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«« SCRUTIN - PROPORTIONNELLE
Réforme des institutions démocratiques -
Pourquoi pas un mode de scrutin innovateur?Les Québécois ont enfin l'occasion de choisir les méthodes électorales les plus efficaces
Yvan Dutil Astrophysicien
Le Devoir lundi 5 août 2002
J'ai été déçu du peu
d'imagination démontrée dans le document de réflexion populaire au sujet de la
Réforme des institutions démocratiques lorsqu'il est question des changements
possibles au mode de scrutin. Hormis l'introduction d'une forme de
proportionnalité, on n'étend guère plus la discussion sur les très nombreuses
possibilités s'offrant aux Québécois.
L'usage et la théorie nous indiquent
clairement que notre mode de scrutin est imparfait. En effet, il est
mathématiquement démontré qu'il ne peut garantir l'élection du candidat voulu
par la population, si plus de deux candidats sont en lice.
Plus
ennuyeux, il est impossible de concevoir une méthode de vote traduisant à coup
sûr les volontés du peuple. La démonstration de cette impossibilité valut le
prix Nobel au mathématicien américain Kenneth Arrow. Néanmoins, il existe des
systèmes qui s'approchent de la perfection.
Une méthode des plus
populaires auprès de nombreux théoriciens est celle de Borda. Elle fut proposée
en 1770 par le physicien français et héros de la révolution américaine
Jean-Charles de Borda. Avec cette méthode, l'électeur classe les candidats
suivant l'ordre de ses préférences. Les candidats reçoivent alors un nombre de
points qui diminue avec leur rang. Ainsi, s'il y a cinq candidats, le premier
reçoit quatre points, le deuxième trois points, le troisième deux points, le
quatrième un point et le dernier aucun point. Le gagnant est simplement celui
qui totalise le plus de points. Cette méthode a été utilisée par le sénat romain
jusqu'en l'an 105 de notre ère, par l'Académie des Sciences pendant une certaine
période et par les scientifiques de la mission spatiale Voyager pour la
sélection de la trajectoire de ses sondes dans les années 70.
Il ne faut
toutefois pas confondre la méthode de Borda avec un autre mode de scrutin
similaire : le vote préférentiel. Ici encore, l'électeur doit classer les
candidats en ordre de préférence. La différence se trouve dans le dépouillement
du scrutin. Si aucun candidat ne possède une majorité de voix, on élimine alors
le candidat le plus faible et on redistribue ses votes suivant le deuxième choix
indiqué sur les bulletins de vote. On répète cette procédure jusqu'à ce qu'un
candidat obtienne la majorité absolue. Bien qu'en apparence ingénieuse, cette
méthode souffre d'un grave défaut : en raison des transferts de vote, améliorer
la position d'un candidat peut lui nuire ! Inutile de dire que cette méthode n'a
pas la faveur de la communauté scientifique. Malgré tout, elle a été adoptée,
probablement par ignorance, par l'Irlande et l'Australie.
En
plus de la méthode de Borda, il existe une autre méthode présentant de nombreux
avantages théoriques : le vote par assentiment. Bien que proposée dans sa
version moderne dans les années 70, son origine remonte au XIIIe siècle, alors
que les Vénitiens l'utilisaient pour élire leurs magistrats. Avec cette méthode,
l'électeur peut voter pour autant de candidats qu'il le désire et c'est tout
simplement le candidat ayant le plus de votes qui l'emporte. Elle pourrait donc
être mise en place sans trop modifier notre façon de voter.
Cette
méthode possède la qualité remarquable de forcer l'électeur à voter sincèrement
dans le cas d'une élection à trois candidats. En effet, il a alors la
possibilité de voter pour un candidat ou contre lui en votant pour ses deux
autres adversaires. Une caractéristique très intéressante dans le contexte
électoral québécois, alors que plus de 98 % du vote exprimé aux dernières
élections est allé aux trois grands partis. Cette méthode est actuellement
utilisée par de nombreuses sociétés savantes (Mathematical Association of
America, American Statistical Association, Institute of Electrical and
Electronics Engineers, etc). Le secrétaire général des Nations unies est aussi
choisi grâce à cette méthode.
À l'heure actuelle, les théoriciens du
consensus ne s'entendent pas sur le meilleur mode du scrutin. Certains
argumentent que la méthode de Borda permet à l'électeur de moduler son vote. Les
supporteurs du vote par assentiment notent la facilité avec laquelle il est
possible de voter de façon non sincère avec la méthode de Borda. Quoi qu'il en
soit, ces deux méthodes représentent un net progrès par rapport au système
actuel et il convient d'examiner sérieusement la possibilité de leur adoption.
S'il n'y pas de consensus au sujet de la solution optimale à adopter
pour l'élection simple, dans le cas de la représentation proportionnelle, le
choix est clair. Bien qu'il soit impossible de repartir les sièges de façon
parfaitement équitable, une méthode y arrive presque : la méthode de
Webster-Sainte-Laguë. Cette méthode fut proposée pour la première fois en 1832
par le politicien américain Daniel Webster et redécouverte en 1910 par le
Français Sainte-Laguë. Pour répartir les sièges avec cette méthode, on choisit
d'abord un diviseur commun. On attribue ensuite pour chaque parti un nombre de
députés égal à leur nombre de votes divisé par ce diviseur; le résultat étant
arrondi à l'entier le plus proche. Cette méthode est équitable envers tous les
partis politiques quelle que soit leur taille. Elle est utilisée au Danemark, en
Suède et en Norvège.
Toutefois, dans le cas d'un système proportionnel
pur, il peut être souhaitable d'utiliser une méthode qui favorise la stabilité
du gouvernement même si elle crée quelques distorsions. Une méthode présentant
ces propriétés a été proposée Thomas Jefferson en 1792. Elle est aussi connue
sous le nom de méthode de Victor d'Hondt, un avocat belge qui la redécouvrit en
1878. Cette méthode ne diffère de la méthode de Webster que par le choix de la
règle d'arrondissement. Dans ce cas-ci, on arrondit à l'entier le plus bas. Cela
a pour conséquence de favoriser les grands partis et d'encourager les
coalitions. Elle est utilisée dans de nombreux pays (Argentine, Finlande,
Israël, etc.).
Les Québécois ont la possibilité de choisir parmi une
très grande variété de mode de scrutin. Aujourd'hui il est possible d'en évaluer
théoriquement les qualités respectives, plutôt que d'être condamné à découvrir
leurs faiblesses avec l'usage. Les Québécois ont l'occasion de choisir les
méthodes électorales les plus efficaces. Il s'agit d'une occasion rarissime
qu'il ne faut pas rater.
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