoyens de vraiment pouvoir s'exprimer devant les élus, la ville décide de modifier le déroulement du conseil municipal : après la discussion des dossiers urgents, la séance décisionnelle est suspendue et le conseil se transforme en assemblée plénière.

Ce n'est pas la caricaturale période de questions que nous connaissons au Québec mais une véritable discussion, un forum, parfois un débat entre les citoyens et les élus. Autre décision symbolique mais lourde de sens : la communication ne relève plus du cabinet du maire mais des services professionnels de la municipalité. Dans le journal que publie la Ville, on retrouve donc, bien sûr, le mot du maire, ainsi que l'annonce de ses présences dans la ville, mais aussi le point de vue des formations de l'opposition, ainsi que les heures auxquelles leurs représentants sont disponibles pour rencontrer les citoyens.

Démocratie de proximité, aussi : chaque lundi soir, la population peut téléphoner au maire ou à un de ses adjoints (équivalents chez nous des membres du comité exécutif). Chaque jour de marché, la municipalité installe un stand pour les conseillers municipaux qui veulent rencontrer les citoyens.

Après l'information et la proximité, la présence des élus sur le terrain et non pas dans des bureaux, l'autre priorité de la liste citoyenne est «la vie à l'échelle des quartiers», et le premier chantier est celui de la mise sur pied des conseils de quartier.

Contrairement à l'administration Doré, qui avait imposé d'en haut la définition et les modes de fonctionnement des conseils de quartier, l'administration de Lanester a discuté avec les citoyens de chacun des quartiers avant d'en définir les contours. Ainsi, au départ, le maire souhaitait que plusieurs élus siègent parmi les 35 membres du conseil. Mais une très grande majorité de citoyens s'y sont fortement opposés. Le maire a accepté leur argumentation, et il n'y a qu'un seul élu dans chaque conseil qui se fait le porte-parole des propositions provenant du regroupement.

Et l'association qui a mis en branle cette petite révolution ? Elle maintient ses distances, elle ne veut surtout pas se transformer en parti politique traditionnel. Elle compte toujours 300 membres, elle publie un petit journal et elle a mis sur pied un site Internet.

Même si tous les élus, sauf deux sur 28, sont issus de l'association, un seul conseiller municipal a le droit de siéger au bureau directeur de Lanester Nouvelle Citoyenneté. Régulièrement, le maire, que l'association soutient, est invité à venir discuter avec les membres des grands dossiers municipaux. Il le fait sans rechigner. Et, chaque année, les élus doivent faire leur bilan devant l'assemblée générale.

«Comme la majorité des gens, je n'ai aucune éducation politique», dit Bernard Lozahic, un éducateur spécialisé qui a fait toute sa carrière dans l'action associative, «mais je sens qu'on est sur la bonne voie, tout simplement parce que nous marchons ensemble».