«Indépendance : pour ou contre?»

««« indépendance du québec

Le combat linguistique dans l'optique indépendantiste

le combat linguistique dans le cadre d'une lutte de nation contre nation dont l'enjeu est l'indépendance

Gilles Verrier

En remplacement de Bruno Deshaies

9.1.2003


Quelle orientation pour le FFI-Québec ?

La veille du Jour de l'An, je faisais des emplettes de dernière minute. Au bout de quelque temps passé dans une grande surface, comme il y en a tant, j'ai fini par tiquer sur le menu musical imposé. Je m'étais rendu compte que la musique servie à la masse des clients francophones n'était qu'en anglais. Mais quelle importance! Il ne s'agissait que de clients francophones après tout. Les deux bonnes employées abordées successivement pour questionner cet état de fait un peu saugrenu me donnèrent tout de suite raison: "C'est platte, monsieur, on le sait bien". Comme je demandais à parler au gérant, les deux eurent la même réaction : "ça ne changera rien". D'une troisième, une caissière, j'obtins enfin que le gérant soit appelé au micro. Le pauvre déplora son impuissance devant la tyrannie de la musique par satellite, devant tant de forces aussi occultes qu'anonymes. Apparemment dépassé, il ne pouvait ni baisser le volume, ni éteindre le signal. Mon œil! Je suis toujours étonné par les miracles tant vantés de la technologie du troisième millénaire qui, par de curieux détours, réussit si souvent à nous coincer dans des rigidités primitives. Comprends pas!

Là comme ailleurs, les frustrations sont nombreuses pour ceux qui interviennent au fil des jours pour maintenir un tant soit peu le visage français du Québec. Le front qui s'étend sur des milliers de kilomètres est mal défendu par des troupes dispersées et pauvrement armées. Pour moi, la validité du combat dans ses formes traditionnelles se pose avec une douloureuse acuité. Toutes ces escarmouches, mêmes motivées par les meilleurs sentiments, n'ont jamais suffi à contenir la progression de la mise à niveau de l'Amérique par l'anglais. Il faut même se demander, je crois, si le combat pour la langue en tant que telle n'est pas tout simplement un combat d'arrière-garde : une retraite qu'on veut battre dans le meilleur ordre possible, une lutte dont la conclusion est depuis longtemps annoncée par cette imperturbable tendance historique, cette tendance imperturbable qui a fait passer les francophones de 100% en 1763 à moins de 23% de la population aujourd'hui. Le Québec dans le Canada, nation annexée, n'y échappera pas. Les forces multilatérales de l'homogénéisation linguistique par voie de lente assimilation crèvent les yeux. La lutte linguistique en tant que telle est sans issue.

* * *

Une lutte, trois degrés

L'historien du national, Maurice Séguin, distingue trois degrés dans la lutte de "nation contre nation". Le premier degré "met en branle des sentiments irraisonnés… assez primitifs". Passons.

Le deuxième degré "se rapporte aux divergences de politique". Séguin explique : "Deux nationalités en conflit se heurtent, se querellent sur un grand nombre de points secondaires : lois, coutumes, mœurs, institutions. Ces divergences au second degré accaparent les esprits. Presque toutes les récriminations entre les deux groupes se font à ce niveau". Le second degré pose donc la question du "Comment est-on gouverné?"

Voici maintenant comment Séguin aborde le troisième degré:

"Le troisième degré concerne la lutte pour la prépondérance, la lutte pour être la majorité dans un État séparé, la lutte pour être indépendant, pour être vraiment maître chez soi. C'est évidemment l'aspect le plus important d'un conflit qui dresse, à l'intérieur d'un même État, une nation contre une autre nation. On se bat pour conserver la majorité ou pour devenir la majorité dans l'État." Séguin caractérise la difficulté de mener la lutte à ce troisième degré : " La lutte nationale au troisième degré est plus abstraite que la lutte nationale au deuxième degré, mais elle est infiniment plus importante." Il poursuit : "Ce n'est que très rarement que l'on rencontre, affirmée exclusivement et clairement, la lutte nationale au troisième degré pour la prépondérance, pour la suprématie, pour l'indépendance."

Impératif français et la quête de justice fédérale

La lutte au deuxième degré domine le paysage. S'il fallait remettre la palme de la lutte au deuxième degré dans le domaine linguistique, il faudrait sans doute l'accorder à Impératif français. Le combat de ce groupe se situe dans le cadre fédératif comme l'arbre est dans la forêt. L'acceptation béate du fédéralisme, considéré un peu comme un ordre immuable auquel il serait naturel de nous plier, constitue le fondement de l'action d'Impératif français et l'actualisation de l'héritage de Louis-Hyppolite Lafontaine. S'il est un domaine dans lequel s'illustre Impératif français, c'est certainement à porter la tradition "lafontainiste", une très vieille mais hélas toujours prépondérante tradition. Pour IF, l'effort porte exclusivement sur le perfectionnement du régime, sur l'amélioration de la justice interne du fédéralisme. L'aboutissement rêvé, l'idéal, serait d'être respecté comme minorité, comme nation annexée.

Le Forum francophone international - section Québec

Fondé depuis presque un an maintenant, la section du Québec du Forum francophone international (FFI-Québec) ne s'est pas encore manifestée publiquement. Bien. Le FFI-Québec reste maître de toutes ses cartes. Quelle voie prendra-t-il? Essentiellement, il n'y en a que deux possibles. La première consisterait à livrer des escarmouches dans le cadre du régime, à l'exemple d'Impératif français. On pourrait toujours y mettre un ton différent, une couleur différente, il s'agirait néanmoins d'une lutte dont l'optique même reste prisonnière du régime fédéral. La deuxième voie consisterait à admettre que l'issue historique du combat linguistique dépend du régime politique. Sans indépendance, le Québec français est fini. De cette admission, découlerait l'obligation de donner préséance à la lutte pour l'indépendance : livrer le combat linguistique dans l'optique indépendantiste.

Une lutte linguistique au service de l'indépendance

Il y a loin de la coupe aux lèvres. Nous partons de loin. Je m'adresse à ceux qui reconnaissent que l'optique indépendantiste au Québec n'est nulle part présente, sauf sous forme embryonnaire. Il importe de ne pas confondre ici, erreur fatale, la lutte pour l'indépendance avec les fuites en avant que sont la préservation des acquis de la révolution tranquille, la préservation des restants de la loi 101, la ré-élection d'un parti politique provincial, etc., autant de combats d'arrière-garde, dans le régime, qui n'en finissent plus d'ajourner l'émergence d'une pensée et d'une action indépendantistes.

Je m'adresse donc à ceux qui, modestement, veulent se consacrer à mettre en place l'ossature d'un combat linguistique subordonné à la cause de l'indépendance, au service de la seule cause qui compte pour notre avenir national. C'est un combat certes plus exigeant, comme le rappelle justement Maurice Séguin, mais nettement plus porteur.

Le FFI-Québec devrait se mettre à élaborer une façon de mener la lutte linguistique dans l'optique indépendantiste. C'est ce qui me semble être la question clé à résoudre au sein du FFI-Québec. Faute de régler cette question, le FFI-Québec est condamné à faire double emploi avec Impératif français. Il connaîtra peut-être un jour plus de faveur populaire dans la mise en scène des récriminations dans le régime. Mais c'est tout. Pour le FFI-Québec il importe donc de réfléchir sur la place et la forme que devrait prendre le combat linguistique dans le cadre d'une lutte de nation contre nation dont l'enjeu est l'indépendance. Il y a de la place pour un discours neuf, loin des fanges du "lafontainisme".

Gilles Verrier
Secrétaire-général
FFI-Québec