«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec

LE DISCOURS LIMITE DES SOUVERAINISTES

Toujours à la recherche du statut constitutionnel du Québec

Bruno Deshaies
23.10.2003

ANNEXE - L’Académie de l’indépendance

« Pas «faisable», la souveraineté ?
Au moins depuis la commission Bélanger-Campeau,
cette question ne se pose plus. »
(Yves Martin, 14 octobre 2003,
voir RÉF. no 5.)

Le dernier Conseil général du Parti québécois a créé de nouveau de la confusion. Il a abouti à un bras de fer médiatique entre les révisionnistes du produit souverainiste avec ceux et celles de l’orthodoxie lévesquiste de la souveraineté (association et autres formes confédérales d’annexion politique). Les journalistes se sont déchaînés sur la nouvelle. Puis, finalement, Lysiane Gagnon a commencé son article avec ces deux phrases : «La saison des idées ? Disons plutôt la saison du cheuf !» (Voir NOTE no 1.) Et vlan !

Ce qui s’est passé n’a rien eu de surprenant. Bernard Landry l’a même écrit dans sa lettre publique du 18 octobre dernier adressée aux membres du Parti québécois. Il affirme que « c’est en puisant à l’esprit même de sa fondation que le Parti québécois doit se moderniser ». Si tel est le cas, le poète-chansonnier Raymond Lévesque n’est certainement pas de son avis (cf. ANNEXE, DOC. no 1). Au contraire. Comme Bozo-les-culottes, il se dit encore :

Si son élite, si son clergé,
Depuis toujours l'avaient trompé.
[...]
Nos politiciens à gogo,
Font les braves, font les farauds.
[...]
Quand on est d'la race des pionniers,
On est fait pour être oublié,
Bozo-les-culottes

« La saison des idées » annoncée par le chef du Parti québécois n’a pas fait long feu. Tous ceux et toutes celles qui croyaient à une « renaissance » ou à une sorte de risorgimento (voir NOTE no 2) sont déjà très déçus. Le bouillonnement des idées a été figé dans le temps. Une « saison » nouvelle s’annonce qui sera celle des conservateurs péquistes et des échanges vaseux sur la meilleure manière de gérer le Québec. Ce qui a provoqué la critique tout à fait justifiée de Michel David dans son article sur « La réingénérie du PQ ». « Leur chef, écrit-il, réfère plutôt à l’opportunisme coupable d'un Robert Bourassa ou, pire encore, d’un Lucien Bouchard, qui n’avait même pas l'excuse d’être libéral. [...] Clairement, M. Landry s’opposera à toute tentative de radicalisation du PQ, qu'il s'agisse de son « projet de société » ou de la souveraineté. Sa lettre n’est surtout pas celle d’un homme qui envisage de prendre sa retraite. » (Voir NOTE no 3.)

Jean-Herman Guay, professeur de science politique

Celui qui a déclenché tout ce brouhaha intellectuel s’était appuyé sur le père fondateur du PQ, René Lévesque, qui écrivait dans son autobiographie :

Les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal. Ils ont tendance à se transformer en Églises laïques hors desquelles point de salut et peuvent se montrer franchement insupportables. À la longue, les idées se sclérosent, et c’est l’opportunisme politicien qui les remplace. Tout parti naissant devrait, à mon avis, inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaîtra au bout d’un certain temps. Une génération ? Guère davantage, ou sinon, peu importe les chirurgies plastiques qui prétendent lui refaire une beauté, ce ne sera plus un jour qu’une vieillerie encombrant le paysage politique et empêchant l’avenir de percer.

Il commentait en ces termes la citation : « On peut s’opposer à l’esprit de cette affirmation de René Lévesque, on peut souhaiter un amendement sur un mot ou sur l’autre, mais on ne peut pas rester insensible à l’esprit qui s’en dégage. » C’est ainsi que Jean-Herman Guay réagissait comme un professeur de science politique (voir NOTE no 4) au Conseil général du PQ à Québec en fin de semaine dernière. En s’appuyant sur cette réflexion de René Lévesque, il a tout simplement oublié les travers de l’histoire.

La pensée de René Lévesque se situe à plusieurs niveaux, mais il y en a un qui est fort agaçant, soit celui de supposer que l’histoire se passera comme on voudrait l’imaginer. Cet extrait nous offre un bel exemple de l’idéalisme de la pensée lévesquiste. La vie tout comme toutes les autres conditions de vie individuelles et en société posent des problèmes presque insolubles. En ce sens, les partis politiques sont des échantillons de toute la vie collective d’une société. Ils naissent, ils grandissent et ils meurent un jour ou ils se transforment au point de ne plus être la copie conforme de leurs origines. Cela dit, prescrire une durée de vie aux partis politiques serait comme mettre fin à la démocratie elle-même.

De toute façon, il ne faut pas se méprendre sur les étiquettes des noms des partis politiques. Quelles ressemblances y a-t-il entre les libéraux de l’époque de Jean Lesage et ceux de Jean Charest ? Quelles ressemblances y a-t-il entre l’Union nationale de Maurice Duplessis et celle de Daniel Johnson, père ? Quelles ressemblances y a-t-il entre le Parti québécois de René Lévesque et celui de Jacques Parizeau ou entre Pierre-Marc Johnson et Bernard Landry ? En grande partie, les partis politiques sont à l’image de la société, sauf lorsque des dirigeants cherchent d’après une vision de la société et de l’avenir collectif le changement en profondeur en évitant de tomber dans l’opportunisme politique et la compromission par intérêt personnel ou pour satisfaire un besoin insatiable de pouvoir, de prestige, d’orgueil, d’arbitraire, puis finalement d’autoritarisme. À ce moment-là, la fissure s’élargit entre les organisations de partis et la société ou la nation jusqu'à compromettre la démocratie ou jusqu’à ce que le peuple mette à la porte de tels dirigeants. Ce qui se passe en ce moment dans le Parti québécois nécessiterait la renaissance de la simplicité de Bozo-les-culottes. Il faut crever l’abcès de la supercherie ou de la langue de bois.

Avant la sortie du professeur de science politique de l’Université de Sherbrooke, la publication d’un essai sur la dernière campagne électorale par André Pratte, Le temps des girouettes, a soulevé rétrospectivement un certain nombre de questions sur l’imprévisibilité des résultats d’une campagne électorale. L’essai a été sous-titré Journal d’une drôle de campagne électorale.

Yves Martin, conseiller politique du Parti québécois

Dans son analyse du cheminement qui a mené à la campagne électorale de 2003, André Pratte constate que dans un premier temps les électeurs ont été perçus comme des girouettes. Mais, au fur et à mesure de l’évolution de la campagne électorale, puis avec les résultats électoraux, les véritables girouettes étaient plutôt devenues les politiciens, puis les observateurs et journalistes eux-mêmes qui ont mal décodé ce que recherchait au fond l’électorat québécois.

Cependant, cette version de l’essai serait insuffisante si l’on ne tenait pas compte du point de vue fédéraliste de l’essayiste. Cet aspect de l’ouvrage a été mis en évidence par Yves Martin, un conseiller de Bernard Landry (voir NOTE no 5).Dans les journées qui ont précédé la réunion du Conseil général du Parti québécois à Québec, Yves Martin publie dans La Presse son analyse du livre d’André Pratte. D’entrée de jeu, il nous informe qu’il l’a lu rapidement et « tout d’une traite ». Il note au début de son commentaire ce qui suit : « C’est en marge de sa participation à l’émission Droit de parole sur le thème « La souveraineté est-elle dépassée ? », le 24 janvier 2003, qu’André Pratte consigne dans son Journal l’essentiel de ses vues sur la souveraineté. Celles-ci ont le mérite de la concision. Elles se ramènent à deux propositions. La première : « Les Québécois forment une nation, et toute nation peut un jour ou l’autre aspirer à la pleine souveraineté » (p. 112). La seconde : « La question fondamentale, selon moi, c’est de savoir si la souveraineté est aujourd’hui nécessaire, souhaitable, faisable. Je réponds non sur les trois plans » (p. 114). » (voir NOTE no 5.)

Les réflexions de monsieur Martin devraient faire partie du brassage d’idées des péquistes eux-mêmes. Or cette réaction au livre d’André Pratte est passée assez inaperçue. Pourtant, elle mérite toute notre attention. Devant les deux propositions d’André Pratte, monsieur Martin se pose une question de fond. « La vraie « question fondamentale », se demande-t-il, est de savoir où, pour les Québécois, doit se situer le centre déterminant de leur avenir collectif, à Ottawa ou à Québec. » Il se demande aussi s’il peut « y avoir ici une vie démocratique saine si nous reportons délibérément à un plus tard indéterminé – aux calendes grecques ? – la définition de ce qui en est l’assise même, le statut constitutionnel du Québec ? »

Nous touchons là le point limite du discours souverainiste. Le péquisme est toujours à la recherche d’une solution autonomiste pour le Québec. C’est en cela qu’il constitue un discours limite toujours en instance de rechercher le statut constitutionnel dont le Québec a besoin. Tous les partisans de la souveraineté à la manière péquiste sont de ce mode de raisonnement politique. Ils incarnent à leur manière la tradition autonomiste du Québec-Français depuis ses origines jusqu’à Duplessis, Jean Lesage, Daniel Johnson, père, Robert Bourassa, René Lévesque, Jacques Parizeau, Bernard Landry et demain, très certainement, Jean Charest. Au fond, le Québec en reste à la conclusion de la Commission Bélanger-Campeau. « Temps fort de la réflexion collective, reconnaît Yves Martin, les travaux de la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec (la Commission Bélanger-Campeau) se terminaient, en mars 1991, par une constatation lapidaire : « Dans la redéfinition de son statut, deux voies seulement s’offrent au Québec : d’une part, une nouvelle et ultime tentative de redéfinir son statut au sein du régime fédéral et, d’autre part, l’accession à la souveraineté. » Cette conclusion n’a rien perdu de sa pertinence, mais qui peut aujourd’hui soutenir avec quelque crédibilité qu’une réforme en profondeur du fédéralisme conforme aux aspirations et aux intérêts du Québec n’est pas une voie sans issue ? » Finalement, les Québécois-Français ne pourront pas collectivement jusqu’à leur assimilation complète cesser de revendiquer leur différence.

Prendre conscience de l’annexion et de ses effets

Les Québécois-Français doivent prendre conscience de leur annexion et de ce que l’annexion d’une société par une autre peut signifier réellement. C’est en des termes sans équivoque que le plus grand historien du Québec, Maurice Séguin, décrit dans son cours sur Les Normes les avatars de l’annexion politique. Après avoir analysé en profondeur la société québécoise durant plusieurs décennies, il constate ceci :

Sur l’annexion refusée, acceptée ou consentie

I) L'annexion refusée au début puis acceptée ou l'annexion consentie dès l'origine à cause des circonstances atténuantes (on ne peut agir autrement) ne sont pas moins des annexions et des annexions d'autant plus graves qu'inévitables...

J) L'annexion (la provincialisation) est le cheminement obligatoire qui conduit à l'assimilation totale, quand cette dernière doit se produire.

K) Mais l'annexion (le « status d'appendice ») peut être une situation permanente :

La plupart des nationalités (qui de nos jours sont dénombrées) sont des ethnies « coincées », ne pouvant accéder à l'indépendance, ne pouvant se fondre dans l'oubli de l'assimilation totale.

L) Ces nationalités sont « condamnées » au supplice de la « survivance ».

– En plus de la crise intrinsèque permanente, insurmontable des nations les plus souveraines,
– s'ajoutent les déchirement intrinsèques et insurmontables du « status d'appendice » ;
– on oscille de l'ultimatum : (dernière chance...) à la soumission : (à quoi bon lutter contre un plus fort...).

M) Ces « milieux ethniques » sont le théâtre

1° de diminution (directe, indirecte) politique, économique, culturelle.
2° d'écartèlement (doit-on d’abord servir le central, le régional ?)
3° de guerre civile larvée : faut-il être partisans
– de l'indépendance à tout prix ou à rabais ?
– du statu quo rigide ou modifié, modernisé... ?
– de l'assimilation sans douleurs / ou foudroyante avec brève agonie ? 4o quand on ne passe pas aux coups et à la vraie guerre civile en se cherchant des alliés à l'extérieur...

N) Dans ces nationalités minoritaires, un même individu peut passer d'une attitude à une autre, en peu de temps, sans avis préalable.

NDLE.– État : emprunt lat. « status », de stare, se tenir debout au sens fig. de « position », etc. (et « État » en bas lat.). Dér. et comp.: tatisme, -iste, au sens pol. (fin XIXe s.) ; étatifier (XXe).

Source : Les Normes, 3, 10, 1, 4- i) à n).

Être toujours à la recherche de son statut constitutionnel, est-ce normal ? Après des décennies de combats autonomistes, pourquoi les souverainistes doivent-ils se répéter toujours la même question ? D’une certaine manière, monsieur Martin n’échappe pas à ce discours limite. « En d’autres termes, s’interroge-t-il, la société québécoise, se reconnaissant comme peuple et comme nation, doit-elle ou non disposer de la pleine maîtrise de son devenir ? » Cela dit, monsieur Martin a bien raison, en revanche, de répondre à monsieur André Pratte dans les termes qui suivent :

Ce qui est en cause, à mes yeux, ce ne sont pas des « gains » partiels, quelque importants soient-ils, mais ce qui serait le gain par excellence : la maîtrise du politique, c’est-à-dire la maîtrise des décisions concernant toutes les dimensions de la vie collective des Québécois, y compris celles touchant leur insertion dans le monde, ce qui implique bien entendu l’autorité exclusive sur le prélèvement et l’affectation des ressources publiques. (Voir RÉF. no 5 et l’ANNEXE au DOC. no 2.)

Si la « maîtrise du politique » signifie l’indépendance, c’est-à-dire l’agir par soi collectif et la présence du Québec au monde sans nation interposée, l’expression est juste et elle est claire. Dans ce cas, les Québécois finiront probablement par vivre une vie démocratique normale puisque « LA » question de fond aura été réglée. Bravo ! Monsieur Yves Martin.

Bruno Deshaies
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RÉFÉRENCES :

(1) Bruno Deshaies (2003), « L’INDÉPENDANCE. Un mot, un concept, une vision, un objectif et la FIN. » Vigile.net, Chronique du jeudi 17 avril 2003. l

(2) Bruno Deshaies (2003), « COMMENT FAIRE L’INDÉPENDANCE. Comment NE PAS faire l’indépendance. » Vigile.net, Chronique du jeudi 8 mai 2003.

NOTES :

(1) Lysiane Gagnon « La saison du cheuf. » Dans La Presse, mardi 21 octobre 2003, p. A23.

(2) « Le Risorgimento. »

(3) Michel David, « La réingénérie du PQ. » Dans Le Devoir, samedi 18 et dimanche 19 octobre 2003, p. B3.

(4) Jean-Herman Guay, « Le Parti québécois, un parti rendu à maturité. » Allocution pour le Conseil national du 18 octobre 2003. L’auteur est professeur titulaire en Sciences politiques à l'Université de Sherbrooke.

(5) Yves Martin, « LA question fondamentale. » La Presse mardi 14 octobre 2003. L’auteur a été haut fonctionnaire du gouvernement du Québec et conseiller politique des premiers ministres Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry.

ANNEXE - L’Académie de l’indépendance