««« Indépendance : pour ou contre?

L’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE AU QUÉBEC

2. Mémoire et histoire : le sentiment identitaire

Bruno Deshaies
10-01-2000
REMARQUE PRÉLIMINAIRE. L’enseignement de l’histoire au Québec déborde sûrement le thème de cette rubrique : « Indépendance : pour ou contre ? » Toutefois, cette question est tellement associée, dans les esprits, à l’avenir du Québec, qu’il est difficile de la dissocier de la question nationale. C’est pourquoi, dans les semaines à venir, nous allons entreprendre une série d’articles sur le thème de l’enseignement de l’histoire. B.D.
La question de l’identité québécoise préoccupe non seulement les universitaires mais aussi les leaders politiques et sociaux. L’identité est devenue un maître-mot. Au Congrès annuel de l’Acfas, en 1998, un colloque s’est tenu sur « La différence en question ». Oui, le Québec est différent, mais l’identité québécoise est difficile à définir. Les auteurs du colloque notent que « chaque fois qu’il a fallu définir avec quelque précision l’identité québécoise, éclairer le contenu de ce Nous collectif omniprésent dans le discours nationaliste, la tâche s’est révélé ardue ». (*) D’après l’historien Jocelyn Létourneau, « le poids du passé, bien plus que les tourments existentiels et identitaires d’une nation présumément en déficit d’accomplissement et en demande de différence, sont au coeur du malaise canadien à l’heure actuelle. »

L’allusion au « poids du passé » fait certainement référence à l’histoire du Québec, du Canada, du Canada-Français et de la colonisation française en Nouvelle-France. Cela dit, ce « poids du passé » que peut-il signifier pour « ce Nous collectif » aujourd’hui ? De quelle histoire s’abreuve-t-on pour connaître le présent des Québécoises et des Québécois. Quand on pense aux Français, est-ce qu’on pense à des individus pris nominalement ou, plutôt, à la collectivité française qui s’exprime à l’intérieur de la nation et de l’État français ? Pour le Québécois qui est aussi Canadien, est-ce la même analogie qu’entre être Français et Européen ou entre être Corse et Français ou encore être Breton et Français ?

Mémoire et histoire

On dirait au Québec que la mémoire est d’un côté et l’histoire de l’autre. La mémoire rappelle aux Canadiens-Français leur descendance de la France ; la mémoire rappelle aux Canadiens-Anglais leur appartenance au monde britannique ; la mémoire pour les autochtones rappelle leur possession du sol ; la mémoire pour les groupes multiculturels les relie à leurs pays d’origine ; la mémoire pour les Juifs les maintient sur leurs fondements religieux ; finalement, toutes ces mémoires ne semblent pas se reconnaître à l’intérieur du Québec, pourtant elles semblent toutes se rallier à l’État canadien. L’histoire suit des voies divergentes qui rendent presque impossible une conception unifiée du Québec par rapport à son passé, son présent et son avenir. Pourtant, le peuple québécois est constitué des tous ces gens qui ont façonné et qui façonnent au jour le jour le Québec d’aujourd’hui. L’histoire de tous ces gens ne peut être que l’histoire de la diversité des identités prises séparément, mais de l’identité québécoise. C’est là où le bât blesse !

Le sentiment identitaire québécois

Le sentiment identitaire québécois ne peut pas être une mosaïque : il est québécois ou il ne l’est pas ! Être même et autre, en même temps, relèvent de la quadrature du cercle, c’est de la schizophrénie. Et la population du Québec ne peut sortir de ce dilemme sans quitter les schèmes d’interprétation historique qui nous font nous ignorer nous-mêmes pour nous-mêmes. (**) Cette transformation de la pensée des Québécois Français ne peut être nulle autre que la renonciation définitive de la tradition lafontainiste depuis l’acceptation de l’Union de 1840. La mémoire des Québécois Français leur fait accepter l’annexion et l’histoire a réalisé sur eux leur annexion dans le Grand Canada. Si la volonté et la liberté existent dans l’histoire, elles peuvent transformer la situation. L’irréparable d’hier pourrait, demain, devenir réparable. Un Québec Français pour des Québécois Français, dans l’unité québécoise, serait possible. De cette manière, une nouvelle mémoire, plus dynamique, pourrait enfin naître qui ne serait plus celle de la survivance, de la soumission, de la subordination, de l’annexion et finalement de l’assimilation. (***)

Peut-être qu’un jour les Québécois Français pourront dire d’eux-mêmes ce que l’historien français Alphonse Dupront a pu dire des Français ; « Ainsi les Français désormais eux-mêmes. » Et plus loin : « Aujourd’hui la dissociation est accomplie entre mythe et réalité. La France est dans le monde, mais distincte de lui. » (****) C’est la fin du processus de formation d’une nation qui atteint la plénitude de son identité. La mémoire se confond avec l’histoire et l’histoire surveille la mémoire pour qu’elle ne délire pas. (30) Bruno Deshaies
Québec, 10 février 2000

NOTES

(*) 66e Congrès de l’Acfas, Université Laval du 11 au 15 mai 1998, Colloque 509 du Programme général, p. 188-189.

(**) Voir « Lire Séguin » par François Robichaud. http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/seguin/lire-seguin.html « Le bilan qu'a dressé Maurice Séguin, écrit François Robichaud, n'a peut-être rien de consolant, et s'en formaliser est compréhensible. Quoi qu'il en soit, toute situation offre la possibilité, sinon d'une solution objective, du moins d'une mise en valeur subjective, d'une libération par l'esprit ; qui comprend la vraie nature de l'oppression essentielle échappera par là même aux servitudes psychologiques qui en procèdent, ce qui est déjà beaucoup. »

(***) Nous recommandons à tous ceux qui se penchent sur la question nationale au Québec de lire attentivement cette page de l’historien Maurice Séguin. http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/seguin/assimilation.html

(****) Dans « Du sentiment national », in La France et les Français, sous la direction de Michel François, Paris, Gallimard, 1972, p. 1448 et 1471, coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». C’est le premier texte qui ouvre la section intitulée : « La France et le monde » sous le grand titre : « Unité de la nation française ».

Bruno Deshaies a été, durant près de huit ans, le directeur de la Division de l’enseignement des sciences de l’homme à la Direction générale de l’enseignement élémentaire et secondaire (DGEES), entre 1969 et 1977, au ministère de l’Éducation du Québec. Préalablement, il a enseigné l’histoire et la didactique de l’histoire à l’École normale Jacques-Cartier et l’histoire au baccalauréat des adultes à l’Université de Montréal ainsi qu’au baccalauréat des HEC durant les années 1960. Il a participé à la création de l’UQAM et à son département d’histoire dans les années 1967 à 1969. Après quoi, il a surtout oeuvré au sein du ministère de l’Éducation. Il a été chargé de cours à l’Université Laval et à l’UQAC. Durant de nombreuses années, il a enseigné à l’UQAC la didactique des sciences humaines au primaire et l’histoire de l’éducation au Québec. Il a publié chez Beauchemin, en 1992,  Méthodologie de la recherche en sciences humaines (qui a été traduit en portugais par l’Instituto Piaget à Lisbonne) et  Histoire de deux nationalismes au Canada de Maurice Séguin chez Guérin, en 1997. En collaboration, il a aussi publié  Comment rédiger un rapport de recherche (1964/1974) chez Leméac. Il est présentement le directeur du site Internet : « Le Rond-Point des sciences humaines » (cf. http://www.rond-point.qc.ca ).