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Récents sondages

Recul de l'ADQ ? Oui, mais pas autant qu'il n'y paraît...

Pierre Drouilly, département de sociologie, UQAM
Le Soleil Le vendredi 21 février 2003


Depuis le début du mois de décembre 2002, cinq sondages consécutifs semblent indiquer un recul important de l'ADQ dans l'opinion publique québécoise (voir tableau 1). Le seul problème toutefois est que dans quatre de ces cinq sondages, le pourcentage de répondants qui ne donnent pas d'information sur leur choix politique varie de 16 % à 25 %. Si l'on répartit ces répondants « discrets » proportionnellement aux répondants qui ont exprimé un choix, l'ADQ se trouve reléguée au troisième rang, près de 10 points en dessous de ce qu'elle obtenait précédemment. Seulement voilà, l'expérience passée montre que de supposer que les répondants discrets ont des opinions semblables à ceux qui ont donné leur intention de vote (ce que la répartition proportionnelle présuppose implicitement) est la plus mauvaise hypothèse que l'on puisse faire.

Le tableau 1 montre que les intentions de vote fermes pour le PLQ tout comme pour le PQ demeurent stables (environ 30 % et 25 % respectivement), sauf pour le dernier sondage. Alors que les intentions de vote fermes pour l'ADQ sont passées de plus de 30 % à environ 25 % (c'était déjà le cas dans le sondage Léger Marketing du 24 novembre qui avait 22 % de répondants discrets) et que cela s'accompagne toujours d'une hausse équivalente du pourcentage de répondants discrets. Dans ces conditions, conclure à une baisse de l'ADQ pourrait relever d'une simple illusion d'optique. Comme disent les pêcheurs aux touristes : « Ce n'est pas le quai qui s'enfonce, c'est la marée qui monte... »

L'effet « miroir »

À ce stade-ci, la question n'est pas tant de donner des réponses faciles, mais plutôt de poser les bonnes questions. Le graphique 1 illustre l'évolution des intentions de vote en résultats bruts (y compris les répondants « discrets ») depuis la soudaine montée de l'ADQ au printemps 2002 : elle couvre 22 enquêtes effectuées par diverses maisons de sondage.

On y observe une relative stabilité des intentions de vote pour le PLQ tout comme pour le PQ. Par contre, on y constate que la courbe des intentions de vote pour l'ADQ varie presque parfaitement en sens inverse de la courbe du pourcentage de répondants « discrets » : les deux courbes semblent le reflet l'une de l'autre dans un miroir, et c'est pourquoi nous appelons ce phénomène « l'effet miroir ». Dans le passé (et notamment au cours du référendum de 1995), cela se produisait entre les intentions de vote libérales (ou celles du NON en 1995) et le pourcentage de répondants discrets.

Si aujourd'hui l'effet miroir se produit avec les intentions de vote à l'ADQ, cela signifie que les répondants discrets ont davantage un profil d'électeurs adéquistes, et qu'il faut en attribuer un plus grand nombre à l'ADQ pour avoir un estimé plus précis des intentions de vote. Malheureusement, la proportion de répondants discrets qu'il faudrait attribuer à l'ADQ ne nous sera connue qu'au lendemain de la prochaine élection : tout ce que l'on peut dire actuellement, c'est qu'elle est supérieure à la proportion d'intentions de vote que l'ADQ recueille auprès des répondants décidés.

Dans un texte paru dans La Presse, les 31 octobre et 1er novembre 2002, nous écrivions que l'on pouvait utiliser la répartition proportionnelle des répondants discrets sans faire trop d'erreurs, malgré l'existence de l'effet miroir en faveur de l'ADQ. Mais cette conclusion se faisait à partir de sondages dans lesquels le pourcentage de répondants discrets se situait à moins de 10 %. Lorsque le pourcentage de répondants discrets atteint des proportions beaucoup plus élevées, il est évident que cette conclusion ne tient plus. C'est le cas notamment avec les derniers sondages disponibles.

La polarisation linguistique du vote

À cette difficulté s'en ajoute une autre : la polarisation linguistique du vote. Les sondages indiquent tous qu'une faible proportion de répondants non francophones déclare vouloir voter pour le PQ ou pour l'ADQ. Dans les derniers sondages, ces proportions sont d'environ 5 % pour le PQ et d'environ 10 % pour l'ADQ. Depuis l'élection de 1998, nous pensons que, même aussi faibles, ces intentions de vote non francophones ne se matérialisent pas, pour la plupart, le jour du vote. Toutefois, afin de rester prudents dans nos estimations, nous admettrons, dans ce qui suit, que 5 % des répondants non francophones voteront pour le PQ, et qu'environ 10 % d'entre eux voteront pour l'ADQ, ce qui laisse 85 % des répondants non-francophones au PLQ.

Estimation des intentions de vote

Pour estimer comment il faut répartir les répondants discrets entre les différents partis, nous avons suivi la démarche suivante. En premier lieu, nous supposons que le premier 10 % de répondants discrets se répartit au prorata des réponses fermes pour chacun des partis. Puis, nous supposons que l'excédent de répondants discrets (soit le total de répondants discrets moins 10 %) se répartit majoritairement pour l'ADQ (dans des proportions des deux tiers pour l'ADQ, un tiers pour le PLQ et un sixième pour le PQ, proportions proches de celles qu'utilisaient certains sondeurs, toutefois dans un ordre différent). Ce calcul donne en moyenne la répartition suivante : 60 % des répondants discrets à l'ADQ, 30 % au PLQ et 10 % au PQ. C'est celle que nous avons utilisée.

Les résultats de ces calculs sont représentés dans le graphique 2 : selon les sondages récents (sauf le dernier), le PLQ serait légèrement en avance sur l'Action démocratique (36 % contre 35 %), le PQ se retrouvant en troisième position avec 28 % des intentions de vote.

En ce qui concerne les intentions de vote des francophones, celles qui déterminent principalement la majorité parlementaire, le PLQ disposerait d'environ le quart du vote francophone, le PQ en aurait le tiers, et l'ADQ conserverait encore environ 40 % du vote francophone. Transposés sur la carte électorale, ces résultats donneraient encore une majorité absolue de sièges à l'ADQ, mais de justesse, une cinquantaine de députés au PLQ et une douzaine au PQ.

Tendances de l'opinion publique

Le graphique 2 fournit aussi les courbes de tendance des intentions de vote ainsi estimées pour les trois partis (régressions polynomiales de degré 2). Dans ces courbes, on voit clairement les tendances à long terme des intentions de vote.

Depuis le printemps dernier, les intentions de vote pour l'ADQ ont progressé pour atteindre un maximum au début de l'automne 2002 : depuis, elles décroissent régulièrement, ce qui fait qu'elles se retrouvent aujourd'hui à leur niveau du printemps dernier. On notera toutefois que la décroissance de l'ADQ depuis l'automne dernier est moins importante que ce que la répartition proportionnelle des répondants discrets semble suggérer.

Les courbes du PLQ et du PQ ont suivi un mouvement inverse : décroissance continue jusqu'au début de l'automne dernier, puis redressement depuis. Mais alors que le PLQ se retrouve à son niveau de mai 2002, le PQ semble en meilleure position qu'au printemps 2002. Il ne semble toutefois pas en position, dans quatre des cinq derniers sondages, ni de gagner une élection, ni même de conserver l'opposition officielle.

Les répondants « discrets »

Nous avons toujours soutenu que les répondants « discrets » (ceux qui refusent de répondre, qui se disent indécis, qui ne savent pas, etc.) ne correspondent pas à une catégorie politique stable : d'un sondage à l'autre, il s'agit de personnes différentes, même si en gros elles ont des caractéristiques sociales semblables. Ce sont des électeurs centristes, aux convictions plus instables, moins intéressés par la politique et moins informés sur elle, s'estimant moins compétents pour avoir une opinion politique et tombant par le fait même dans ce que la sociologue allemande Elizabeth Noëlle a appelé « la spirale du silence ».

Or, voici que maintenant quatre sondages consécutifs enregistrent une proportion anormalement élevée de répondants discrets. Cela indique peut-être qu'il y a actuellement un flottement dans les intentions de vote pour l'ADQ, et que beaucoup de répondants hésitent entre une opinion ferme en faveur de ce parti et le silence. Une chose est sûre cependant : ils ne vont ni vers le PLQ ni vers le PQ. À défaut d'informations supplémentaires, il s'agit là d'une limite certaine pour nos estimations. Une bonne partie de ces répondants discrets, qu'on pourrait aussi qualifier d'hésitants, pourraient bien se réfugier dans l'abstention le jour du vote, pour échapper à ce que les sociologues appellent « la dissonance cognitive », ce qui rendrait alors plus plausible la répartition proportionnelle des intentions de vote. Le repli d'un grand nombre d'électeurs dans l'abstention s'est déjà produit en 1985 : c'étaient des sympathisants péquistes et c'est ce qui a provoqué la défaite du PQ. À la prochaine élection, ce pourraient être des sympathisants adéquistes.

Le pari de Pascal

Nous nous trouvons donc une fois de plus devant le dilemme du « pari de Pascal », et ici nous nous adressons plus particulièrement aux hommes et femmes politiques des deux grands partis.

Ou bien nous sommes « dans le champ » avec nos analyses et nos estimations, et alors les hommes et les femmes politiques concernés ne risquent rien à ne pas y souscrire : en l'occurrence, seul l'analyste risque quelque chose, mais cela n'a aucune importance pour la suite des choses.

Ou bien nos analyses et nos estimations sont en gros correctes, et alors les femmes et les hommes politiques risquent beaucoup à ne pas y croire et à se conforter dans une interprétation superficielle et erronée des sondages. Ils iraient alors, en aveugles, droit dans le mur.

Devant l'incertitude, en politique comme à la guerre, il vaut mieux penser que les choses vont moins bien qu'on ne le croit, plutôt que de s'imaginer qu'elles vont mieux qu'on ne l'espère. Les résultats du référendum de 1995 ont cruellement rappelé aux souverainistes ce précepte de prudence raisonnée, qui est un principe de précaution.

Le dernier sondage disponible, celui de CROP en fin de semaine dernière, confirme l'effet miroir : le nombre de répondants discrets se situe à 12 % (cinq à six points de moins que les sondages de janvier), et les intentions de vote pour l'ADQ ont fait un bond de 5-6 %. Cette remontée apparente de l'ADQ n'est que la conséquence de cet effet miroir : pour reprendre l'image précédente, « ce n'est pas le quai qui remonte, mais la marée qui se retire » !...

Le dernier sondage révèle aussi une légère progression des intentions de vote péquistes, et un léger recul des intentions de vote libérales : comme ce sondage n'a que 800 répondants, il faut toutefois interpréter ces variations avec prudence. La progression du PQ est conforme à la tendance depuis quelques semaines ; le recul du PLQ, par contre, ne l'est pas, et il s'agit peut-être simplement d'une variation échantillonnale. Il est vraisemblable que le PQ continue de progresser, mais la question est de savoir si le PLQ continue de progresser ou si cette progression s'est arrêtée. Les prochains sondages devraient nous renseigner à ce sujet.