««« Indépendance : pour ou contre?

JACQUES GODECHOT

Un discours sur l’unité du monde et son rapport à nous.

Bruno Deshaies

25.10.2001



L’avenir est un sujet brûlant d’actualité. De quoi sera fait demain ? Qu’est-ce que nous allons devenir ? D’où venons-nous ? Que faisons-nous ? Où allons-nous ? Telles sont des questions que l’humanité se pose depuis bien des siècles.

L’unité du monde et ses problèmes

Au tournant de la Deuxième Guerre mondiale et près d’une quinzaine d’années après et en pleine Guerre froide, le monde s’interrogeait encore sur son avenir. Les lecteurs de l’Encyclopédie de la Pléiade se souviennent certainement de la brillante « Conclusion » de l’historien Jacques Godechot (cf. RÉF.) au tome III de l’Histoire universelle consacrée à la période De la Réforme à nos jours (à ce moment-là, nous étions en 1958).

Rappelons en commençant les principaux points abordés par Godechot en rapport avec l’histoire du monde. Pour informer et pour faire réfléchir tout à la fois ainsi que pour mieux faire comprendre son point de vue, nous donnons ici le plan général de son texte.

SOMMES-NOUS AU TERME D’UNE « PÉRIODE DE L’HISTOIRE DU MONDE » ?
LES CARACTÉRISTIQUES DE LA PÉRIODE MODERNE.
LES GRANDS PROBLÈMES DU MONDE ACTUEL

  • L’unité du monde
  • Les Disparités du monde actuel : l’évolution démographique
  • La Différence des niveaux de vie
  • La Différence de l’évolution culturelle
  • L’Opposition des races et des religions
  • Les Oppositions idéologiques



  • Dans un premier temps, Godechot se demande si ce que l’homme éprouve en ce moment n’est pas « le sentiment d’une planète aux dimensions brusquement réduites » (p. 1806)? Partant, ne pouvons-nous pas « nous demander si la seconde guerre mondiale ne marque pas la fin de la période que nous appelons « moderne » (p. 1803). Suit l’explication (p. 1804-1810) d’une proposition d’un nouveau « découpage de l’histoire de l’humanité » (p. 1804). L’homme de la rue signale que nous sommes entrés dans « l’ère atomique ». Pour sa part, Paul Valéry croit que nous inaugurons « l’ère du monde fini ». La planète a été explorée sur tous les continents ; elle est géographiquement connue. « Ce « monde » fini, c’est l’Europe qui l’a créé », écrit Godechot (p. 1806). Mais la seconde guerre mondiale a entraîné à sa suite des bouleversements considérables au point d’annoncer l’écroulement d’un monde et la naissance de forces nouvelles (p. 2304). Le monde assiste à des réarrangements planétaires. Qu’il s’agisse de l’immense empire ottoman partagé entre l’Angleterre et la France après la première guerre mondiale, la victoire du Japon sur la Russie, en 1905, et les victoires japonaises de 1941-1942 « qui firent entrer dans l’orbite de ce pays toute l’Indonésie, l’Indochine, la Birmanie, les Philippines et une partie de l’Océanie, ce fut bien pis. Le mythe de la supériorité des Européens fut irrémédiablement détruit. (p. 1808) » Le monde est ébranlé en Asie du Sud-Est tout comme en Asie occidentale et les États-Unis et l’U.R.S.S. convoitent « les peuples coloniaux à leur rival. Et les attirent dans leur orbite politique et économique » (p 1808).

    Cette nouvelle ère a été le produit de l’immense effort de transformations au cours de la période moderne (p. 1810-1815). Il y a d’abord l’expansion européenne sur tous les continents ; cette expansion entraîne des conséquences économiques formidables qui entraînent des transformations sociales d’envergures et d’autres répercussions dans le domaine religieux et intellectuel. Par exemple : « La révélation des civilisations païennes d’Extrême-Orient, aussi développées que la civilisation chrétienne, ébranla les croyances. (p. 1813) » L’avènement du « Siècle des Lumières » et la révolution de 1848 provoquèrent finalement le début de la révolution prolétarienne. Ces événements ont marqué la révolution occidentale. La période de la décolonisation a suivi et, à son tour, une ère nouvelle semble s’être ouverte « dont il est évidemment impossible de prédire comment elle évoluera » (p. 1815). Les citoyens du monde ne peuvent s’attendre à ce que l’historien vienne annoncer l’avenir, tout au mieux, il peut légitimement « indiquer quels sont les grands problèmes qui se posent au seuil de cette nouvelle époque de l’histoire. (p. 1815) »

    L’histoire serait-elle devenue une téléologie ?

    Nous sommes par conséquent au carrefour entre une connaissance du monde, d’une part, et des visions de l’avenir, d’autre part. Si l’historien peut servir à décrire le plus objectivement possible les problèmes du monde actuel, il ne lui est pas permis par son métier de jouer au prophète. Il y a en ce moment au Québec une problématique concernant l’histoire qui la disposerait à devenir une science des finalités qui nous dirait ce qu’il faudrait faire en contrepartie de ce qu’elle nous dirait sur ce qui a été. Ou autrement dit, l’histoire est devenue une téléologie.

    De plus en plus, on nous signale qu’il faut réécrire l’histoire, refaire l’histoire, rénover l’histoire, quand ce n’est pas de la réinventer ou d’en finir avec nos « mythes dépresseurs », notre imaginaire collectif ou nos représentations imaginaires. Maintenant, on nous demande de « passer à l’avenir » en faisant bien attention de transmettre en héritage une histoire qui hypothéquerait notre avenir. Bref, pourquoi ne pas « mettre le passé en histoire » ? Vu comme ça, tout cela semble bien intelligent. Pourquoi pas ? Après tout ! Mais à y réfléchir d’un peu plus près, peut-on se demander si tout ce discours ne pousse-t-il pas vers une idéologie bien particulière qui tenterait de nous faire admettre que le passé vécu est inutile à notre avenir et que le moteur de notre action serait dans une projection vers l’avenir que nous inventerions de toute pièce ? Est-il possible de faire apparaître à partir de rien du nouveau ? N’est-ce pas une forme de raisonnement assez proche de la pensée magique ? Que répondre ? Ne doit-on pas revenir à la nature de l’histoire ?

    L’approche de Jacques Godechot

    L’approche de Jacques Godechot au sujet de l’apparition d’une nouvelle « période » dans l’histoire de l’humanité peut certainement nous servir de guide. Au lieu de s’aventurer dangereusement dans les sentiers de l’avenir, Godechot s’accroche aux « grands problèmes du monde actuel », soit celui des années 1950. Le monde qu’il observe et qu’il tente de décrire est un monde réel. Ce n’est pas un monde imaginaire. « Ce n’est pas le rôle de l’historien, écrit-il, de prédire l’avenir. Les opinions qu’on peut émettre sur l’évolution future de l’humanité sont d’ailleurs moins fonction, la plupart du temps, de l’étude attentive des problèmes actuels, de la formation d’hypothèses sur leur solution, de l’évaluation des chances de réalisation de chacune de ces hypothèses, que de la philosophie de l’histoire de chacun. (p. 1836) » [Mots mis en gras par nous.]

    Le point que nous désirons mettre en évidence concerne le temps présent. La démarche de l’historien Godechot a principalement porté sur des problèmes précis. Au sujet de l’unité du monde, il fait le constat suivant : « ...[I]l ne faut pas se dissimuler que nous sommes encore très loin d’une assemblée fédérale dominant un monde unifié d’où l’idée même de guerre serait bannie » (p. 1817). Malgré l’existence de facteurs d’unité, il y a des oppositions très fortes à l’unité mondiale comme « la différence dans le rythme de l’évolution démographique (p. 1818) » entre les pays reliés au problème de la « faim dans le monde ». Vient s’ajouter la différence des niveaux de vie. « La disparité entre les niveaux de vie est un des facteurs les plus nets du déséquilibre du monde contemporain. (p. 1821) » Quand plus de la moitié des humains souffre d’un manque de développement économique qui s’ajoute aux famines force est de reconnaître qu’il s’agit là d’un facteur « qui s’oppose à l’unification du monde et constitue un danger pour la civilisation » (p. 1824). La différence de l’évolution culturelle alimente à son tour les divisions dans le monde. « Ainsi l’inégalité de développement culturel est-il lui aussi, un facteur important parmi ceux qui retardent l’unification de la planète » (p. 1826). En plus de tous ces facteurs de discordes s’ajoute l’opposition des races et des religions (p. 1826-1828). Godechot résume la situation : « L’opposition des races se double souvent d’une opposition religieuse. Certes, l’époque des guerres de religion semble révolue. [...] Par contre l’islam a conservé toute son agressivité. C’est une religion jeune et encore en pleine expansion. [...] L’islam s’étend en Asie et en Indonésie, en Chine même. La lutte des pays arabes pour leur indépendance se confond la plupart du temps avec une guerre sainte de l’islam contre le christianisme. [...] Ainsi, face à un islam plus uni qu’il n’a jamais été, le christianisme, étroitement associé pourtant à la civilisation occidentale mais divisé, reste stationnaire ou plutôt même recule. (p. 1827-1828) » [Les passages mis en gras et en italiques sont de nous.] Par delà les oppositions religieuses, on trouve les oppositions idéologiques (p. 1829-1836). Ces dernières oppositions, en fait, « ne font que traduire sur les plans politique et économique les disparités de la démographie, des niveaux de vie, des cultures, des races et des religions. (p.1828-1829) » Ce phénomène est loin d’être nouveau, il est vieux comme l’histoire de l’humanité. Le monde communiste des années post-1945 « s’est prodigieusement étendu puisqu’il s’allonge de l’Elbe à l’ouest, au Pacifique à l’est et compte plus de neuf cents millions de ressortissants. Il s’oppose au monde libéral essentiellement par son régime politique et sa structure économique. (p. 1829) »

    Entre les géants de l’époque, États-Unis et U.R.S.S., ou les démocraties libérales et les démocraties populaires, la coexistence pacifique est-elle possible ? Nous savons aujourd’hui que les tentatives pour maintenir l’équilibre ont été nombreuses, mais que finalement l’écroulement du Mur de Berlin a fait s’effondrer et s’émietter les démocraties populaires. Le monde d’aujourd’hui nous est par conséquent inconnu. Il l’était aussi pour Godechot en 1958. « L’expérience a appris, écrit-il, qu’on peut posséder des armes terribles et ne pas s’en servir - ce fut le cas des gaz asphyxiants en 1939-1945 - . Les armes classiques suffisent à faire de grands ravages. (p. 1836) »

    Aujourd’hui

    Or, nous sommes en ce moment en présence de la terreur de l’anthrax et d’une « nouvelle guerre » fondée sur le terrorisme. La prévisibilité est nulle ! Il reste que sur un point, l’historien Godechot a évité les constructions imaginaires ; il a remis entre les mains des philosophies de l’histoire les réponses que celles-ci aiment bien entendre. Ces philosophies qui sont effectivement des théologies de l’histoire pèchent autant par optimisme que toutes les téléologies qui assignent des fins à l’histoire en fondant ses parcours ou ses trajectoires sur une construction historique du passé qui n’est pas en conformité avec les tâches de l’historien. (1)

    Au Québec

    Qui connaît le dessein providentiel de l’aventure humaine ? Les religions ont une idée là-dessus. Mais l’historien, que peut-il dire ? Et qu’est-ce que l’histoire ? L’histoire serait déterminée ; elle aurait un sens ; elle serait prévisible ; bref, « les mêmes causes produisent les mêmes effets », donc tout est inévitable en histoire et partant sa fin est connue. Qui pouvait dire au moment des « Troubles de 1837 » que les Canadiens-Français basculeraient dans l’union et après dans le fédéralisme ? Dans l’histoire canadienne, les Canadiens-Français ont longtemps vu leur passé à travers l’agriculturisme. Aujourd’hui, ils le cherchent dans les chemins de travers de la québécitude et l’américanité. Nous sommes « Québécois », nous sommes des « Américains », nous pourrions même devenir, par la co-intégration, de « nouveaux » Québécois, et ainsi de suite. Notre faconde n’a d’équivalent que celle de nos fantasmes ! La finalité n’est même plus NOUS, mais les AUTRES. Nous nous voyons disparaître comme une finalité même de l’histoire. Cette vue téléologique conditionne notre conception du présent et nous entraîne dans des jugements très sévères sur notre passé à partir de l’idée de « mythes dépresseurs ». Comment le futur peut-il nous libérer du passé ? Comment le présent peut-il nous faire saisir les liens entre hier et demain ? Qui peut lire l’avenir ? Qui peut faire l’avenir ? Que peut faire de nous l’avenir ? En réfléchissant encore, combien d’autres questions pouvons-nous nous poser sur notre avenir ou sur l’avenir ?

    Il est vain de vouloir bourrer le crâne des futurs maîtres en enseignement de l’histoire en les abreuvant d’un nouveau bréviaire d’interprétations historiques qui déboulonnerait l’hégémonie des interprétations traditionnelles pour acquérir les bases d’une vision renouvelée du passé. Ne serait-il pas plus préférable de leur apprendre le métier d’historien et les exigences du travail de l’enseignant par une didactique qui ne perd pas de vue l’objet de l’histoire et les capacités intellectuelles et de maturité de ceux et celles qui l’étudient. Les vents révisionnistes ne sont jamais de bons précurseurs. En ce sens, la lecture de Godechot serait un puissant tonifiant pour les esprits vagabonds qui pensent faire ce qu’ils veulent avec l’histoire. Une leçon de chose et une leçon d’humilité.

    (30)

    Bruno Deshaies
    Québec, 25 octobre 2001

    RÉFÉRENCE :

    Jacques GODECHOT (1907-1989), « Sommes-nous au terme d’une « période » de l’histoire du monde » ? Dans Histoire universelle, René Grousset et Émile G. Léonard, dir., Paris, Gallimard, 1958, tome III, p. 1803-1837 (« Encyclopédie de la Pléiade »). Une lecture incontournable.

    NOTES

    (1) « Dans la poursuite du but qu’il s’assigne, l’historien a une double tâche à remplir. Il doit tout d’abord établir les faits qui constituent les matériaux de son étude, ensuite les mettre en oeuvre. Sa méthode consiste principalement dans ces deux procédés ; en les pratiquant, il répond à la question qui sert de titre à cet article [« La tâche de l’historien. »]. » Voir Henri PIRENNE, « La tâche de l’historien », Le Flambeau, XIV, 1931, p. 5-22. La traduction d’une étude parue en anglais dans Stuart A. Rice, Methods of Social Science, Chicago, University of Chicago Press.



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