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««« Indépendance : pour ou contre? Jacques BeaucheminPour un Québec en circonvolutionsBruno Deshaies 17-01-2002 EN REPRISE http://www.rond-point.qc.ca/auteur/livres/nationalismes.html http://www.rond-point.qc.ca/seguin/lesNormes.phtml Par Bruno Deshaies (bd@rond-point.qc.ca) Historien (http://www.rond-point.qc.ca/auteur/biographie.html) Le Rond-Point des sciences humaines, 17-01-2002
Les Québécois sont entrés dans un Québec en circonvolutions. Ne cherchant plus dans l’histoire les causes immédiates et lointaines de leurs difficultés, ils se fabriquent de toutes pièces une nouvelle société dans laquelle ils croient pouvoir y vivre tout en demeurant dans la fédération canadienne. Ils continuent leur combat de coqs avec Ottawa, mais ils ne se décident pas à instrumenter leur intention d’indépendance collective. Ils s’embourbent sur des questions ethniques. Dans cette foulée, les adversaires de l’indépendance ont fini par leur faire croire qu’ils étaient racistes.
Les études ethniques Des spécialistes en sciences humaines s’attellent depuis dix ans sur les problèmes d’ethnicité comme les nouveaux convertis à une religion nouvelle. Ils sont regroupés au Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) qui comprend même une Chaire en relations ethniques. Ils échafaudent des théories sociales pour faire vivre ensemble des immigrants ayant des identités différentes avec leur société d’accueil. Ils limitent soigneusement le débat à la sphère de l’ethnicité à telle enseigne que le Québec est devenu un lieu extraordinaire d’ethnicité. Ils se réclament du pluralisme social tout en sous-estimant la place du Québec-Français à l’intérieur même du Québec. Ils poussent même l’audace jusqu’à considérer les Canadiens-Français ou les Québécois-Français comme une minorité ethnique parmi les autres. Ils nuancent toutefois en admettant qu’il faille leur faire une petite place dans le vivre ensemble du Québec de demain. Ces champions du vivre ensemble (qui s’opposerait à la vertu ?) analysent la question de relations ethniques sous toutes ses coutures. Eux-mêmes s’intègrent, mais ils ne s’assimilent pas ! Ils sont tous d’une certaine manière des outsiders. (NOTE 1) Ils ne sont finalement qu’à la solde du bien pancanadien. Qui peut le leur reprocher ? Leurs intentions sont nobles et pures ! Dans ce débat sur le Québec et la question nationale, les historiens sont presque complètement absents. En revanche, les philosophes, les sociologues et les politologues s’animent facilement. Ils utilisent toutes sortes de concepts de société pour nous donner l’heure juste. En fait, ces spécialistes de sciences humaines discutent du Québec comme si l’objet de leurs discours leur était extérieur. Ils sont au-dessus des contingences nationales de leurs concitoyens. Ils sont objectifs : ils étudient un malade ! Ils discutent entre eux ; ils cherchent à élargir leur cercle des néophytes. Ne les dérangez pas. Le Québec sous le peigne fin des spécialistes en sciences humaines À l’heure actuelle, nos intellectuels et nos spécialistes en sciences humaines québécois se dandinent avec des idées de plus en plus complexes au sujet du « cas » québécois. Ils s’interrogent sur l’état de santé du malade qu’ils trouvent bien « écartelé ». Pour être franc, le malade est très malade. Il titube dans tous les sens. Pour ne pas dire OUI, il succombe aux sirènes du vivre ensemble comme si c’était une religion ; pour ne pas dire NON, il s’imagine un Québec sous l’emprise d’un sujet politique fragmenté qui s’invente une culture publique commune. Si l’expression ne vous plaît pas, vous pouvez toujours dire une culture politique commune, c’est équivalent ! Avec toute la bonne volonté du monde, il devient très difficile de les suivre et surtout de les comprendre. Pendant ce temps, le malade est toujours dans une plus grande confusion. Les débats qu’il écoute venant de tous ces spécialistes-de-la-question-nationale pour lui faire comprendre ce qui serait souhaitable l’énervent plus qu’ils ne l’éclairent. Tous ces spécialistes sont des indécis. Ils n’acceptent pas le statu quo, mais ils sont généralement des partisans conscients ou inconscients du fédéralisme canadien (cf. RÉF. 3). Comme spécialistes-de-la-question-nationale, ils proposent que la solution de continuité pour les Québécois, c’est-à-dire leur assujettissement permanent dans la fédération canadienne. Ce en quoi Charles Taylor ne se plaindra jamais. Mais soulevez devant lui la question de la langue française au Québec et de la Loi 101 et il va très vite se hérisser de toute sa hauteur d’homme et de philosophe. Si le malade gratte un peu les intentions de tous ces « docteurs ès sciences humaines », il découvrira leur incapacité à faire un saut du côté du principe indépendantiste. Après une telle découverte, s’il poursuit un peu plus loin son investigation il finira par s’endormir de fatigue. Toujours le même discours chloroformant. Et sous l’effet des autres analgésiques politiques qu’on lui administrera à forte dose, il se mettra à rêver d’un Québec indépendant dans un Canada uni. Après tout ce chemin parcouru, il deviendra totalement aphasique. Le cerveau demeurera intact, mais les neurones ne fonctionneront plus. Sociologiquement, le malade deviendra un sujet politique fragmenté. La pensée de Jacques Beauchemin appartient à ce type de discours lénifiant qui cherche à expliquer la quadrature du cercle sur la base de la notion très englobante de sujet politique. Qui est le sujet politique québécois ? Grave question. Lui et ses compères, c’est-à-dire tous ces spécialistes-de-la-question-nationale, ces docteurs ès sciences humaines ou encore ces théologiens du discours politique au Québec, nous serinent à l’oreille un monde imaginaire auquel il serait bon pour tous les Québécois d’adhérer. Ils vont dans un sens et ils vont dans l’autre ratiociner sur les fondements de la société en général, sur la langue, la citoyenneté, la constitution du Québec, la solidarité sociale, le pluralisme, la démocratie, le droit, le projet de société, etc., mais ils feignent le vrai débat qui concerne le choix collectif des Québécois entre la séparation du Canada qui est l’indépendance et le maintien du fédéralisme canadien centralisateur qui est la marque de commerce de l’unité canadian. Pour eux, il y a un pays. Il n’y en a pas deux. Et même qu’on a évité qu’il soit bisethnique et biculturel. Pourquoi s’en plaindre ? N’est-il pas officiellement bilingue ? N’est-il pas fondé, depuis 1982, sur la Charte des droits et libertés du Canada ? Donc, ces spécialistes-de-la-question-nationale auront beau analyser indéfiniment la situation du Québec actuel qu’on ne sera pas plus avancé dans cent ans. Tant qu’une décision majoritaire ne sera pas prise au sujet d’un État souverain québécois capable de gérer librement le développement intégral de toute la société québécoise, le Québec va continuer à patauger dans des eaux troubles. Or, nos théologiens du politique et de la question nationale ne veulent pas faire ce bond qualitatif. Au contraire, ils préfèrent se satisfaire d’analyses toujours plus profondes, toujours plus creuses, toujours plus subtiles et toujours plus accessoires et insignifiantes. En conséquence, le malade est laissé à lui-même ; il se défend comme il peut ; il réagit toujours maladroitement, mais il accepte de plus en plus la médecine que lui propose Ottawa ; puis, à son corps défendant, il fait un pas de plus dans l’intégration pancanadienne. Ainsi, le malade devient l-e-n-t-e-m-e-n-t l’ombre de lui-même, l’ombre d’un autre, puis finalement un autre. Bref, il est changé, transformé, assimilé. Nos théologiens de la culture publique commune sont rendus à faire des distinctions entre quatre modèles de culture politique commune dont l’un serait d’égalité universelle, soit la perspective canadienne, l’autre de la différence, qui serait la perspective québécoise, un troisième qui vient de naître serait la culture publique commune substantielle. Cette troisième voie serait celle que propose le sociologue Jacques Beauchemin. Finalement, il y aurait un quatrième modèle, soit celui de la culture publique commune procédurale. Notez que tous ces modèles de culture publique commune seraient en compétition les uns avec les autres. En plus, tous ces modèles auraient en arrière-plan le modèle de nation dumontien dont ils feraient la critique et la contestation. Si vous parvenez à suivre toute cette logorrhée d’opinions, vous en serez quitte avec un gros mal de tête. Après quoi, vous ne voudrez plus en entendre parler et on vous classera parmi ceux qui subissent « la fatigue du Québec ». Le sujet politique de la nation québécoise et la question nationale Malgré tout, vous ne serez pas au bout de vos peines. Il vous faudra aussi comprendre la distinction entre le sujet politique unitaire (soit une manière polie de faire allusion au racisme) et le sujet politique fragmenté (que l’on peut présumer démocrate) dans une nation écartelée (qui serait égalitaire). Dans sa « Défense et illustration d’une nation écartelée » (cf. RÉF. no 1), Jacques Beauchemin tente d’expliquer un Québec nouveau qui tournerait le dos à la souveraineté en constituant une société plus vaste et en osmose avec des « identités » plurielles qui se stimuleraient mutuellement pour donner naissance à une nation écartelée capable de vivre ensemble dans le fédéralisme canadien. (Nous avons probablement là les racines de l’idée d’un Montréal plurilingue qui ferait de la métropole un milieu exceptionnel dans le monde et adapté au phénomène de la mondialisation.) Donc, son article nous fait voir la pointe de l’iceberg entourant le débat sur la question nationale et toutes ses circonvolutions (NOTE 2) inimaginables (cf. l’extrait de Lautréamont en exergue). De l’intelligence à l’état pur ! Mais avant d’aborder le discours de Jacques Beauchemin, tentons de mettre en perspective la notion de sujet politique. À notre avis, cette notion est ambiguë. Si le concept de politique soulève à première vue peu de problèmes, le mot « sujet » en revanche a une longue histoire. Étymologiquement, il a le sens de « mettre sous », de soumission, d’assujettissement, voire d’esclavage. Le dictionnaire Le Robert en 6 volumes signale que ces sens sont aujourd’hui vieillis et que « le mot implique de nos jours la soumission à une autorité absolue, au contraire de citoyen » (tome 6 (1964), p. 583). Même si d’après Beauchemin la notion de sujet politique ne comporte pas les connotations décrites ci-dessus, elle laisse planer un doute autour de la conception du citoyen et de la démocratie. Car si le sujet politique se résume à un sujet de droit, soit le titulaire d’un droit, ce sujet peut être vu comme il est dit dans Le Petit Robert (1994) : « [une] personne considérée comme le support d’un droit ». D’où toute l’insistance que Beauchemin met sur la Charte des droits et libertés canadienne. Il ne suffit que d’un pas de plus pour contester la place des francophones dans la société québécoise dans le sens d’un sujet politique unitaire. Ce qui explique sa « défense et illustration d’une nation écartelée ». Par bonheur, Jacques Beauchemin n’est pas dans cette société. Plutôt, il l’observe. Il est le spécialiste. Il est à l’extérieur et il est de l’extérieur. Comme scientifique, il ne mêle pas son extériorité à son intériorité. Le sujet qu’il est est probablement « un sujet transcendant les divisions ». Il est certainement ce sujet politique québécois sans pareil et original, mais indépendant dans la société qui la fait naître, vivre et grandir. Chacun peut y prendre son suc, mais faire son miel et même son nid ailleurs ! (NOTE 3) Jacques Beauchemin et le sujet politique fragmenté québécois dans une nation écartelée Dans la société québécoise d’aujourd’hui, un sujet politique unitaire peut-il exister ? S’il existe, à quoi ressemble-t-il ? Que peut-il faire ? D’entrée de jeu, le sociologue Jacques Beauchemin soutient que « la défense d’un projet politique nécessite, en effet, la définition claire du sujet politique qui le porte » (RÉF. 1, p. 259). La phrase clé de son raisonnement repose sur le postulat suivant : « La démocratie ne possède d’autres fondements que sa capacité à rapporter les projets de vivre-ensemble qu’elle dessine à la volonté d’un sujet transcendant les divisions. (p. 259. Mots mis en gras par nous.) » En bref, Beauchemin est à la recherche d’une réponse à la question : « Qu’est-ce qu’un Québécois ? » Qui est ce sujet politique ? Il se trouve pour Beauchemin que nous sommes en présence d’un « sujet politique fragmenté [... dans] une nation écartelée » qui au surplus serait « un sujet politique incertain » fondé sur « la mauvaise conscience francophone » tiraillée entre le nationalisme ethnique et le nationalisme civique (p. 260-268). Selon l’auteur, cette dichotomie « peut entraîner deux attitudes ». La première attitude : « On peut prétendre qu’il faut la dépasser et affirmer alors le droit de la majorité francophone à promouvoir sans complexe son projet d’indépendance politique. (p. 269) » La seconde attitude : « [Elle semble] relever de la volonté théorique et politique de réconciliation d’un sujet politique éclaté et du projet politique qu’entretiennent les francophones, majoritaires mais pratiquement seuls de leur côté » (p. 269). Jacques Beauchemin tente de réconcilier les « termes de cette “contradiction” politique » (p. 269). Cette « réconciliation », si elle est possible, relève de trois conditions : 1. « Les conditions sociopolitiques de la production du sujet politique » (p. 269 et 270). 2. « La légitimité du nationalisme francophone dans le contexte de la fragmentation du sujet politique québécois » (p. 268 et 274). 3. « La question de la souveraineté » (p. 269 et 280). Pour le point no 1, il faut s’entendre sur la définition et la fonction du sujet politique. « Premièrement, il [le sujet politique] constitue un foyer de reconnaissance dans lequel la communauté empirique se reconnaît sous la figure universaliste d’un projet de vivre-ensemble. [...] C’est en cela qu’il constitue un foyer de reconnaissance mutuelle à partir duquel devient pensable et réalisable le projet politique de vivre-ensemble que la société entretient pour elle-même. (p. 270) » « Deuxièmement, le sujet politique constitue l’assise de la légitimité des orientations normatives de la société dans la mesure où, se réclamant de lui, le pouvoir politique peut prétendre les édicter du point de vue de l’universel. (p. 270) » Il est normal qu’à partir de ces deux prémisses, le sociologue Beauchemin fasse intervenir la modalité de régulation du « conflit social » par le droit. Ce serait, d’après lui, « dans cette foulée qu’a été rendue possible cette formidable mutation de l’agir politique dans les sociétés actuelles qui a fait en sorte de « politiser » les identités. (p. 271) » Conséquemment, tout cela fait que le « droit social » aurait conduit à « la politique de reconnaissance » (d’après Taylor, voir p. 272). « La politisation des identités fait en sorte, écrit Beauchemin, que chacun est à lui-même son propre monde. (p. 272) » La conséquence québécoise de cette interprétation des faits, selon lui encore, donnerait ceci : « C’est ainsi que la pluralité identitaire québécoise a débouché sur l’éclatement du sujet politique. [...] Ce constat, si tant est qu’il soit juste, entraîne une conséquence majeure en ce qui touche le projet politique qui correspond à ces nouvelles modalités de production du sujet politique : l’impossible nationalisation « par le haut » ou, si l’on préfère, à la manière républicaine, de l’espace politique québécois. (p. 272) » Les identités ne pourront plus « subsumer les particularismes sous la figure de la nation » (p. 273). (NOTE 4) Puisque le monde paraît évoluer dans cette direction « cela signifie que la recomposition d’un sujet politique unitaire au Québec auquel on pourrait rapporter un projet politique univoque relève de l’utopie. (p. 273-274. Mots mis en gras par nous.) » Pourquoi ? Parce que seul le droit « constitue dès lors le seul principe de régulation universaliste dans une société difficilement capable de formuler une définition partagée du bien commun et de se reconnaître dans une représentation transcendant ses divisions. (p. 273. Mots mis en italiques par nous.) » N’est-ce pas que ce raisonnement devrait s’appliquer aussi pour l’Ontario et le Canada Anglais ? Pour le point no 2, l’auteur veut « s’interroger sur les conséquences de la perte de la figure du sujet politique unitaire en tant qu’il exprime un principe de rassemblement en vertu duquel la société s’aperçoit non seulement comme rencontre de la pluralité mais aussi comme projet. (p. 274) » La solution de Beauchemin est conforme à l’indécision (ou à l’ambiguïté) de sa pensée. S’appuyant sur « la montée des revendications politico-identitaires » et notant que « le sujet politique unitaire se fragmente », il conclut à l’idée d’« un effort de retotalisation du vivre-ensemble de la société » (p. 275). Si elle se faisait « autour de la composante francophone », il ne serait pas inimaginable de penser que sa réalisation puisse se faire « au prix d’une certaine dilution des ardeurs indépendantistes de la majorité francophone » (p. 275). Et si cela se faisait, ce serait au profit d’une « culture commune ». Et voilà l’universitaire qui commence à finasser : C’est à partir d’elle qu’on souhaite voir s’organiser la discussion portant sur les orientations normatives de la société. Cette culture publique commune suppose évidemment un certain ralliement autour de la majorité francophone. (p. 276) (Mots mis en italiques par nous.)Pour y parvenir, il serait bon de faire une référence à l’histoire canadienne-française, car « il faut constater que la profondeur de l’expérience historique de ces dernières [les nations] et le capital éthique que porte leur mémoire demeurent irremplacés » (p. 278). Après tout ce questionnement, le sociologue arrive à une question grave. « Maintenant, pourquoi l’histoire et la mémoire canadiennes-françaises et leur prolongement dans la culture francophone du Québec actuel devraient-elles constituer le socle de l’édification du sujet politique national ? (p. 278) » À partir d’un détour dans les sphères du communautaire, de l’aptitude canadienne-française à la solidarité et de la naissance d’une « américanité québécoise », il peut voir que les francophones (ce ne sont plus les Canadiens-Français) pourraient se « réinvestir dans une réalité sociopolitique plus vaste qu’eux-mêmes » (p. 280). Bref, toutes les cultures sont des trésors. Aucune ne peut s’imposer à une autre. Le vivre-ensemble ne commanderait « rien d’autre que l’affirmation d’une certaine façon de vivre l’aventure américaine, démocratique et plurielle » (p. 280). C’est une façon élégante de dire oui et non en même temps au statut politique unitaire ! Pour le point no 3 consacré à la question de la souveraineté, Beauchemin débute en affirmant que « la définition du sujet politique québécois est incertaine » (p. 280). Pourquoi ? Parce que « nous avons vu, écrit le sociologue, dans cette propension contemporaine à la politisation des identités une tendance irréversible. (p. 281) » La conclusion va de soi : « À LA LUMIÈRE DE L’ANALYSE QUE J’AI PROPOSÉE, LE PROJET SOUVERAINISTE NE ME SEMBLE PAS REPRÉSENTER LA MEILLEURE SOLUTION AU PROBLÈME DE LA RECONNAISSANCE POLITIQUE DE LA NATION QUÉBÉCOISE. (p. 281. La phrase mise ne majuscules est de nous.) » Cela dit, l’auteur ajoute une nuance : « Par contre, il est clair que cette communauté francophone devra être reconnue pour son « caractère distinct » dans la fédération canadienne. (p. 280-281) » Ici, la nation québécoise c’est la population qui habite le Québec. Pour cette population, l’auteur voudrait qu’on lui accorde « l’attribution des droits qui lui serait conséquente, dans le cadre d’un État fédéral binational » (p. 282). (NOTE 5) Le tout se termine sur le ton d’une exhortation. Citons le passage en guise de témoignage. Si les francophones du Québec sont de plus en plus ouverts à l’idée d’accepter la diversité qui constitue l’« identité » québécoise, si, en conséquence, ils sont peut-être de plus en plus mal à l’aise avec l’idée de la souveraineté pure et simple, il est aussi grandement temps que l’on fasse droit à leur différence et à leur légitime désir de durer dans ce qu’une certaine culture à fait d’eux. (p. 282)Se torturer les méninges aussi longtemps pour dire que le Québec n’est pas une province comme les autres, mais que c’est finalement une province comme les autres, c’est de la démence intellectuelle (NOTE 6). Traiter gravement des « identités particulières » de toute nature et tenter de nous faire admettre qu’une société doit supporter tout cela sous l’égide d’une morale de la rencontre et de l’échange, c’est sous-estimer la puissance des forces sociales, politiques, économiques et culturelles en action au Québec, puis ne pas traiter des rapports entre une majorité et des minorités au sein d’une société et ne pas explorer à fond « le droit de la majorité francophone à promouvoir sans complexe son projet d’indépendance politique ». Finalement, c’est rater une bonne occasion pour ne pas parler du sujet politique unitaire dans de très nombreux pays dans le monde (RÉF. no 4). Voilà où nous conduit tout ce discours sur la fameuse formule de la « nation québécoise ». (NOTE 7) Voilà une utopie qu’il faut dénoncer et combattre sans réserve. Rien dans ce projet ne peut tenir la route dans le contexte canadien et nord-américain sans la disparition complète des Québécois-Français. Tout ce discours à la sauce de Jacques Beauchemin et de bien d’autres universitaires inonde les universités, les colloques et les médias écrits et autres. C’est tout juste si on ne verra pas très bientôt des affiches géantes pour nous dire que les Québécois-Français sont de trop même au Québec. Sommes-nous capables de répondre à la question « Qui est Québécois ? » Si nous ne sommes pas capables de répondre que le Québec est un Québec-Français avec une culture française qui assimile tous les apports qui peuvent nourrir le Québec et qui tient à agir par lui-même dans le monde comme État souverain, c’est parler pour parler. Une nation indépendante contre une nation écartelée Il faut cesser de faire le bilan du Québec. Il faut faire autre chose que l’autopsie des Québécois-Français. Ces derniers attendent autre chose que des évaluations, des sondages ou des inventaires sur eux-mêmes. Ils veulent des actions concrètes qui seront en mesure de mettre fin à la subordination structurelle qu’ils subissent pour la remplacer par l’achèvement de l’indépendance du Québec. Le temps des circonvolutions est révolu. Le sujet politique unitaire au Québec n’a rien du sectarisme. Il veut vivre sa vie dans sa culture et selon sa propre vision du monde. Il est ouvert au monde et il veut mettre au monde sa propre contribution dans le concert des nations. En ce sens, la nation québécoise existe. Ceux qui n’en veulent pas appartiennent à un autre pays. Ceux qui veulent une nation écartelée sont déjà en décalage avec le peuple : ils sont assimilés. Le Québec-Français est loin d’eux et réciproquement. Un changement de discours devient obligatoire pour eux. Le fossé s’élargit et les points de vue deviennent de moins en moins conciliables. Les intellectuels doivent s’ajuster à une majorité de Québécois-Français s’ils veulent être compris. En ce moment, ils s’adonnent à leurs dadas, ils voient les portes des médias s’ouvrir à eux, ils participent à des colloques, ils obtiennent des Chaires de recherche du Canada et même du Québec, (NOTE 8) mais le pain ne lève toujours pas. Le Québec résiste malgré eux (NOTE 9). Les susceptibilités des Québécois « fragmentés » ont assez duré. L’heure de vérité a sonné pour les sujets politiques écartelés quels qu’ils soient. Aux Québécois-Français de balancer tous ces beaux discours. À eux d’indiquer clairement aux intellectuels la fin qu’ils poursuivent : l’indépendance du Québec. À eux aussi de régler ensuite la question sociale en respectant l’État de droit et les principes démocratiques. C’est ce que le Québec-Français fait depuis longtemps. Il peut VIVRE libre et indépendant en développant sa propre morale politique. Il n’a pas à disparaître comme groupe majoritaire au Québec. La société québécoise est assez mature pour comprendre ce fait. Il ne faut pas confondre psychologie individuelle et sociologie culturelle. Il ne faut pas réduire la question nationale à une question strictement sociale et de rapports ethniques. Que les prophètes de malheur remballent leurs discours sur l’idée d’une nation écartelée. Qu’ils cessent de nous « remplir » de toutes ces idées morbides du Québécois comme sujet politique incertain. Qu’ils se « branchent » eux-mêmes et on saura bien où il faudra aller, car on saura clairement où ils logent. (30) Bruno Deshaies Québec, 17 janvier 2002 Réédition : Montréal, 27 septembre 2007 N. B. Quelques modifications mineures et un ajout dans les notes pour actualiser notre propos. Des hyperliens ont dû être modifiés ou supprimés parce qu’ils n’étaient plus fonctionnels. RÉFÉRENCES : (1) Jacques Beauchemin (2000), « Défense et illustration d’une nation écartelée », in Michel Venne, dir., Penser la nation québécoise..., Montréal, Québec Amérique, p. 259-282. (2) Jacques Beauchemin,, « La citoyenneté québécoise : les apories d’une conception pluraliste et nationaliste du vivre-ensemble. » Communication au colloque de McGill sur la Citoyenneté 2020, les 20 et 21 octobre 2000, ayant pour thème : « S'engager pour notre avenir ». (3) Jacques Beauchemin, « Publications depuis 1999 ». Il est membre régulier du Réseau canadien d’études sur le fédéralisme. (4) Jacques Beauchemin, « Fragmentation du sujet politique et communauté nationale au Québec. » ACFAS 68e Congrès tenu à l’Université de Montréal du 15 au 19 mai 2000. Voir Session C-433 : Penser la nation dans l'espace francophone : expériences nationales particulières et réflexion générale sur la nation. NOTES (1) Danielle Juteau, « Un colloque opulent », Convergences, été 2001, v. 5, no 2, p. 2. (2) Dans le dictionnaire Le Robert, voir ce mot au sens figuré : « Parler en usant de circonvolution : tourner autour de son sujet sans le traiter directement. V. Circonlocution, circuit (Cf. Tourner autour du pot). » (Tome 1 (1965), p. 779.) Antonymes du mot circonlocution : clarté, franchise, netteté. Quant à l’expression « tourner autour du pot », Le Robert signale le sens suivant : « (pour obtenir un morceau) : chercher quelque avantage d’une manière détournée, insidieuse. – Par extension : Parler avec des circonlocutions, des détours sans oser aborder franchement le sujet. » (Tome 5 (1962), p. 503.) Quant au mot détour au sens figuré, Le Robert écrit : « Moyen indirect de faire ou d’éluder quelque chose. V. Tergiverser, tourner, (tourner autour du pot), tortiller (sa pensée). » (Tome 2 (1960), p. 1264.) (3) On a là la philosophie du Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM). (4) Il écrit encore : « On ne pourra plus arrêter le "pouvoir de l'identité". [...] C'est dans cette perspective que se pose, au Québec, la question du projet politique qui pourrait à la fois prendre en compte l'éclatement de ce sujet, la nécessité d’accommoder la majorité francophone et finalement celle de redessiner un communautarisme capable de porter une éthique du vivre-ensemble. » (Cf. RÉF. no 4.) (5) Il n’y a pas ici de surprise, car l’auteur est un membre régulier du Réseau canadien d’études sur le fédéralisme. (6) Le grand dictionnaire terminologique définit le mot « démence » en droit comme étant l’« abolition de la conscience ou de la lucidité, même passagère » qui entraîne l’irresponsabilité Dans le dictionnaire Le Robert en 6 volumes, tome 2 (1960), il est écrit que la démence est une « conduite extravagante, peu conforme aux exigences de la raison. V. Aveuglement, déraison, égarement, extravagance, folie. C’est de la démence, de la pure démence d’agir ainsi. C’est le comble de la démence. Il s’agit du sens par extension donné à ce mot. (7) Si cet exposé sur Jacques Beauchemin ne vous a pas convaincu de la difficulté de saisir le « sujet québécois », je vous invite donc à aller lire sa communication au colloque de McGill sur la Citoyenneté 2020 (voir RÉF. no 2). (8) Création d'une Chaire d'études québécoises au Collège universitaire Glendon de Toronto par le gouvernement du Québec avec un financement de 200 000,00 $ sous la direction de son premier titulaire, M. Jean-Louis Roy. (9) La Commission Bouchard-Taylor est en voie de nous démontrer à quel point nos analystes de la question nationale sont déphasés par rapport au peuple et qu’ils carburent surtout à partir de leurs normes personnelles qui ne fonctionnent que par la logique du « vivre ensemble », – en quoi cette position implicite occulte l’affrontement national permanent et persistant des Québécois-Français depuis l’existence même du premier Canada avant 1760. |