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««« Indépendance : pour ou contre?
Lunité du monde et ses problèmes
Au tournant de la Deuxième Guerre mondiale et près dune quinzaine dannées après et en pleine Guerre froide, le monde sinterrogeait encore sur son avenir. Les lecteurs de lEncyclopédie de la Pléiade se souviennent certainement de la brillante « Conclusion » de lhistorien Jacques Godechot (cf. RÉF.) au tome III de lHistoire universelle consacrée à la période De la Réforme à nos jours (à ce moment-là, nous étions en 1958).
Rappelons en commençant les principaux points abordés par Godechot en rapport avec lhistoire du monde. Pour informer et pour faire réfléchir tout à la fois ainsi que pour mieux faire comprendre son point de vue, nous donnons ici le plan général de son texte.
Dans un premier temps, Godechot se demande si ce que lhomme éprouve en ce moment nest pas « le sentiment dune planète aux dimensions brusquement réduites » (p. 1806)? Partant, ne pouvons-nous pas « nous demander si la seconde guerre mondiale ne marque pas la fin de la période que nous appelons « moderne » (p. 1803). Suit lexplication (p. 1804-1810) dune proposition dun nouveau « découpage de lhistoire de lhumanité » (p. 1804). Lhomme de la rue signale que nous sommes entrés dans « lère atomique ». Pour sa part, Paul Valéry croit que nous inaugurons « lère du monde fini ». La planète a été explorée sur tous les continents ; elle est géographiquement connue. « Ce « monde » fini, cest lEurope qui la créé », écrit Godechot (p. 1806). Mais la seconde guerre mondiale a entraîné à sa suite des bouleversements considérables au point dannoncer lécroulement dun monde et la naissance de forces nouvelles (p. 2304). Le monde assiste à des réarrangements planétaires. Quil sagisse de limmense empire ottoman partagé entre lAngleterre et la France après la première guerre mondiale, la victoire du Japon sur la Russie, en 1905, et les victoires japonaises de 1941-1942 « qui firent entrer dans lorbite de ce pays toute lIndonésie, lIndochine, la Birmanie, les Philippines et une partie de lOcéanie, ce fut bien pis. Le mythe de la supériorité des Européens fut irrémédiablement détruit. (p. 1808) » Le monde est ébranlé en Asie du Sud-Est tout comme en Asie occidentale et les États-Unis et lU.R.S.S. convoitent « les peuples coloniaux à leur rival. Et les attirent dans leur orbite politique et économique » (p 1808). Cette nouvelle ère a été le produit de limmense effort de transformations au cours de la période moderne (p. 1810-1815). Il y a dabord lexpansion européenne sur tous les continents ; cette expansion entraîne des conséquences économiques formidables qui entraînent des transformations sociales denvergures et dautres répercussions dans le domaine religieux et intellectuel. Par exemple : « La révélation des civilisations païennes dExtrême-Orient, aussi développées que la civilisation chrétienne, ébranla les croyances. (p. 1813) » Lavènement du « Siècle des Lumières » et la révolution de 1848 provoquèrent finalement le début de la révolution prolétarienne. Ces événements ont marqué la révolution occidentale. La période de la décolonisation a suivi et, à son tour, une ère nouvelle semble sêtre ouverte « dont il est évidemment impossible de prédire comment elle évoluera » (p. 1815). Les citoyens du monde ne peuvent sattendre à ce que lhistorien vienne annoncer lavenir, tout au mieux, il peut légitimement « indiquer quels sont les grands problèmes qui se posent au seuil de cette nouvelle époque de lhistoire. (p. 1815) » Lhistoire serait-elle devenue une téléologie ? Nous sommes par conséquent au carrefour entre une connaissance du monde, dune part, et des visions de lavenir, dautre part. Si lhistorien peut servir à décrire le plus objectivement possible les problèmes du monde actuel, il ne lui est pas permis par son métier de jouer au prophète. Il y a en ce moment au Québec une problématique concernant lhistoire qui la disposerait à devenir une science des finalités qui nous dirait ce quil faudrait faire en contrepartie de ce quelle nous dirait sur ce qui a été. Ou autrement dit, lhistoire est devenue une téléologie. De plus en plus, on nous signale quil faut réécrire lhistoire, refaire lhistoire, rénover lhistoire, quand ce nest pas de la réinventer ou den finir avec nos « mythes dépresseurs », notre imaginaire collectif ou nos représentations imaginaires. Maintenant, on nous demande de « passer à lavenir » en faisant bien attention de transmettre en héritage une histoire qui hypothéquerait notre avenir. Bref, pourquoi ne pas « mettre le passé en histoire » ? Vu comme ça, tout cela semble bien intelligent. Pourquoi pas ? Après tout ! Mais à y réfléchir dun peu plus près, peut-on se demander si tout ce discours ne pousse-t-il pas vers une idéologie bien particulière qui tenterait de nous faire admettre que le passé vécu est inutile à notre avenir et que le moteur de notre action serait dans une projection vers lavenir que nous inventerions de toute pièce ? Est-il possible de faire apparaître à partir de rien du nouveau ? Nest-ce pas une forme de raisonnement assez proche de la pensée magique ? Que répondre ? Ne doit-on pas revenir à la nature de lhistoire ? Lapproche de Jacques Godechot Lapproche de Jacques Godechot au sujet de lapparition dune nouvelle « période » dans lhistoire de lhumanité peut certainement nous servir de guide. Au lieu de saventurer dangereusement dans les sentiers de lavenir, Godechot saccroche aux « grands problèmes du monde actuel », soit celui des années 1950. Le monde quil observe et quil tente de décrire est un monde réel. Ce nest pas un monde imaginaire. « Ce nest pas le rôle de lhistorien, écrit-il, de prédire lavenir. Les opinions quon peut émettre sur lévolution future de lhumanité sont dailleurs moins fonction, la plupart du temps, de létude attentive des problèmes actuels, de la formation dhypothèses sur leur solution, de lévaluation des chances de réalisation de chacune de ces hypothèses, que de la philosophie de lhistoire de chacun. (p. 1836) » [Mots mis en gras par nous.] Le point que nous désirons mettre en évidence concerne le temps présent. La démarche de lhistorien Godechot a principalement porté sur des problèmes précis. Au sujet de lunité du monde, il fait le constat suivant : « ...[I]l ne faut pas se dissimuler que nous sommes encore très loin dune assemblée fédérale dominant un monde unifié doù lidée même de guerre serait bannie » (p. 1817). Malgré lexistence de facteurs dunité, il y a des oppositions très fortes à lunité mondiale comme « la différence dans le rythme de lévolution démographique (p. 1818) » entre les pays reliés au problème de la « faim dans le monde ». Vient sajouter la différence des niveaux de vie. « La disparité entre les niveaux de vie est un des facteurs les plus nets du déséquilibre du monde contemporain. (p. 1821) » Quand plus de la moitié des humains souffre dun manque de développement économique qui sajoute aux famines force est de reconnaître quil sagit là dun facteur « qui soppose à lunification du monde et constitue un danger pour la civilisation » (p. 1824). La différence de lévolution culturelle alimente à son tour les divisions dans le monde. « Ainsi linégalité de développement culturel est-il lui aussi, un facteur important parmi ceux qui retardent lunification de la planète » (p. 1826). En plus de tous ces facteurs de discordes sajoute lopposition des races et des religions (p. 1826-1828). Godechot résume la situation : « Lopposition des races se double souvent dune opposition religieuse. Certes, lépoque des guerres de religion semble révolue. [...] Par contre lislam a conservé toute son agressivité. Cest une religion jeune et encore en pleine expansion. [...] Lislam sétend en Asie et en Indonésie, en Chine même. La lutte des pays arabes pour leur indépendance se confond la plupart du temps avec une guerre sainte de lislam contre le christianisme. [...] Ainsi, face à un islam plus uni quil na jamais été, le christianisme, étroitement associé pourtant à la civilisation occidentale mais divisé, reste stationnaire ou plutôt même recule. (p. 1827-1828) » [Les passages mis en gras et en italiques sont de nous.] Par delà les oppositions religieuses, on trouve les oppositions idéologiques (p. 1829-1836). Ces dernières oppositions, en fait, « ne font que traduire sur les plans politique et économique les disparités de la démographie, des niveaux de vie, des cultures, des races et des religions. (p.1828-1829) » Ce phénomène est loin dêtre nouveau, il est vieux comme lhistoire de lhumanité. Le monde communiste des années post-1945 « sest prodigieusement étendu puisquil sallonge de lElbe à louest, au Pacifique à lest et compte plus de neuf cents millions de ressortissants. Il soppose au monde libéral essentiellement par son régime politique et sa structure économique. (p. 1829) » Entre les géants de lépoque, États-Unis et U.R.S.S., ou les démocraties libérales et les démocraties populaires, la coexistence pacifique est-elle possible ? Nous savons aujourdhui que les tentatives pour maintenir léquilibre ont été nombreuses, mais que finalement lécroulement du Mur de Berlin a fait seffondrer et sémietter les démocraties populaires. Le monde daujourdhui nous est par conséquent inconnu. Il létait aussi pour Godechot en 1958. « Lexpérience a appris, écrit-il, quon peut posséder des armes terribles et ne pas sen servir - ce fut le cas des gaz asphyxiants en 1939-1945 - . Les armes classiques suffisent à faire de grands ravages. (p. 1836) » Aujourdhui Or, nous sommes en ce moment en présence de la terreur de lanthrax et dune « nouvelle guerre » fondée sur le terrorisme. La prévisibilité est nulle ! Il reste que sur un point, lhistorien Godechot a évité les constructions imaginaires ; il a remis entre les mains des philosophies de lhistoire les réponses que celles-ci aiment bien entendre. Ces philosophies qui sont effectivement des théologies de lhistoire pèchent autant par optimisme que toutes les téléologies qui assignent des fins à lhistoire en fondant ses parcours ou ses trajectoires sur une construction historique du passé qui nest pas en conformité avec les tâches de lhistorien. (1) Au Québec Qui connaît le dessein providentiel de laventure humaine ? Les religions ont une idée là-dessus. Mais lhistorien, que peut-il dire ? Et quest-ce que lhistoire ? Lhistoire serait déterminée ; elle aurait un sens ; elle serait prévisible ; bref, « les mêmes causes produisent les mêmes effets », donc tout est inévitable en histoire et partant sa fin est connue. Qui pouvait dire au moment des « Troubles de 1837 » que les Canadiens-Français basculeraient dans lunion et après dans le fédéralisme ? Dans lhistoire canadienne, les Canadiens-Français ont longtemps vu leur passé à travers lagriculturisme. Aujourdhui, ils le cherchent dans les chemins de travers de la québécitude et laméricanité. Nous sommes « Québécois », nous sommes des « Américains », nous pourrions même devenir, par la co-intégration, de « nouveaux » Québécois, et ainsi de suite. Notre faconde na déquivalent que celle de nos fantasmes ! La finalité nest même plus NOUS, mais les AUTRES. Nous nous voyons disparaître comme une finalité même de lhistoire. Cette vue téléologique conditionne notre conception du présent et nous entraîne dans des jugements très sévères sur notre passé à partir de lidée de « mythes dépresseurs ». Comment le futur peut-il nous libérer du passé ? Comment le présent peut-il nous faire saisir les liens entre hier et demain ? Qui peut lire lavenir ? Qui peut faire lavenir ? Que peut faire de nous lavenir ? En réfléchissant encore, combien dautres questions pouvons-nous nous poser sur notre avenir ou sur lavenir ? Il est vain de vouloir bourrer le crâne des futurs maîtres en enseignement de lhistoire en les abreuvant dun nouveau bréviaire dinterprétations historiques qui déboulonnerait lhégémonie des interprétations traditionnelles pour acquérir les bases dune vision renouvelée du passé. Ne serait-il pas plus préférable de leur apprendre le métier dhistorien et les exigences du travail de lenseignant par une didactique qui ne perd pas de vue lobjet de lhistoire et les capacités intellectuelles et de maturité de ceux et celles qui létudient. Les vents révisionnistes ne sont jamais de bons précurseurs. En ce sens, la lecture de Godechot serait un puissant tonifiant pour les esprits vagabonds qui pensent faire ce quils veulent avec lhistoire. Une leçon de chose et une leçon dhumilité. (30)
Bruno Deshaies RÉFÉRENCE :Jacques GODECHOT (1907-1989), « Sommes-nous au terme dune « période » de lhistoire du monde » ? Dans Histoire universelle, René Grousset et Émile G. Léonard, dir., Paris, Gallimard, 1958, tome III, p. 1803-1837 (« Encyclopédie de la Pléiade »). Une lecture incontournable.
NOTES(1) « Dans la poursuite du but quil sassigne, lhistorien a une double tâche à remplir. Il doit tout dabord établir les faits qui constituent les matériaux de son étude, ensuite les mettre en oeuvre. Sa méthode consiste principalement dans ces deux procédés ; en les pratiquant, il répond à la question qui sert de titre à cet article [« La tâche de lhistorien. »]. » Voir Henri PIRENNE, « La tâche de lhistorien », Le Flambeau, XIV, 1931, p. 5-22. La traduction dune étude parue en anglais dans Stuart A. Rice, Methods of Social Science, Chicago, University of Chicago Press.Vous voulez commenter? - bd@rond-point.qc.ca |