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««« Indépendance : pour ou contre? « À cause de notre formation, sans doute,
Je sais bien comme tout le monde, que limportant, dans lenseignement cest que lélève effectue sa propre démarche historique en ce qui concerne mon enseignement, mais je loublie toujours.
Je sais bien que, limportant, pour lenseignant, cest dinciter lélève à trouver, et, surtout, de le laisser trouver. Ce pour quoi, il faut lengager à chercher, et, surtout, le laisser chercher. Ce pour quoi il faut linciter à faire, et, surtout le laisser faire. Et quil fasse dans le réel, dans lhistoire, en ce qui nous concerne, avant de plonger dans les livres. Oui, oui, je sais... Pour apprendre à travailler, à penser, à exprimer sa pensée, à appréhender de lhistoire ce quon peut et à le dire, faut travailler, penser, sexprimer, faut interroger soi-même et dire à sa façon lhistoire.
Et je sais que tout ce que je puis faire dutile, moi, lenseignant, cest daider lélève à faire, à chercher et à trouver, et à travailler, penser, sexprimer et à interroger lhistoire. Mais ça nest pas facile, ça, chacun le sait, et cest bien fatiguant, ça. Et bien plus difficile, et combien plus fatiguant, que de faire, chercher, trouver pour lélève, que de travailler, penser, sexprimer à sa place, que dinterroger et dire lhistoire devant lui, passif.
Pourtant, dans tous les sens du terme, je suis payé pour savoir que lunique façon de résoudre ce sacré problème de lenseignement, cest de cesser une fois pour toutes denseigner pour rien, afin que lélève, enfin, ait la liberté de senseigner au moins un tout petit peu.
Et jaurais dû lapprendre à mes dépens, voilà longtemps, mon rôle de second violon, car cest bien la mienne, la seconde partie, car cest bien à lélève la première. Hélas ! (Lefebvre, 1978, p. 120-121.) NDLE. Nous avons aligné certaines phrases de ce paragraphe pour rendre sa lecture plus facile dans lInternet. En outre, les phrases mises en gras sont de nous.
Cette réponse est-elle suffisante ? Dans ce processus de communication, si le maître contrôle la communication au sens où il prend toute linitiative de la parole, il reste donc peu de place à lélève. Le maître agit magistralement. Cest ce que les Français nomment la « pédagogie frontale ». Il ny a pas de communication, mais un monologue, cest-à-dire une mise en code dun langage qui ne sadresse quau maître et que celui-ci transmet à un autre sans que ce dernier puisse savoir sil est parvenu à décoder le message. Le processus sera dautant plus difficile pour lélève quil ne peut pas savoir sil a compris. Il apprendra par coeur, sil le faut, parce quil y a des examens, des récitations, des devoirs, bref des exercices dévaluation.
Lenseignement prend un tout autre sens si lélève est en mesure de poser des questions, de se poser des questions, de tenter de répondre à « ses » questions, de formuler des hypothèses, de chercher comment résoudre la difficulté, bref dapprendre par lui-même.
Un élève, soudain, se jeta en travers de la chose pâteuse, visqueuse, où sembarrassait le professeur. Et ce fut pour lui demander sil avait vu, la veille au soir, à la télé, une émission portant sur un « grand homme », dont il ne se rappelait plus le nom, « qui sonnait anglais » (cétait le poète Émile Nelligan), lequel, à ce quon avait raconté, était « devenu fou » très jeune. Le professeur comprit-il que son cours, cétait de la bouillie pour les chats ? Fut-il conscient du risque que comportait la décision que lui inspira tout de suite la question de lélève ? Faut-il mettre sa décision sur le compte de linexpérience ? Crut-il que tout valait mieux que de continuer de patauger comme il le faisait depuis le début ? Toujours est-il quil sempressa de saisir la perche qui lui était tendue, trop heureux, sans doute, de laisser là les pauvres notes, de passer le programme par-dessus bord, et de prendre la clef des champs. Il aurait pu avoir à sen mordre les pouces, mais, -- joua-t-il de bonheur ? -- tout se passa le mieux du monde.
Comme linterrupteur, une bonne partie des élèves avaient vu lémission sur Nelligan qui tout comme lui, étaient désireux den parler. Et le sujet, peu à peu, gagna la plupart des autres. Comme on le pense bien, ce nest pas loeuvre du poète, mais la maladie où il sombra, qui retenait lattention. Le lendemain, toutefois, -- allez donc expliquer cela, -- on lisait en classe des poèmes de Nelligan. Et on causa de la folie comme dune maladie, de lidée quon se fait, quon se fit, de la folie. Mais on parla aussi dun poète dici, des poètes, qui sont des hommes, de la poésie des poètes, de la poésie dun paysage, du poète qui habite chacun. On lut des poèmes, on les commenta.
On regarda des images de Montréal, du Montréal daujourdhui, du Montréal dautrefois, et on fit des comparaisons. On parla de la vie, de ce qui « nest pas une vie », de ce qui est survie seulement, de la vie matérielle, de la vie de lesprit, de la vie végétative. A y bien penser, si LActe de Québec fut abandonné à son sort, lhistoire nationale même ne fut pas laissée pour compte, et loin de là. Si lesprit du programme fut trahi, eh bien tant pis ! cest que le programme navait pas bon esprit . Et puis, tant mieux, on apprit tant, sur le monde, sur soi, sur le Québec. (Lefebvre, 1978, p. 56-57.) NDLE. Nous avons aligné certaines phrases de ce paragraphe pour rendre sa lecture plus facile dans lInternet. En outre, les phrases mises en gras sont de nous.
Lenseignement est conditionné, entre autres, par les rapports qui sétablissent entre le maître, lélève et la discipline. Schématiquement, lillustration pourrait être la suivante :
![]() Au sujet du maître, nous en avons déjà dit un mot ; au sujet de lélève, il est le premier obstacle des programmes et lalter ego du maître ; la discipline comporte ses exigences qui ne sont pas uniquement celles du spécialiste prêt à réécrire lhistoire à volonté. Mais, il y a non seulement le maître, lélève et la discipline, ce serait trop simple. Il y a les rapports entre le maître et lélève et vice versa, puis les rapports de lélève avec la discipline, puis la manière de faire les apprentissages, puis encore les façons denseigner, et encore lintérêt de lélève, la motivation du maître, là-propos de la matière, etc. Il y a aussi la discipline qui se découpe en des objets qui peuvent être accessibles ou non aux élèves afin quils parviennent à découvrir le réel. (**) Bref, nous nageons dans la complexité. Lindifférence était totale [...]. Cela était tangible, palpable. »Quest-ce que le maître peut bien faire devant des élèves indifférents ? Il doit faire comme Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, il doit laisser tomber ses outils ! Lauteur, en face du Petit Prince, avoue lui-même : « Je ne savais quoi dire. Je me sentais très maladroit. Je ne savais comment latteindre, où le rejoindre... Cest tellement mystérieux le pays des larmes » (*) -- ce qui est, ici, léducation.Les faiseurs dhistoire devraient avoir plus dhumilité et plus de compassion envers les maîtres quils écoutent très peu, par ailleurs. Allez, monsieur le Ministre, madame la Sous-ministre, allez enseigner lhistoire nationale à tous ceux et toutes celles pour qui le marché du travail est leur première préoccupation. Allez les intellectuels, poussez vos idées avec vos crayons en vous mettant dans la peau des maîtres, eux qui sont en présence délèves en chair et en os. Allez, les communicateurs dans les médias et les vulgarisateurs dhistoire faire autre chose que de passer des messages ou de nous présenter des suites danecdotes. Qui a tiré le premier ? Frontenac ou les Anglais ? Il aurait dit « Je vous répondrai par la bouche de mes canons ! » Et on pense faire de lhistoire avec ça ! Lenseignement de lhistoire comprenant aussi, bien sûr, lenseignement de lhistoire nationale, repose sur les maîtres, non seulement pour ce quils (ou elles) sont, mais pour ce quils (ou elles) valent. La variable « maître » dans le modèle trilogique illustré ci-dessus ne laisse aucun doute sur son importance dans le processus dapprentissage ; cependant, il faut, comme le pense André Lefebvre, que cette variable fonctionne comme « un second violon ». Les apprentissages ne seront jamais ceux du maître, mais de lélève -- si tel est le but de lenseignement. (30)
Bruno Deshaies RÉFÉRENCE
LEFEBVRE, André, Une histoire nationale pour l'élève du secondaire, Montréal, Guérin, 1978, 146 p. (« Les Cahiers du Groupe de recherche en didactique de l'histoire », no 6). Voir : http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/didactique/civique.html NOTES
(*) Paris, Gallimard, 1959, p. 432 (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »).
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