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««« Indépendance : pour ou contre?
1. La dimension pédagogique (la relation maître-élève) ;
Pour les besoins de notre exposé, résumons graphiquement la troisième dimension de lacte pédagogique :
Il sagit de comprendre la place de cette dimension dans lacte pédagogique concernant lenseignement de lhistoire. La première partie de larticle traitera de la dimension scientifique avec son volet épistémologique. La seconde partie abordera laspect méthodologie, soit la démarche scientifique visant létablissement des processus dobjectivation. Il va de soi que les applications des idées toucheront plus particulièrement lhistoire du Québec et du Canada.
La dimension scientifiqueLe domaine scientifique (et artistique) pose le problème explicite de la démarche intellectuelle. Il concerne tout autant la science que les arts. La question scientifique peut se poser sous deux plans : l'un, épistémologique et, l'autre, méthodologique. Méthodologiquement, comment peut se présenter le programme des sciences humaines ? Des sciences de la nature ? Ou encore de langue maternelle ? etc. Quelle est la méthode qui se trouve sous-jacente à ces corpus de connaissances ? Quelle démarche semble être celle des chercheurs eux-mêmes ? Par ailleurs, au plan épistémologique, il n'est pas possible d'échap-per aux processus de la connaissance elle-même. S'agit-il d'une science-certitude ou d'une science-du-doute ? Il est une chose de retenir des affirmations scientifiques par coeur, mais cest autre chose que de rechercher l'objectivité à travers le doute, l'incertitude, l'hésitation, bref l'angoisse personnelle. L'acte pédagogique qui évacue cette dimension mutile le développement de la connaissance chez le sujet qui apprend. Ce dernier a avant tout l'impression d'un savoir-tout-fait, immobile, garanti et certain qu'il ne découvrira pratiquement nulle part dans la vie réelle. Des apprentissages qui évacuent la démarche du questionnement de lesprit, qui attachent plus dimportance à la mémorisation des connaissances, qui remplacent la curiosité par des réponses-toutes-faites, ou qui se résument à des méthodes (voir, entre autres, les logiciels dapplication) ou des techniques dapprentissage, limitent finalement les capacités individuelles des « apprenants » à des fonctions strictement utilitaires. Il y a encore plus grave. Ce type dapprentissage détourne de lusage de ses propres capacités dabstraction et de compréhension. Il cantonne lindividu dans la technique. Se rappeler, par exemple, que lhabitation de Québec, en 1608, a été loeuvre de Champlain demeure du domaine technique. En soi, cet événement na pas une grande valeur historique. Toutefois, apprendre que lhabitation de Québec représente la première trace importante de lhistoire du Canada, cest autre chose. Plus important encore consisterait à saisir le processus de colonisation française en Amérique du Nord avec tout ce que cela pouvait inclure. Voir lhistoire par ce bout de la lorgnette permet de commencer à faire autre chose que de la « petite » histoire ou de lhistoire-récit-événementiel désincarné de la chair des hommes et de la vie de la société. Malheureusement, beaucoup de manuels dhistoire, quils sadressent à des élèves du primaire, du secondaire, du collégial, du niveau universitaire ou pour un large public, ne dépassent guère ce niveau dintérêt.. Le volet épistémologiqueContrairement à lentendement général, la dimension scientifique comporte une forte dose de lapport du sujet à la connaissance. Selon Albert Jacquard, « la science, cet effort sans fin de lucidité sur l'univers qui nous entoure est [...] une technique qui nous permet de nous insérer dans une réalité préexistante, d'y naître ». (Cf. auteur/livres/methodologie-01.html ) Si cest le constat que lon peut faire au sujet de la science, il devrait en être autant en ce qui concerne les apprentissages des savoirs scientifiques. Lépistémologie se rapporte au sujet dans son effort de connaissance de lobjet : il est le « MOI » pensant, cest-à-dire ce lien créé entre le sujet et lobjet. (2) Lexplication de la complexité de cette relation MOI/OBJET ne peut se satisfaire des présupposés du positivisme ou des fondements de lidéalisme pur (ou de la logique pure). Il entre, bien entendu, dans la science historique, une dépendance du sujet par rapport à son objet, mais cette dépendance ne devrait pas se traduire par une fuite en avant qui transformerait ipso facto nos rêves en des réalités contrôlées. (3) Ainsi, le débat actuel sur « penser la nation québécoise... » est tombé dans ce travers épistémologique. Heureusement, deux auteurs sur les douze participants au débat ont pris conscience du piège. (4) Lhistoire, considérée comme science, est bien autre chose quun tissu de perceptions du passé ayant pour fondement principal notre vision du futur. Le danger, ici, consiste à vouloir se prendre pour des prophètes. Ce fut le cas au colloque portant sur « LAvenir de notre passé » (5) Lorsque Marc Bloch écrit, en 1944, que lhistoire est la science des Hommes dans le Temps, il ne veut pas dire que le futur peut décrypter la boîte noire du passé, mais quil existe un continuum du temps entre le passé, le présent et lavenir. Une méprise sur lévolution des deux CanadasLorsque les défenseurs dune histoire canadienne (unique) supposent que notre histoire a quatre cents ans, ils se méprennent sur lévolution des deux Canadas, soit le Canada-Anglais et le Canada-Français. Les négationnistes de la Conquête de 1760 occultent un fait historique indubitable même sils admettent, à la fois, « une conquête et une cession, bien sûr ». En fait, ils considèrent le passé comme inactif, sans effets ou beaucoup trop loin de nous pour en voir la trace. Or, tous ces gens commettent lerreur de dissocier le présent et lavenir des contraintes lourdes pesants sur les épaules des vivants, cest-à-dire de ceux et celles qui doivent faire face à lavenir et à leur devenir. Ils font comme si les individus pouvaient tout refaire à neuf. Ils sont des volontaristes qui se leurrent. Ce conseil de Maurice Séguin pourrait leur être utile : « La lucidité sur le passé et le présent peut être source d'évolution planifiée ou de révolution... tranquille ou non. » (6) Si lon revient à la Conquête, cest parce que lévénement a trop dimportance pour se limiter à ne voir là quun fait comme un millier dautres dans lhistoire. En vérité, il sagit dune modification radicale dans la trajectoire historique dune collectivité coloniale qui ne pourra jamais plus être la même par la suite. Conséquemment, il faut être aux aguets par rapport à tous ces projets actuels de « nation québécoise ». Il faut donc surveiller ces universitaires-spécialistes-de-la-question-nationale qui nous proposent des utopies sur la société québécoise et les conditions de son devenir. Dans un chapitre consacré au « Temps historique et à la liberté », Raymond Aron écrit : « Tous les dogmatiques, prophètes ou scientistes, considèrent le devenir comme sil était accompli, comme sils étaient eux-mêmes au-dessus de lui. » (7) À ces dogmatiques et autres penseurs du même acabit, Maurice Séguin répond, à sa façon. « La société elle-même est fortement déterminée. Il y a des constantes, des lois (démographi-ques, politiques, économiques, etc.). Il y a des situations de faits que la volonté ne peut supprimer en permanence ou même modifier rapidement d'une façon radicale. Les redressements de situations ne sont pas uniquement causés par l'intervention de l'intelligence et de la volonté. Des forces latentes existaient pour justifier ces redressements. Des miracles semblent parfois se produire, mais la lente maturation est la règle générale. » (8) Faire lenseignement de lhistoire nationale au QuébecPar rapport aux interprétations anciennes et en relation avec la nouvelle interprétation de lhistoire du Canada, Maurice Séguin fait remarquer dans Les Normes que « la recherche historique est analytique à l'origine, mais l'enseignement de l'histoire présente d'abord des conclusions » (cf. 0,4,3,12). Généralement, ce sont les conclusions qui sont transmises par les manuels dans lenseignement primaire, secondaire et collégial. Il ne suffit que de comparer les manuels scolaires dhistoire dune époque et dune autre pour constater les changements de discours et les insistances sur certains événements plutôt que sur dautres ainsi que sur leurs significations. Cela est vrai autant pour les Québécois-Français que pour les Anglo-Québécois sans sous-estimer la manière de concevoir lhistoire québécoise et canadienne par les Amérindiens. On peut bien discuter de lhistoire nationale qui ne serait plus « un compartiment de la terre », mais plutôt un « ensemble hétérogène aux frontières poreuses » selon les mots de Jean-Paul Bernard. (9) Mais Bernard mêlant un peu tout, il devient difficile ensuite de comprendre ce à quoi pourrait aboutir lhistoire nationale. Oui, elle pourrait lêtre ; non, elle ne pourrait pas lêtre. Puis, finalement, elle pourrait être une « histoire transnationale des institutions » qui pourrait répondre, jimagine, aux fonctions de lhistorien et au contrat de lhistoire qui « est triple : narratif, scientifique et politique ». (10) Tout cela finit par être un peu compliqué et alambiqué. Pour Maurice Séguin , dans le Chapitre deuxième des Normes consacré à la « dynamique intégrale (interne) de la société », il conclut : « Une société civile, une collectivité est un organisme « un » où l'on distingue des aspects intimement liés les uns aux autres :
![]() C'est un tout complexe, un réseau d'habitudes (expérience, initiative), de traditions, de capitaux, de techniques politiques, [de facteurs] sociaux, économiques et culturels... » (Cf. Les Normes, (2,3) ou dans Les Normes de Maurice Séguin, éd. Tousignant, Montréal, Guérin, 1999, p. 155.) Si lon veut bien comprendre toutes ces interactions, on peut certainement concevoir une histoire nationale qui tienne compte d'abord de la vie interne de cette société (voir rond-point/histoire/seguin/normes-20_Intro.html ) et des relations quelle peut entretenir avec dautres sociétés (extérieures à elle) dans le monde. Voilà une histoire nationale quil serait possible denseigner si lon voulait bien cesser de toujours vouloir inventer la roue au Québec. En réglant cette question de science historique dun point de vue épistémologique, on pourrait en fin de compte finir par faire lenseignement de lhistoire nationale au Québec sans se demander constamment si lon va dans la bonne direction ou si lon fait fausse route. Car cet objet de connaissance historique, le voulons-nous ou ne le voulons-nous pas ? (30)
Bruno Deshaies La semaine prochaine : Le volet méthodologique et les processus dobjectivation. NOTES (1) Cf. rond-point/conferences/acfas98-05.html (2) Voir Bruno Deshaies, Méthodologie de la recherche en sciences humaines, Laval, Beauchemin, 1992, p. 4, Figure 1.1. (3) Voir dEmmanuel Duits, LHomme réseau. Penser et agir dans la complexité, Lyon, Chronique sociale, 1999, chap. 4 : « Confronter les idées au réel ». ISBN 2-85008-336-4 Voir son site Internet à ladresse suivante : http://perso.club-internet.fr/cndk/juste/duits.htm (4) Voir les 12 articles publiés dans Le Devoir au cours de lété 1999 et que lon retrouve dans lÉdition Internet du Devoir. (5) Voir le compte rendu du colloque sur « Giving the Past a Future » (ou « LAvenir de notre passé ») organisé par lUniversité McGill, en 1999 (cf. http://www.histoirecompte.com/ ). Une conférence sur linnovation de lenseignement et de lapprentissage de lhistoire. (6) Dans Les Normes, paragraphe 0,6,5 (cf. rond-point/histoire/seguin/normes-06.html ) ou dans Les Normes de Maurice Séguin, éd. Tousignant, Montréal, Guérin, 1999, p. 118. Il faut ajouter à cela la page des Normes consacrées aux « limites de lintervention de lintelligence et de la volonté » sur les actions humaines (cf. rond-point/histoire/seguin/normes-170.html ) ou dans Les Normes de Maurice Séguin, éd. Tousignant, Montréal, Guérin, 1999, p. 137-139. (7) Dans Introduction à la philosophie de lhistoire. Essai sur les limites de lobjectivité historique, nouvelle édition revue et annotée par Sylvie Mercure, Paris, Gallimard, 1997, p. 433 (coll. « Tel »). Même sil a écrit, à la page précédente, ce qui suit : « Le passé relève du savoir, le futur de la volonté, il nest pas à observer mais à créer. (p. 432) » Ce disant, il nentendait pas que cette création puisse se produire ex nihilo ! (8) Les Normes, 1, 7, 2 ou dans léd. de Tousignant, p. 139. (9) Dans À propos de lhistoire, Sillery, Édition du Septentrion, 1998, p. 17. (10) Ibid., 18.
Bruno Deshaies a été, durant près de huit ans, le directeur de la Division de lenseignement des sciences de lhomme à la Direction générale de lenseignement élémentaire et secondaire (DGEES), entre 1969 et 1977, au ministère de lÉducation du Québec. Préalablement, il a enseigné lhistoire et la didactique de lhistoire à lÉcole normale Jacques-Cartier et lhistoire au baccalauréat des adultes à lUniversité de Montréal ainsi quau baccalauréat des HEC durant les années 1960. Il a participé à la création de lUQAM et à son département dhistoire dans les années 1967 à 1969. Après quoi, il a surtout oeuvré au sein du ministère de lÉducation. Il a été chargé de cours à lUniversité Laval et à lUQAC. Durant de nombreuses années, il a enseigné à lUQAC la didactique des sciences humaines au primaire et lhistoire de léducation au Québec. Il a publié chez Beauchemin, en 1992, Méthodologie de la recherche en sciences humaines (qui a été traduit en portugais par lInstituto Piaget à Lisbonne) et Histoire de deux nationalismes au Canada de Maurice Séguin chez Guérin, en 1997. En collaboration, il a aussi publié Comment rédiger un rapport de recherche (1964/1974) chez Leméac. Il est présentement le directeur du site Internet : « Le Rond-Point des sciences humaines » (cf. http://www.rond-point.qc.ca ).
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