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««« Indépendance : pour ou contre?
Il est trop simple de dire que lhistoire, cest le passé. Lobjet de lhistoire est aussi vaste que lhistoire de lhumanité, mais cette humanité vit aussi de son présent et de ses aspirations, de son devenir. Aussi, lhistoire est essentiellement lhistoire des hommes dans le temps (2) ; elle est donc cette connaissance par lhomme de sa propre évolution historique. LHomme et le Temps constitue lune des composantes majeures des sciences humaines. La dialectique du Temps instaure une aventure où le Présent actualise à la fois le Passé et lAvenir. Le temps historique est impalpable, pourtant il nous étreint quoiquon en pense et quoiquon en dise. Au sens le plus profond, lobjet de lhistoire, cest ça. Concrètement, cest beaucoup plus terre à terre. Les chicanes entre les spécialistes de lhistoire, on dit aujourdhui les professionnels de lhistoire, concernent tout autant leurs conceptions de lhistoire que leurs objets historiques découpés dans le réel historique.
Les combats, dans une société, contre les injustices de toutes sortes, cest une chose ; en revanche, la lutte pour une existence collective autonome, souveraine et indépendante, est une autre chose. Bien sûr, comme tout le monde sait, il nest pas toujours facile de séparer la vie sociale de la vie nationale, mais il nest certainement pas approprié de confondre les deux surtout lorsque le combat met en cause des nations qui veulent parvenir à lexercice de la plénitude de leurs pouvoirs collectifs. Cest le cas du Québec dont la trajectoire historique remonte à lhistoire et à la vie dune société française en Nouvelle-France, cest-à-dire un siècle et demi avant la Conquête britannique de 1760.
Après le changement dEmpire, le Canada français demeure, mais au sein dun DEUXIÈME Canada qui amorce sa trajectoire historique en Amérique du Nord. (5) La cohabitation du Canada-Français et du Canada-Anglais provoquera au cours des deux siècles à venir le phénomène de la survivance canadienne-française. Progressivement, cette survivance a donné naissance à une nation au sens sociologique, culturelle surtout, qui a souvent eu le sentiment dêtre « le jouet dune contradiction étrange » (cf. le « Mémoire des Canadiens de 1814 »). En cours de route, cette nation a défendu pendant des générations la langue française, entre autres, et cest pourquoi la Loi 101 signifie pour les Québécois Français plus quun symbole, mais laffirmation même de leur identité. Ne pas comprendre cette donne, cest faire fausse route quant à la trajectoire que souhaite poursuive la société québécoise.
« À lheure de la mondialisation et de lérosion des pouvoirs de lÉtat-nation, il est non seulement nécessaire mais urgent de nous interroger sur la pertinence de lhistoire nationale. » (p. 37)
Nous pourrions ajouter dautres citations de cette nature. Elles confirmeraient toutes ce courant idéologique qui soppose à lidée du « national » comme trop exclusif, abusivement « jacobin », exagérément ethnique et insuffisamment tournée sur « les transformations profondes qui saffirment dans les sociétés occidentales » (p. 41). Dans ce cas, pourquoi pas une histoire surpranationale ? Celle-ci « devrait dabord et avant tout, selon Bourque, être attentive aux relations économiques, politiques, sociales et culturelles qui se développent au sein dun espace mondial autonomisé ». (p. 42)
Mais puisque le Colloque portait sur la nature de lhistoire nationale, Bourque sinterroge en conclusion : « Est-ce à dire que lhistoire nationale deviendrait totalement obsolète ? » (p. 42) Il répond : « Lhistoire nationale reste donc utile et nécessaire à condition, bien sûr, quelle souvre à la pluralité sociale et culturelle, en même temps quelle prenne conscience que, dorénavant, les objets quelle analyse obéissent aussi à des déterminations qui dépassent le cadre quelle sest donné. » (p. 43)
Au fond, nos universitaires-spécialistes-de-la-question-nationale nous demandent de cacher ce « national » quon ne devrait pas voir. Ils sont tellement obnubilés par les théories de la citoyenneté, du pluralisme, de la déviance des nationalismes, de lobsession du phénomène ethnico-culturel, des collectivités égalitaires et tout le reste. Ils récusent la « pertinence » de lhistoire nationale quils veulent tout simplement assimiler à une sociologie des groupes humains encadrés dans un territoire « national » ! Ils sinquiètent maladivement de lexistence des États-Nations. « En somme, écrit Bourque, l'histoire nationale ne devrait être confondue ni avec l'histoire ethnique ni même avec l'histoire de la nation si l'on fait référence par là à un groupe naturel [cest quoi sociologiquement, historiquement, politiquement ?] qui préexisterait aux rapports sociaux. Il importe donc de bien saisir ce que l'on doit entendre par le concept d'histoire nationale. » (p. 38-/39) (8) Doù cette profession de foi : « Je crois donc, dit Bourque, en la nécessité du développement dune histoire supranationale. » (p. 42) À cet égard, je lui retournerais deux questions. La première, quest-ce que lhistoire supranationale ? la seconde, pourquoi lhistoire supranationale ? Pour ne pas noyer le poisson, revenons à lhistoire du Québec.
Ce raisonnement est surtout fondée sur lidée qu « il faut surtout se prémunir contre une histoire ethnique qui se pense comme une histoire nationale ». (p. 38) Or quand les Canadiens-Français étaient démographiquement majoritaires au Canada après la Conquête et même après 1840, peut-on dire que ce groupement humain nétait quune ethnie, lui qui avait accueilli en son sein des Brown, des Johnson, des Bitner, des Garnow, des Morrow et autres et encore dautres personnes, plus tard, immigrés et autres, jusquà nos jours ? Les Canadiens ont toujours été très conscients de la présence des Anglais ou des Américains au Canada. Ils le sont encore aujourdhui, mais les Anglo-Canadiens ont fait une lutte sans merci pour établir leur autorité comme groupe conquérant. Malgré tout, ils font partie de la société québécoise comme minorité linguistique qui exerce son influence sur toute la société québécoise.
Dans cette société québécoise, que cela plaise ou pas, il y a des Québécois-Français majoritaires qui, culturellement, désirent vivre collectivement puisquils sont ce quils sont et quils ont bâti ce Québec daujourdhui, avec dautres bien sûr, comme société provincialisée, évidemment, qui ne répond pas aux aspirations collectives de cette société annexée. Le Québec-Français, sil est une nation, il lest premièrement au sens du mot nation en tant que nation, au sens sociologique, qui cherche à devenir une nation au sens étatique, juridique. cest-à-dire un État-Nation.
Il serait urgent de dissiper les peurs ou les anticipations farfelues sur lÉtat-Nation et le Politique. Dans la conclusion de ma thèse de doctorat portant sur lÉvolution des États du Québec et de lOntario entre 1867 et 1871 (9), il est écrit :
Il nous semble que tous les projets visant à vouloir réécrire lhistoire nationale au Québec en niant la présence des Canadiens-Français ou en occultant lÉtat ou le politique, sous prétexte que la nation est un agglomérat dindividus ayant des caractéristiques personnelles irréductibles parce que ce sont des « moi » multiples, cest nier lidée de société même et, partant, toute compréhension du concept de nation. Dans la conclusion de ma communication à lUniversité Mount Allison (Sackville, NB), jai soutenu ce qui suit :
En cette fin de siècle, il nous semble que le temps est peut-être venu de reconnaître la pensée de Maurice Séguin et de ne pas continuer à lui faire subir l'affront que les scientifiques ont réservé à Gregor Mendel au sujet de ses découvertes concernant le phénomène de l'hérédité. Cinquante ans, c'est long ! Déjà, pour Séguin, nous comptons cinquante-trois ans !
En terminant, nous invitons les spécialistes en sciences humaines et surtout les historiens à jeter un regard objectif sur Les Normes et sur l'Histoire de deux nationalismes au Canada par Maurice Séguin afin de mieux saisir les nouvelles convergences préparant une situation en devenir dont nous devons nous assurer qu'elles répondent aux véritables aspirations des Québécois. Le Canada Anglais ne peut écrire seul l'Histoire.
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Bruno Deshaies
NOTES
(1) Dans Historiens grecs, tome I : Hérodote, Thucydide, Introduction par J. de Romilly, Paris, Gallimard, 1954, p. 51-52 (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »). Pour mieux comprendre, lire Henri-Irénée Marrou, « Quest-ce que lhistoire ? », in Lhistoire et ses méthodes sous la direction de Charles Samaran, Paris, Gallimard, 1951, p. 3-33 (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »).
(2) Dans cet esprit se trouve le livre incontournable de Marc Bloch, Apologie pour lhistoire ou métier de lhistorien, 5e éd., Paris, A. Colin, 1964, xvii + 111 p. (coll. « Cahiers des Annales », no 3). Édition récente : Broché, 1998, 159 pages, Armand Colin, ISBN 2200016948
Descriptif de la maison Armand Colin : [Marc Bloch] Cofondateur, en 1929, de la revue Annales, le grand historien Marc Bloch fut une des victimes de Klaus Barbie. Fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans (Ain), près de Lyon, il laissait inachevé un ouvrage de méthodologie, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien - sous-titré dans son plan le plus ancien ou Comment et pourquoi travaille un historien -, qui fut publié en 1949 par Lucien Febvre.
Avec la publication de cette nouvelle édition de l'ouvrage posthume de Marc Bloch, son fils aimé, Etienne Bloch, nous livre aujourd'hui le texte dans son intégralité et sans modification aucune. En effet, Lucien Febvre n'avait pu disposer, au lendemain de la guerre, de tous les manuscrits et avait, par ailleurs, procédé à quelques remaniements.
C'est dire combien cette édition est capitale : on y découvrira l'oeuvre dans sa forme intégrale, le travail d'un historien affirmant l'intérêt de l'histoire, légitimant une science historique, définissant des pratiques, des objectifs, une éthique, son " métier ".
On y redécouvrira aussi la modernité de cette réflexion, du regard porté sur l'histoire, cette "science en marche", cette " science des hommes dans le temps ", grâce auquel se fonde l'espoir que " les sociétés consentiront enfin à organiser rationnellement, avec leur mémoire, leur connaissance d'elles-mêmes ". (Voir http://www.bol.fr/cec/cstage)
(3) Guy Frégault, « La colonisation du Canada au XVIIIe siècle », dans Les Cahiers de lAcadémie canadiene-française : 2. Histoire, Montréal, 1957, p. 51-81. Un texte fondamental si lon veut comprendre la Conquête.
(4) Gilles Ritchot, « La portée critique d'une nouvelle géographie régionale structurale : un retour sur l'Histoire du Québec selon Maurice Séguin (1918-1977) », in Les Cahiers de géographie du Québec, vol. 42, no 117, déc. 1998. Malheureusement, larticle nest pas en ligne sur le site. (Voir Le Rond-Point des sciences humaines pour un aperçu des conclusions de lauteur. Cf. http://www.rond-point.qc.ca/revues/cgq/default.htm
(5) Voir Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, Leçon II : Début du Canada-Anglais, 1763-1774, Montréal, Guérin, 1997, p. 31-57 (coll. « Bibliothèque dhistoire » sous la direction dAndré Lefebvre).
(6) Selon le Larousse : (Logique) « Raisonnement qui a recours à labsurdité dune proposition pour démontrer la vérité dune autre proposition. »
(7) Dans À propos de lhistoire nationale, Sillery, Éd. du Septentrion, 1998, p. 37-43.
(8) Bourque sappuie sur Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur lidée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994. Pour plus dinformations sur ce livre, voir http://www.rond-point.qc.ca/suggestions/retour.html
Ceux qui se questionnent sur la nation, ethnique ou civique, pourraient réfléchir sur cette phrase de madame Schnapper : « L'histoire a connu des guerres, des tyrannies, des xénophobies et des génocides bien avant la naissance politique des nations modernes. (p. 2 de lédition américaine) »
(9) Montréal, Université de Montréal, Département dhistoire, mars 1973, xii + 462 p. + 4 cartes + 4 tableaux hors-textes. Voir le sommaire de la thèse sur la page Internet suivante : http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/constitution.html
(10) Coll. « Idées », no 88, Paris, Gallimard, 1965, p. 33.
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