|
««« Indépendance : pour ou contre?
Dentrée de jeu, il serait utile de se demander : qu'est-ce que lenseignement de lhistoire ? À première vue, cette question soulève dautres interrogations. Premièrement, il y a lhistoire (cest-à-dire, une discipline et des objets détude) ; deuxièmement, il y a lenseignement (cest-à-dire, lacte professionnel mettant en cause un maître et des élèves) et, troisièmement, les rapports entre enseigner et apprendre lhistoire (cest-à-dire, les apprentissages et les finalités éducatives de lenseignement de lhistoire).
Lhistoire, cette discipline de connaissance avec ses multiples objets détude, quest-ce quelle peut apporter à des enfants de 6 à 12 ans au primaire ? à des adolescents de 12 à 17 ans au secondaire ? à des jeunes hommes et des jeunes femmes du cégep et aux étudiants et étudiantes au premier cycle universitaire ? Un véritable curriculum denseignement de lhistoire, peut-il esquiver toutes ces questions ? La définition du contenu dun curriculum en histoire doit tenir compte, hors de tout doute, des capacités intellectuelles et des expériences personnelles réelles de ceux et de celles qui doivent létudier. Affirmez cela, ne signifie nullement que lhistoire doit être galvaudée au point de nêtre quanecdotique, de la chronique ou des récits historiques édifiants. Ou encore que lenseignement de lhistoire serve des causes civiques au détriment des faits objectifs de lhistoire. (**) Si, dune part, lhistoire ne peut se résumer au passé, elle ne peut non plus, dautre part, nêtre quun futur anticipé - si noble la cause défendue !
Lenseignement, quest-ce que cest ? Quest-ce quenseigner ? Il semble évident quil faut deux acteurs dans la situation denseignement : un maître et des élèves. Vérité de La Palice, direz-vous ! Or, pour lavoir souvent oublié, le dossier de lhistoire est devenu une question récurrente tant au Québec que dans les différents pays dans le monde. Les rapports entre les maîtres et les élèves mettent en cause des individus, des êtres humains, avec tout ce quils recèlent en eux de virtuel et de potentiel prêts à sexprimer ou sétioler, senrichir ou sappauvrir, se développer progressivement ou piétiner indéfiniment. Donc, avant de poser les grands principes pédagogiques, ne devrions-nous pas nous préoccuper de la culture des maîtres et de leur formation ? Elliot W. Eisner, un pédagogue américain, croit que les traits individuels du maître comme personne ne sont pas des aspects secondaires dans lenseignement. Il pense même que « si lécole ne peut pourvoir à un climat ou à un environnement supportable pour assurer la croissance personnelle des maîtres, lexistence des conditions optimales du développement éducatif des élèves nest pas garantie ». (***)
Enseigner et apprendre lhistoire constituent le noeud de lenseignement de lhistoire. Car, des élèves, on en a ; des maîtres, on en a aussi ; mais enseigner et apprendre lhistoire, cet acte de communication entre deux ou plusieurs personnes sur des objets de connaissance historique, quest-ce que nous en faisons ? Qu'est-ce que nous en savons ? Qu'est-ce que nous voulons ? Qu'est-ce que nous pouvons faire ? Qu'est-ce que nous réalisons à lheure actuelle ? Beaucoup de questions pour lesquelles les réponses ne sont pas évidentes étant donné tous les débats qui entourent, périodiquement, lenseignement de lhistoire et surtout lenseignement de lhistoire nationale au Québec. Au lieu de pérorer platement sur lenseignement de lhistoire, ne pourrions-nous pas faire plutôt de la formation locale, régionale et nationale des maîtres dans des contextes déchanges professionnels et de collaborations mutuelles tant entre les individus quentre les instances impliquées dans le fonctionnement du système scolaire et le personnel enseignant ?
Mais lhistoire en soi, quest-ce que cest ? Les définitions sont nombreuses, les approches et les méthodologies sont très diversifiées, les conceptions sont variables, presque à linfini, et les objets peuvent être dune complexité extraordinaire. Cela dit, lhistoire est une connaissance de lhomme en action dans le temps. Elle ne peut être réduite au passé. Comme la écrit si justement Pierre Teilhard de Chardin : « Le passé, cest du dépassé. » Comme pour toutes les sciences, lhistoire est une connaissance ; elle suppose lexistence dune personne qui interroge laction des hommes (terme épicène) dans le temps. Par conséquent, postuler que lélève ne peut interroger lhistoire, cest faire fausse route. La connaissance, cest une co-naissance. Et Albert Jacquard a mille fois raisons décrire : « La pratique scientifique ma amené à une vision toute différente [de celle de Claudel] : ce nest pas moi qui naît au monde, cest le monde qui naît en moi, grâce à la science. » (****) Alors, comment faire pour que lhistoire naisse dans lesprit des étudiants dhistoire ?
(30)
Bruno Deshaies
Québec, 2 février 2000
NOTES
(*) Le mot formation signifie selon le dictionnaire Antidote : « Action de former quelquun, période au cours de laquelle une personne acquiert un ensemble de connaissances sur les plans intellectuel et moral, ensemble des moyens par lesquels ces connaissances lui sont communiquées, cet ensemble de ces connaissances. Formation générale. La formation des jeunes. Formation universitaire. Formation scientifique. »
(**) Pour un développement plus élaboré sur cette question, voir la page suivante du Rond-point des sciences humaines (cf. http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/conferences/acfas98.html ).
(***) The Educational Imagination. On the Design and Evalua-tion of School Programs, 2e éd., New York, Macmillan Publishing Co., 1985, p. 207 et 190. Lire sur Le Rond-Point des sciences humaines un texte de Eisner portant sur « LÉcole : unité fondamentale de lexcellence en éducation ». http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/education/excellence.html
(****) Préface, ( http://www.rond-point.qc.ca/auteur/livres/methodologie-01.html ) in Bruno Deshaies, Méthodologie de la recherche en sciences humaines, Laval, Beauchemin, 1992, p. xv
Bruno Deshaies a été, durant près de huit ans, le directeur de la Division de lenseignement des sciences de lhomme à la Direction générale de lenseignement élémentaire et secondaire (DGEES), entre 1969 et 1977, au ministère de lÉducation du Québec. Préalablement, il a enseigné lhistoire et la didactique de lhistoire à lÉcole normale Jacques-Cartier et lhistoire au baccalauréat des adultes à lUniversité de Montréal ainsi quau baccalauréat des HEC durant les années 1960. Il a participé à la création de lUQAM et à son département dhistoire dans les années 1967 à 1969. Après quoi, il a surtout oeuvré au sein du ministère de lÉducation. Il a été chargé de cours à lUniversité Laval et à lUQAC. Durant de nombreuses années, il a enseigné à lUQAC la didactique des sciences humaines au primaire et lhistoire de léducation au Québec. Il a publié chez Beauchemin, en 1992, Méthodologie de la recherche en sciences humaines (qui a été traduit en portugais par lInstituto Piaget à Lisbonne) et Histoire de deux nationalismes au Canada de Maurice Séguin chez Guérin, en 1997. En collaboration, il a aussi publié Comment rédiger un rapport de recherche (1964/1974) chez Leméac. Il est présentement le directeur du site Internet : « Le Rond-Point des sciences humaines » (cf. http://www.rond-point.qc.ca ).
|