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««« Indépendance : pour ou contre?
John Dewey, philosophe et pédagogue américain, a déjà étudié cette question dans L'école et l'enfant au début du siècle . Au Québec, André Lefebvre a publié une petite brochure intitulée Mythologie et histoire qui a fait grand bruit au début des années 1960. Personnellement, javais attiré lattention sur la nécessité de la recherche en rapport avec enseignement de lhistoire . Tout cela a été vite oublié dune réforme à lautre depuis des décennies !
Lorsque jai assumé la direction de lenseignement des sciences de lhomme au ministère de lÉducation, en 1969, le pari consistait, justement, à tenir compte de lélève dans la transformation des programmes. Cest ainsi que les sciences humaines, comme objet détudes, ont fait leur apparition. Il sagissait de rendre possible un enseignement des sciences humaines qui tiendrait compte des rapports de lHomme avec la Nature et la Société, sous les catégories de Temps, dEspace et dÉconomie et que cet Homme soit dIci ou dAilleurs, dAujourdhui, dHier, voire même de Demain. Le programme misait sur la capacité de lélève à se poser des questions. Cette idée, très noble en soi, ne pouvait se réaliser sans la collaboration des maîtres ni de celle des producteurs de matériel pédagogique et des concepteurs de moyens denseignement.
Revenons à lélève (dans un autre article, nous parlerons des maîtres). Cet élève du primaire, il a 6 ans, 7 ans, 8 ans et ainsi de suite jusquà lâge de 10-12 ans. Qui est-il vraiment ? Doù vient-il ? Quels sont ses intérêts ? Que pense-t-il ? Que fait-il ? À quoi croit-il ? Lélève du primaire est un être concret, en chair et en os, avec des sentiments, des désirs, des inquiétudes, des peurs et tout ce que peuvent nous dire les psychologues. Cest à cet élève-là que nous espérons enseigner lhistoire : lhistoire vraie, lhistoire utile, lhistoire éducatrice, lhistoire des événements mémorables, bref, lhistoire des adultes, ou encore, lhistoire qui est la petite, la grande, la locale, la sociale, lévénementiel, etc. En avons-nous encore d'autres histoires à lui offrir ?
Entre un contenu historique choisit par ladulte, et lélève, il y a un monde : un monde de culture, de socialisation et de civilisation. Si lenseignement consiste à permettre à lélève de se questionner, dexplorer le réel, dapprendre par lui-même, il nous faudrait lui fournir des occasions de sexprimer et de chercher avec nous. Mais il resterait toujours cette difficulté associée au concept de temps et à cet écart entre la vie de ladulte et celle de lenfant. " Le jeune enfant, écrit René Sazzo, na pas plus de connaissance de sa vie que des notions relatives au temps universel. Mais ses durées sont différentes des nôtres et lon peut en conclure quà notre insu nous vivons, lui et nous, en des mondes différents. Ce nest pas lui qui peut sen douter, alors cest à nous dy réfléchir pour bien comprendre et laccepter tel quil est. "
Cette idée de temps nest pas facile à saisir, car elle est notre construction. Lenfant na pas acquis cette construction du temps. Comment pourra-t-il en prendre conscience ? Peut-il nous être possible de développer en lui le sens du temporel, de lécoulement des événements, des changements et des transformations qui affectent la vie ? La question est donc pertinente : " Quest-ce que lhistoire pour lélève de 6 ans ? " Pouvons-nous lamener à lhistoire, lui qui vit dans le présent, le temps immédiat et où les réalités dhier, daujourdhui et de demain ne sont pas toujours très claires dans son esprit, sinon plus souvent confondues que situées dans la ligne du temps.
Dans quelle mesure le sens du réalisme chez lenfant est-il développé ? Une question sur laquelle le psychogénéticien, Jean Piaget, a achoppé dans son étude sur La représentation du monde chez lenfant , car les évidences pour lenfant ne ressemblent pas aux processus de rationalisation chez ladulte tout comme les modes dinférence qui peuvent passer de lanimisme à lartificialisme au lieu de procéder par des pratiques de corroboration et dexplication appuyées sur des faits. Ce nest pas parce que lenfant peut établir une différence entre le fantastique et le réel quil faille en conclure ipso facto quil est muni des outils cognitifs et intellectuels de ladulte pour saisir le réel, si tant est que nous en sommes nous-mêmes capables.
Je retiens pour terminer quelques aphorismes de lexpérience dun professeur décole qui sinterrogeais sur " la connaissance authentique pour des jeunes de 12-13 ans " au cours dune expérience qui avait débuté, en 1971, à lécole Saint-Enfant-Jésus de la Régionale Le Royer (secteur Anjou et Montréal-Est) .
1. " Pour létudiant de treize ans, lhistoire est, avant tout, lhistoire qui se fait, la sienne. "
2. " Létudiant ne peut comprendre une " histoire synthétique " par des adultes, et des adultes érudits. "
3. " Nous avons beaucoup de difficulté à nous départir de cette conception que lhistoire se situe essentiellement dans un temps éloigné. "
4. " Lorsque je me suis fixé certains objectifs, jai tout dabord voulu créer un enseignement de lhistoire à la portée de lélève et non une " histoire adaptée ", donc faussée. "
5. " Il importe que lélève suive son propre rythme. [...]. "
6. " Vivre dans un espace et étudier un espace sont deux aspects très différents. "
Est-ce trop pédocentrique ? Et ne pas en tenir compte, nous a conduit où ? Il faut apprendre à faire une histoire à la portée de lélève pour quil soit en mesure de comprendre ce quil peut comprendre. Les reste, cest de la robot-mémorisation. Une telle connaissance est vite oubliée parce que non signifiante.
(30)
Bruno Deshaies
Notes:
1. La première édition américaine de cet ouvrage remonte à 1902 ; elle avait pour titre : The Child and the Curriculum.
2. Essai sur lenseignement de lhistoire à lécole primaire, Montréal, Beauchemin, 1964. Voir http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/didactique/comprendre.html
3. " L'orientation de la recherche dans l'enseignement de l'histoire ", in La Revue de l'École normale, 2 (novembre 1965), 2 : 67-74. Reproduit dans Le Courrier pédagogique (mars 1973) et dans L'histoire au secondaire. Généralités, initiation à lhistoire, histoire nationale, Montréal, Guérin, 1978, p. 51-59.
4. Sur laménagement du temps. Essais de chronogénie, Paris, Denoël/Gonthier, 1981, p. 77 (coll. " Médiations ", no 210).
5. Paris, PUF, 1926/1976, cité par Bruno Deshaies dans Méthodologie de la recherche en sciences humaines, Laval, Beauchemin, 1997, p. 102 et 147.
6. Jacques Quintal dans L'histoire au secondaire. Généralités, initiation à lhistoire, histoire nationale, Montréal, Guérin, 1978, p. 121-131.
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