««« indépendance du québec

MARCEL CHAPUT ou LE PARI DE LA DIGNITÉ

L’indépendance prend le tout du Québec et non une partie

Bruno Deshaies

17-10-2002


« Il ne s’agit pas de savoir si tel ou tel
Canadien français est libre ou ne l’est pas ;
il s’agit, au contraire, d’établir le degré de liberté
de la nation canadienne-française. »
(Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste, p. 19.)

« Il n’est pas normal qu’un peuple
passe sa vie sur les barricades
à lutter pour un fantôme. »
(Chaput, Ibid., p. 142.)



17 novembre 1961 : congédiement de Marcel Chaput comme fonctionnaire au ministère de la Défense nationale du Canada. Cela s’est passé il y a 41 ans. Aux yeux des autorités fédérales, le comportement de Marcel Chaput était devenu intolérable. Ce fonctionnaire réclamait des changements pour son pays. Mais, au fait, ce pays n’était pas le sien. L’affaire fit du bruit à l’époque.

En réalité, depuis le mois de mai 1961, comme le rapporte Chaput, « les Séparatistes n’étaient pas encore dangereux, mais Ottawa craignait qu’ils le deviennent et il me le fit savoir ». (RÉF. no 3, p.63-64.) Sa participation à des activités indépendantistes le met sur la sellette. Ses démêlés avec la fonction publique fédérale attirent l’attention publique. Très rapidement, Marcel Chaput doit s’expliquer publiquement. Jacques Hébert des Éditions du Jour lui offre l’occasion, flairant ainsi un bon coup d’édition. Le 17 juin 1961, il lui demande un manuscrit pour le 17 juillet en vue d’une publication pour le 17 août. Marcel Chaput parvient à écrire son manuscrit en six semaines plutôt qu’en quatre. Le retard entraîne un report de publication en octobre.

Sauf qu’entre-temps, Raymond Barbeau publie aux Éditions de l’Homme J’ai choisi l’indépendance. Marcel Chaput rapporte : « Hébert coupa court. C’était Pourquoi je suis séparatiste », qui devait tirer à 35,000 exemplaires. » (RÉF. no 3, p. 67.) Le 18 septembre, le lancement du livre était prévu au Cercle universitaire de Montréal. Aussitôt, le livre est traduit en anglais et un autre lancement à lieu à Toronto en février 1962 pour Why I am a Separatist. Marcel Chaput est lancé ! Mais le 4 décembre, il remet officiellement sa démission. Il commente : « Je n’ai donc pas été congédié d’Ottawa. J’ai quitté mon poste de moi-même. » (RÉF. no 3, p. 75.) Philosophe, Chaput fait la réflexion suivante sur ces événements de sa vie. « En démocratie, la liberté de parole est une faveur que l’on accorde à deux sortes de personnes seulement : ceux qui soutiennent l’ordre établi et ceux qui ne sont pas dangereux. » (RÉF. no 3, p. 63.) Pourquoi je suis séparatiste n’entrait dans aucune de ces deux catégories.



Comme l’indique la table des matières, le livre a été subdivisé en six sections. Mais le plus important consiste à connaître les sous-titres des vingt et un cahiers de l’essai sur l’indépendance du Québec. Il importe de bien voir la logique de Chaput pour évaluer sa pensée dans une perspective historique.

En vue de présenter une meilleure connaissance de cette synthèse sur les fondements de l’indépendance du Québec, nous offrons la liste des sous-titres qui illustrent sa pensée.

Section I

Les six dimensions du séparatisme

1. Historique
2. Politique
3. Économique
4. Culturelle
5. Sociale
6. Psychologique

Section II

Les cinq solutions de notre problème

1. Assimilation
2. Intégration
3. Autonomie
4. Confédération
5. Indépendance

Section III

Les quatre questions relatives à l’indépendance

1. Légitimité
2. Viabilité
3. Opportunité
4. Possibilité

Section IV

Les trois objections majeures à l’indépendance

1. Minorité
2. Isolement
3. Immaturité

Section V

Les deux options de la nation
canadienne-française

1. Minorité
2. Majorité

Section VI

L’unique raison de notre cause

Dignité



Marcel Chaput présente un plaidoyer en faveur de l’indépendance contre les effets pervers de la Confédération sur la minorité canadienne-française. La discussion qu’il a amorcée en 1961 dans Pourquoi je suis séparatiste continue de hanter les Québécois-Français. Le progrès des idées chez les indépendantistes aurait beaucoup plus de chance d’évoluer et de se préciser s’ils cessaient de rêver d’association ou de partenariat par la voie de l’union confédérale. Le passage qui suit est presque prémonitoire quant à l’avenir du parti québécois et de tous les autres partis politiques du Québec. Chaput écrit en 1965 :
Le sujet de la confédération véritable, si valable soit-il sur plusieurs plans, n’est en réalité que l’expression camouflée de notre complexe d’infériorité. Il semble impossible aux Canadiens français de se faire à l’idée qu’ils peuvent mener seul leur vie nationale. Ils se cherchent un associé sur qui s’appuyer. Je n’hésite pas à affirmer que sur le plan psychologique, la véritable confédération serait encore plus néfaste que la confédération actuelle, parce que la confédération actuelle nous fut imposée, alors que la véritable confédération, nous l’aurions choisie. Dans la Confédération actuelle, le Canada français reconnaît encore son mal ; dans la vraie confédération, il serait devenu, par sa propre décision, le malade qui s’ignore. La béquille de la vraie confédération lui apparaîtrait alors comme un bâton de maréchal.

Il faut de toute nécessité que ce peuple canadien-français se libère, non seulement de la domination politique, économique, culturelle et sociale, mais SURTOUT, de la psychose d’incapacité qui le ronge. Le temps est venu pour le Canada français de couper le cordon ombilical qui l’étouffe, sans quoi il se sera condamné lui-même à mourir d’infantilisme. (RÉF. no 3, p. 77-78.)
Peut-on se demander aujourd’hui si nos partis politiques provinciaux ne sont pas des malades qui s’ignorent eux-mêmes ? Nous devons nous poser la question. Devons-nous assister impuissants comme citoyens et citoyennes, comme en ce moment, à une campagne électorale non officielle qui s’étire inutilement sur des mois et des mois ? Étant donné que les trois partis politiques sont sur un pied de guerre, qu’ils se surveillent continuellement et qu’ils deviennent chacun presque improductif, peut-on être en droit de se demander dans quelle mesure le gouvernement actuel peut gouverner dans les meilleurs intérêts du Québec ?

Pour entraîner nos partis politiques à plus de jugement, un rappel du contenu de Pourquoi je suis un séparatiste de Marcel Chaput pourrait peut-être stimulER une réflexion plus globale sur les choix du Québec au lieu de s’enfermer bêtement dans le jeu politique électoraliste à la manière des luttes politiques du niveau des gouvernements municipaux.

Lire ou relire Marcel Chaput

Dans les circonstances, ma suggestion serait la suivante. Prenez le temps de lire toutes les subdivisions de la table des matières de l’essai sur l’indépendance de Marcel Chaput. Interrogez-vous. Demandez-vous si les problèmes sont bien nouveaux encore aujourd’hui. Cherchez à comprendre. Posez-vous la question : « Est-ce que je peux faire quelque chose ? » Si je veux faire quelque chose, qu’est-ce que je devrais faire ? Ou bien, vous vous dites, il n’y a rien à faire. Je préfère le statu quo et répondre comme de nombreux Québécois-Français : « Après tout, on n’est pas si mal. » Si tel est votre cas personnel, dépêchez-vous de vous assimiler complètement au Canada-Anglais et ne faites pas perdre le temps aux autres qui croient que se gouverner soi-même est préférable à être gouverné par un autre. Soyez logique jusqu’au bout ! Cessez de quémander les miettes qui tombent de la table du fédéralisme canadian avec l’arrogance des Jean Chrétien et des Stéphane Dion et de combien d’autres comme eux. Soyez logique ! Mais si cette voie n’est pas la vôtre, n’hésitez pas à lire ce qui suit.

Pourquoi je suis séparatiste

(Marcel Chaput)


Section I


1. Historique
2. Politique
3. Économique
4. Culturelle
5. Sociale
6. Psychologique

La dimension historique
Un vent mondial d’indépendance
Ressemblance et différence
Libertés individuelles et libertés collectives
Quelques traits de notre histoire
La Confédération : un moindre mal
Les deux poisons mortels de la Confédération
Et la nation canadienne ?
Affrontements de deux nationalismes
La dimension politique
L’art de se gouverner
L’aspect constitutionnel
Le droit de désaveu
La Cour Suprême
Le droit exclusif ou prioritaire du Fédéral
L’aspect parlementaire
Le rôle politique d’une minorité
La campagne du recensement
Nécessité d’un équilibre
Démographie
Pacte entre deux grandes races
La dimension économique
Après tout, on n’est pas si mal
Un peuple en tutelle
Le marché du travail
Québec, vache à lait d’Ottawa
La dimension culturelle
Anglais, langue de travail et de pensée
Et les écoles ?
Dernière heure
L’anglais, langue des affaires
Bilinguisme : tutelle ou supériorité
Les vides de notre esprit
Et nos universités ? Ne sont-elles pas françaises ?
Le vrai séparatisme
Que faire alors ?
La dimension sociale
Nous sommes inférieurs à nous-mêmes
Dans le monde du travail
Dans le fonctionnarisme fédéral
Dans l’armée canadienne
Où est l’ennemi des Canadiens français ?
L’immigration nous noiera
Séparatisme anglais
Et le reste
La dimension psychologique
Au pays de la confusion
Aux optimistes
Aux pessimistes
L’exemple d’Israël
Le mouton à deux têtes
Mes excuses à la Saint-Jean-Baptiste

Section II


1. Assimilation
2. Intégration
3. Autonomie
4. Confédération
5. Indépendance

L’assimilation totale
Être tout l’un ou tout l’autre
Annexons-nous alors aux États-Unis
C’est ça l’assimilation
L’intégration lucide
Une province pas comme les autres
Je serais centralisateur
La centralisation inévitable
Pourquoi alors l’indépendance du Québec
Et la collaboration
L’autonomie provinciale
Le loup et l’agneau
Est-ce là le seul défaut des Autonomistes ?
L’autonomie provinciale est-elle défendable ?
Pourquoi l’autonomie ?
Racisme et juste milieu
La véritable confédération
Qu’est-ce qu’une véritable confédération ?
La vraie confédération serait une amélioration
Qu’attendent les Autonomistes ?
Pourquoi l’indépendance plutôt que la vraie confédération
L’indépendance du Québec
Le refus de la liberté
Commonwealth ou Couronne
Et ma loyauté ?
Les trois loyautés
Que sera dans le concret ce Québec indépendant ?
Comment se fera l’Indépendance ?
L’impératif des petits peuples

Section III


1. Légitimité
2. Viabilité
3. Opportunité
4. Possibilité

L’indépendance est-elle légitime ?
Les Canadiens forment-ils une nation ?
Où doit aller notre allégeance ?
Où est mon pays ?
L’indépendance du Québec ne serait pas constitutionnelle
Le Québec indépendant serait-il viable ?
Indépendance n’est pas autarcie
De quoi vivrait le Québec ?
Compétences
Une tâche plus difficile
La Confédération exige-t-elle moins de compétences ?
Et les capitaux ?
À la recherche d’un équilibre
Vers l’indépendance économique
Et que d’autres encore !
L’indépendance est-elle souhaitable ? [Opportunité]
L’indépendance est-elle réalisable ? [Possibilité]
De deux choses l’une
Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
Réaction d‘Ottawa
L’armée américaine nous envahirait
L’indépendance : affaire de volonté

Section IV


1. Minorité
2. Isolement
3. Immaturité

Les minorités françaises
Les minorités françaises s’anglicisent
L’anglicisation s’accentue avec les années
L’inévitable est arrivé
Les autres minorités
Les Franco-Américains
Drôle de logique
Le malentendu du séparatisme
Les minorités veulent-elles rester françaises ?
L’école bilingue
L’attitude de nos sociétés nationales
Pour un dialogue loyal et sérieux
Ce que l’indépendance du Québec apporterait aux minorités
L’isolement
L’indépendance isolerait le Québec
La Charte des Nations Unies : une immense duperie
Le Canada français, colonie d’Ottawa
De Gaulle 1er, roi d’Angleterre
Indépendance, tremplin vers le monde
L’immaturité
Nationalisme et Séparatisme
Les deux libérations
Nota bene
Pas de libération intérieure sans libération extérieure
Pourquoi ne plus être une minorité ?
Ce qui est arrivé devait arriver
Besoin d’un idéal

Section V


1. Minorité
2. Majorité

Rester une minorité dans un grand pays
Ce qui nous manque le plus
Défaitisme ?
Où est la chimère ?
L’heure de la décision
L’option minorité
Devenir une majorité dans un pays plus petit
Nous ne voulons plus être une minorité
À nous de choisir : la balkanisation ou la louisianisation
Que ferait le Mexique ?
Renversons la situation

Section VI


Dignité

La dignité
Une idée qui revient tous les vingt ans
Il n’y a plus de pacte entre deux nations
L’indépendance : affaire de civilisation

"Les plus audacieux d’entre eux ne sont que des quémandeurs"

EXTRAIT

« Mais devant les dangers imminents que court la nation canadienne-française, je crains que les méthodes dépassées de cette noble société ne suffisent plus. La Confédération, le pancanadianisme, le bilinguisme et toute la vie canadienne ont dépersonnalisé le Canadien français, lui ont même enlevé, avec les années, la faculté de s’indigner. Les plus audacieux d’entre eux ne sont que des quémandeurs. L’école a oublié l’éducation nationale et la vie au Québec ne nous enseigne même pas notre langue. Et ce n’est pas la répétition des mêmes mémoires qui changera quelque chose.

Devant nos sempiternelles protestations – Dorval, Château Maisonneuve, chèques bilingues, etc. – d’aucuns s’exclament : « Devrions-nous toujours réclamer ! »

Eh bien oui. Vous devrez toujours réclamer. Du moins jusqu’au jour où... » (p. 58)



Continuez votre réflexion avec la lecture des extraits suivants.

EXTRAITS

L’indépendance est-elle souhaitable ? [Opportunité]

De toute évidence, cette question est primordiale. [...]

Alors, tout comme de deux maux on choisit le moindre, de deux solutions, on adopte la plus normale, qui est en l’occurrence la solution adoptée par cent pays dans le monde et recherchée par tous les peuples au cours de l’histoire : l’indépendance.

L’indépendance du Québec est donc souhaitable pour les mêmes raisons que la Confédération où nous sommes la minorité ne l’est pas.

Historiquement, l’indépendance du Québec amènerait les Canadiens français à la jouissance de la liberté. [...] En réclamant l’indépendance du Québec, nous ne faisons donc qu’amener notre peuple à son destin historique. [...] [L]e Canada français, en quittant la Confédération, ne fera donc que laisser derrière lui une étape de son long cheminement vers la pleine souveraineté.

Politiquement, l’indépendance du Québec est souhaitable parce qu’elle tirera les Canadiens français de la position d’impuissance numérique dans laquelle ils se trouvent. [...] À compter du Jour de l’Indépendance, le Québec traitera d’égal à égal avec les autres pays, y compris le reste du Canada. [...]

L’indépendance du Québec est politiquement souhaitable parce qu’il est toujours bon qu’un peuple soit libre, et parce qu’aucune nation n’est devenue grande en laissant à une autre la maîtrise politique de ses destinées.

Économiquement, l’indépendance politique du Québec est souhaitable parce que, sans la maîtrise des leviers politiques, l’indépendance économique reste une douce rêverie.

[...] [J]e prétends qu’il était et qu’il est encore impossible d’assurer l’émancipation économique des Canadiens français quand le Québec, de par la Constitution confédérative (qui n’en est pas une) ne tient pas les grands rouages de l’économie.

Quand Québec tiendra bien ces pouvoirs il pourra plus facilement et plus efficacement servir l’économie québécoise.

Culturellement, l’indépendance voudrait dire le salut de la nation. Vous rendez-vous compte de ce que serait la vie dans un pays unilingue ? Du matin au soir, la langue que vous entendriez serait la même, la langue nationale.

Finie cette définition absurde et mortelle, économiquement aussi bien que culturellement, pour les Canadiens français, qu’est l’école française quand un Canadien français sur deux, éventuellement, doit travailler en anglais.

Finie cette cohabitation délétère de deux langues, de deux systèmes de pensée qui fait du bilinguisme canadien-français l’art douteux de parler deux langues à la fois. [...]

Mais, comme partout, c’est une question d’équilibre. Le Québec unilingue français ne peut culturellement progresser que s’il s’alimente principalement aux sources françaises. Dans une moindre mesure, aux sources anglo-canadiennes, américaines et autres.

À l’heure actuelle, dans la Confédération, la langue et la culture anglo-américaine pèsent trop lourdement sur l’esprit français. [...]

Pour rendre justice aux immenses talents des Canadiens français et pour promouvoir leur culture, là encore, il n’y a qu’une seule solution : révoquer la bilinguisme constitutionnel et proclamer le français seule langue officielle du Québec.

Socialement, l’indépendance du Québec ne peut être que souhaitable puisque tout deviendrait concourir à faire de la vie au Québec un tout cohérent. Si la politique appuie l’économique, et si l’économique et la politique servent la culture, la condition sociale ne pourra qu’en être améliorée. Étant maîtres chez eux, les Canadiens français pourront développer leurs institutions et les orienter selon l’esprit canadien-français. Le français étant devenu payant, rentable, la stupidité de bilinguisme quotidien ayant été éliminé, les Canadiens français cesseront de se grouper aux échelons inférieurs des entreprises industrielles, commerciales, militaires, gouvernementales, et autres. On les rencontrera partout.

En somme, l’indépendance du Québec serait socialement souhaitable parce qu’elle apporterait à nos problèmes une solution globale, une solution indispensable à cause de l’interdépendance des différents secteurs de la vie des peuples. [...]

Vous craignez les hommes et croyez la dictature possible ? La nature humaine étant ce qu’elle est, les hommes seront toujours à craindre et l’indépendance n’a jamais empêché la dictature de s’installer dans un pays, pas plus que la Confédération canadienne n’a protégé le Québec contre la bêtise, les malversations, le patronage, ou n’importe lequel des sept péchés capitaux qu’on lui reproche.

Non, l’indépendance n’est pas la fin des problèmes; elle en est plutôt le commencement. Elle n’est pas non plus une solution de facilité. Il serait tellement plus simple de se laisser végéter dans une doucereuse confédération qui nous étouffe si gentiment. Mais il est des situations où choisir la mort est une lâcheté. Dans un Québec indépendant, nous aurons de très nombreux problèmes sociaux à régler, mais ils seront réglés par nous et pour nous, et non pas par d’autres et contre nous. [...]

Psychologiquement surtout, l’indépendance du Québec serait souhaitable. Je dis surtout parce que les problèmes du Canada français sont devenus des problèmes psychologiques. Ce n’est plus chez lui la domination des armes qui le fait taire, ce n’est pas le barbelé du camp de concentration qui l’oblige à la réclusion, c’est beaucoup plus grave. C’est dans sa volonté qu’il est atteint. Il pourrait être libre et il refuse de le croire. Il pourrait être lui-même, mais il cherche des raisons de fuir.

Chez les hommes comme chez les peuples, l’indépendance est avant tout un état d’esprit. Mais l’état d’esprit d’un peuple comme celui d’un homme est toujours conditionné par le milieu qui l’a fait. Employez-vous à exhorter vos compatriotes à l’achat chez nous, à la refrancisation, au bon parler, au civisme, et vous soignerez des symptômes. Rendez à votre peuple sa liberté, et la moitié de ces symptômes disparaîtront. [...]

Pas de libération intérieure sans libération extérieure [...]

Tout en reconnaissant que le gouvernement du Québec aurait pu, dans le passé, et peut encore, faire beaucoup plus que ce qui a été fait dans tous les domaines, sans pour autant recourir à la sécession, nous affirmons qu’il est utopique pour un peuple de vouloir accéder à son plein développement économique et à son plein épanouissement culturel et social sans posséder la maîtrise politique de ses destinées.

Il faudra s’en rendre compte un jour
: la condition de minorité ne peut qu’engendrer l’impuissance politique, et l’impuissance politique engendre fatalement l’insuffisance économique qui à son tour ne peut produire que la détérioration sociale et culturelle. La culture et les institutions sociales étant le reflet de la vie, ce n’est rien inventer que de dire que la vie d’un peuple – même du peuple canadien-français – est un tout qui suit le grand et élémentaire principe des vases communicants. Tout changement de niveau dans un vase entraîne automatiquement un changement de niveau dans les autres.

Source : Marcel Chaput, Pourquoi je suis séparatiste, 1961, p. 100 à 105 passim et 133.


Que peut faire la population québécoise

Le débat actuel entre les partis politiques provinciaux est tel qu’il ne peut pas être plus malsain qu’il l’est en ce moment. Pourquoi ne nous rendons-nous pas compte aujourd’hui que nous tournons toujours en rond avec les trois partis politiques du Québec ? Comment pourrons-nous contourner l’obstacle ? Il me semble qu’il faudrait pousser à bout les trois machines politiques ainsi que leurs chefs à un tel point pour qu’ils se sentent obligés de faire des choix existentiels. Les Québécois-Français ne veulent plus de gouvernements en sursis. Pourquoi trois chefs de formations politiques différentes (sont-elles si différentes ?) s’acharnent-ils à nous faire croire en des programmes qu’ils savent ne pas être capables de réaliser ? Des astuces, les trois partis en ont plein leurs besaces. Ne nous laissons pas distraire par les mots et berner par les slogans.

La population doit montrer aux chefs politiques que le jeu du chat et de la souris a assez duré. Elle doit insister pour que la question de l’indépendance du Québec soit considérée comme l’option la plus valable. Elle doit leur dire ouvertement et avec force qu’elle ne veut plus laisser en plan la question constitutionnelle du Québec. Elle doit leur indiquer clairement que les intérêts supérieurs du Québec-Français exigent un dépassement des règles du jeu du fédéralisme au Canada. Ce dépassement doit être le lot des Charest, Dumont et Landry. Ils doivent ajuster le devenir Québec avec ses racines qui le projettent dans le sens de la maîtrise de ses destinées. Aucune force de l’extérieur ou de l’intérieur ne devrait miner cette intention. Le contrôle de la classe politique viendra de la population ou il ne viendra pas. La pression doit venir obligatoirement de l’extérieur des partis politiques.

L’expérience passée démontre que la voie suivie par les partis politiques du Québec a échoué lamentablement. C’est à la population du Québec-Français d’exiger des comptes au gouvernement actuel et de poser des conditions claires au gouvernement qui sera élu. Il faut que la population exprime elle-même les changements qu’elle désire ; elle doit le faire autrement que par des sondages manipulés par des experts de fabrication de questionnaires d’opinion. Nous ne sommes plus en ce moment dans une situation où ce sont les perceptions qui doivent nous guider, mais les faits. Or, les faits parlent contre les trois chefs de partis politiques en ce moment et c’est pourquoi la situation est tellement délétère. Qu’est-ce que ce comportement de père Fouettard de l’électorat pour porter aux nues ce chef du parti de l’ADQ ? Qu’est-ce que cette manie de voir dans le chef du PLQ une sorte d’ennemi monstrueux du Québec ? Qu’est-ce que ce comportement écervelé envers une option politique vidée de son contenu réel et portée par un chef du PQ qui défend une chose et son contraire en même temps ? La population québécoise serait-elle blasée à ce point pour à peu près tout croire et à peu près tout rejeter du même souffle ? Comment une société peut-elle accepter de vivre et de mourir en même temps ? Serait-elle plus déstructurée que nous le croyons réellement ? C’est probable.

« Le Québec qui tue »

Récemment, le quotidien Le Devoir nous racontait « la rage » d’une romancière québécoise du nom de Catherine Mavrikakis (NOTE no 1). S’il faut se fier au personnage de son roman, il semble qu’il est possible de dire et d’écrire ceci :
J’ai envie de leur cracher à la face. J’ai envie de leur vomir dessus, à ces dinoso-Québécois, à ces vieux-vieux-vieux Québécois. Néo-Québécoise, moi ? Je suis arrivée ici à deux mois. Ça fait quarante et un ans que je suis là, avec eux, et je suis encore néo. Quand j’aurai 90 ans, ils parleront encore de ma néo-québécitude...
Et vlan ! sur les Québécois. Il ne faut pas s’inquiéter, tout cela est dans l’imaginaire. Ce n’est que le personnage d’un roman. Quelle est la part de l’auteur et quelle est la part de la fiction, on peut toujours causer longtemps. Mais une chose est certaine, pouvons-nous en avoir un peu marre de ceux qui disent que « ce Québec les assomme ». Je me demande bien dans quelle Histoire cette auteure (ou ce personnage de roman qui sert d’alibi) veut bien vivre.

On a probablement une petite explication avec la critique de Michel Biron (cf. Note no 2) qui nous donne un aperçu de la perception de l’Autre sur le « nous » qui serait l’Autre, c’est-à-dire le Québécois-Français. Ruminons attentivement ce passage qui nous concerne tous et qui « nous tue », nous aussi.
Comment en effet être dur dans un monde irrémédiablement mou ? Comment résister au désir d’être avec les autres quand les autres sont sympathiques, n’ont pas commis de crimes de guerre et s’obstinent à vouloir notre bien ? Comment ne pas accepter de faire des compromis, d’adoucir ses propos, de jouer le jeu ? Le Québec ne sera jamais l’Autriche puisqu’il n’y a pas moyen d’y penser, d’y exister en dehors des autres. C’est trop petit, trop enveloppant, trop maternel, en un mot. « Au Québec, affirme Sappho [la protagoniste du roman], rien n’existe hors de l’inceste. »
Cela dit, la journaliste Caroline Montpetit tente de nous expliquer que cette « néo » serait infiniment attachée au Québec. Pourquoi pas ? Le « dinoso-Québécois » est si bon, si doux, si enveloppant, etc. Mais, la romancière ne semble rien dire d’autre pour ce qu’elle aurait à « faire avec, ce Québec-là », sinon que « ça va aller, puisqu’il le faut ». Peut-on s’attendre à plus de compassion comme « dinoso-Québécois » de l’auteur ou de son personnage ? Effectivement, elle nous aime bien ! Ça va aller ! Voici ce que nous raconte la journaliste pour nous faire comprendre un peu le drame.
Et au-delà de la rage, on sent aussi chez Mavrikakis un attachement infini au Québec. Et il y a, dans son titre, dans son discours, un doigt de cette résignation qu’elle abhorre de cette impuissance qui fait qu’on dit « ça va aller », justement. Un doigt de cette mollesse et de cette adolescence qu’elle veut dépasser. Ça va aller, puisqu’il le faut, ça va aller et on va faire avec, ce Québec-là.... (Note no 1.)
Faites donc ! si cela vous chante. Un « dinoso-Québécois » est certainement capable de comprendre cette exaspération, mais il n’est pas aussi « dinoso » par ailleurs pour ne pas comprendre que la majorité culturelle française du Québec a des difficultés énormes à juste faire comprendre que la consolidation d’un Québec-Français ne passera pas ailleurs que par la réalisation de l’objectif de l’indépendance. Est-ce que la professeure en Études françaises de l’Université Concordia et en même temps romancière québécoise peut se faire à l’idée que « ça va aller » quand le Québec sortira de l’hiver de la subordination canadienne et qu’il sera maître réellement de sa destinée comme collectivité nationale indépendante et reconnue par et dans le monde ?

Si l’on renversait les rôles et si on lui demandait de nous dire ce qu’elle pense d’elle-même par rapport à elle-même dans la société québécoise, que pourrait-elle nous dire ? Peut-être que nous aussi nous aurions des sentiments étranges qui nous habiteraient à l’entendre nous prendre à partie à travers le prisme déformant de l’idéologie de la francophonie canadienne ou de celle de l’unité canadienne qui nous tue et nous assomme. Est-ce envisageable de penser le problème de cette manière ? Si l’on se comprenait, il nous serait possible de dire plus positivement : « ça va aller », mais pour le mieux.

Une partie de la réponse se trouve possiblement dans Marcel Chaput, que celui-ci soit une référence ou non pour la romancière.

Le Québec indépendant

Au « Québec qui tue », ne serait-il pas préférable d’opposer le « Québec indépendant » ? Pourquoi pas ? Au lieu de passer sa « rage » sur les « dinoso-Québécois », ne serait-il pas préférable d’agir collectivement pour l’épanouissement général de la société québécoise française ? Comment ne se fait-il qu’après quarante ans un ou une « néo » peut encore se concevoir comme un étranger dans la société qui les fait vivre ? Les exagérations entourant le « nous » des Québécois sont excessives. N’y aurait-il pas une pointe de mépris inconscient dans ce comportement ? Ainsi de fil en aiguille se tissent des attitudes qui perturbent profondément la culture québécoise. Imperceptiblement, le mal de l’inconfort s’installe entre les individus et les diverses communautés qui composent la société québécoise. Il semble que seule la majorité culturelle française du Québec doit en subir les conséquences.

Admettons que la « rage » change de camp. Que se passera-t-il au Québec ? Imaginons les « mous » qui deviennent des « durs ». Est-ce nécessaire ? Un Québec indépendant n’a besoin ni de mous ni de durs. Il a plutôt besoin de citoyens et de citoyennes conscients et conscientes de leur appartenance à la société québécoise d’après des règles démocratiques reconnues. Il est vrai que notre classe politique québécoise a du rattrapage à faire pour concevoir que la majorité culturelle française au Québec ne peut pas être sacrifiée impunément aux plus offrants des systèmes économiques. La société québécoise, c’est plus que sept millions de consommateurs.

L’indépendance du Québec dépasse les querelles provinciales. L’indépendance prend le tout du Québec et non une partie. Voir les choses de cette manière permettrait de mettre fin à cette « rage » qui nous assomme tous et qui n’est porteuse d’aucun aboutissement ni individuel ni collectif. En effet, cette « rage » nous tue.

(30)

Bruno Deshaies
Montréal, 16 octobre 2002

RÉFÉRENCES :

(1) Marcel CHAPUT (1961), Pourquoi je suis séparatiste, 6e éd., Montréal, Les Éditions du Jour, 1961, 157 p.

(2) Marcel CHAPUT (1961), Pourquoi je suis séparatiste, (Why I Am a Separatist), Toronto, Ryerson Press, 1961, x + 101 p. Une traduction de Robert Taylor du Département des Études françaises de l'Université de Toronto.

(3) Marcel CHAPUT (1965), J’ai choisi de me battre. Petite histoire très personnelle du séparatisme québécois de Maurice Duplessis à Claude Wagner, Montréal. Le Club du livre du Québec, Inc., 1965, 160 p.
N.B. Ce petit ouvrage a servi au petit-fils, Julien Chaput, pour préparer onze petits vidéos clips sur son grand père. « Marcel Chaput. 1918-1991. Le tout raconté par son petit-fils : Julien Chaput. »

NOTES :

(1) Voir Caroline Montpetit, « La rage selon Catherine Mavrikakis », Le Devoir, samedi 28 septembre 2002, p. F1 (« Livres ») et

(2) Voir Michel Biron, « Le Québec qui tue », Le Devoir, samedi 28 septembre 2002, p. F3 (« Livres »).

ANNEXE

L’Académie de l’indépendance

Fac-similé de la première page du document intitulé « Le parti républicain du Québec ». (1963)


OBJECTIF SUPRÊME DU PARTI :

L’ÉPANOUISSEMENT COMPLET DE LA NATION CANADIENNE-FRANÇAISE COMME NATION CHRÉTIENNE ET FRANÇAISE DANS LE RESPECT DE LA PERSONNE HUMAINE, DE LA FAMILLE ET DES LIBERTÉS CIVILES.

CRÉATION DU PARTI RÉPUBLICAIN DU QUÉBEC (PRP)



Marcel Chaput raconte dans J’ai choisi de me battre la création du PRQ (cf. RÉF. no 3, p. 91-92).

Intérieurement, et depuis le début de ma participation au mouvement d’indépendance, j’aspirais à structurer le groupement, parti politique ou non, selon trois dimensions, c’est-à-dire de la faire reposer sur ses trois grands secteurs naturels : l’administration, l’organisation et l’orientation. Chacun de ces secteurs représentait une des trois commissions du parti. [...]

À cause de la division des Indépendantistes, le temps nous pressait de mettre sur pied ces trois commissions. Le samedi 23 février 1963, dans l’après-midi, le PRQ faisait, parmi de nombreux journalistes et amis, l’ouverture officielle de sa permanence et présentait, à titre de comité exécutif provisoire : le chef du parti, moi-même, le secrétaire national, M. Jean Doucet, et les présidents des trois commissions, Me Guy Pinsonneault à l’orientation, M. Yvon Lepage à l’administration et M. Yvan Piché à l’organisation. À eux s’ajoutaient Mme Germaine Perron à la présidence des Femmes républicaines et M. Jean-Luc Dion à la présidence des Jeunesses républicaines. Déjà le PRQ avait un embryon de structures et de programme politique, le tout contenu dans le premier numéro d’un journal nommé Le Républicain, distribué à cette inauguration des locaux et qui devait paraître régulièrement tous les mois. Ce journal ne parut que deux fois. Cependant, à défaut de journal à nous, j’ai écrit, en ce printemps 63, durant plusieurs semaines dans l’hebdomadaire Nouvelles illustrées, une chronique intitulée La République rendue facile.

Mais en pays démocratique, un parti politique doit faire accepter ses chefs, ses structures et son programme par ses membres. Le 23 février, j’annonçais à l’assistance la tenue du congrès de fondation du PRQ, les samedi et dimanche 16 et 17 mars à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal.

À ces dates, plusieurs centaines de membres du PRQ se sont réunis en congrès, m’ont confirmé dans mes fonctions de chef de parti, on adopté la constitution et le manifeste ainsi que le programme politique.