« Dans nos écoles,
les enfants n’apprennent pas à
devenir Canadiens, ils le sont. »
(David Baxter, « Être Canadien. »
Voir RÉF. no 1, p. 24 :
« Être canadien et non le devenir. »
« Le Canada est la terre de nos ancêtres...
de même qu’il doit être la patrie adoptive des différentes
populations qui viennent, des diverses parties du globe...
Leurs enfants devront être comme nous et avant tout, CANADIENS. »
(Louis-Hyppolite LaFontaine,
Programme-manifeste, 25 août 1840.
Voir NOTE no 1.)
Que pouvons-nous nous imaginer et rêver avec des sondages et des statistiques ? Que ne pourrions-nous pas construire sur des données qui semblent à tout le monde aussi fiables qu’une montre « Swiss made » ? Le Centre de recherche et d’information du Canada (CRIC) n’a pas raté l’occasion de faire son analyse des données du Recensement de 2001 de Statistiques Canada (voir RÉF.).
Source : http://www.cric.ca/pdf/cahiers/cahierscric_avril2003.pdf
On a déjà dit du Canada que c’était l’histoire de « Deux solitudes ». Quelqu’un a plutôt déjà dit que c’était l’histoire de « Deux inquiétudes ». Maintenant, on pourrait dire que c’est l’histoire de la réalisation d’un objectif : « Être Canadien. » Selon le démographe David Baxter, les Canadiens et les Canadiennes doivent cesser de se regarder dans le rétroviseur. « Plus les années passeront, écrit-il, plus les Canadiens reconnaîtront qu’ils sont entre autres d’origine canadienne. » (Voir RÉF., p. 25.)
Nous sommes de plus en plus nombreux à nous dire Canadiens (David Baxter)
Comme les censeurs de Statistiques Canada nous offrent depuis 1996 « le choix de l’origine ethnique canadienne », on découvre que « nous sommes de plus en plus nombreux à nous dire Canadiens quand on nous en donne l’occasion » (Ibid.). De ce fait, Baxter tire la conclusion qui suit : « L’émigration remontant à plusieurs générations perd forcément de sa signification à mesure qu’un pays vieillit. » Si cette logique est vraie pour le Canada, pourquoi ne s’appliquerait-elle pas pour les Québécois ?
Comment peut-on « être Canadien et non le devenir » ? Baxter a son explication. Il l’a tient, entre autres, du film « Le mariage de l’année ». D’après lui, ce « film à succès qui met en scène une famille grecque, est typiquement canadien non pas tant parce que le réalisateur et une des vedettes sont de Winnipeg (le film se passe toutefois à Chicago) ou parce qu’il s’agit d’une comédie romantique légère, mais parce qu’il montre que l’individuation est un processus bien plus fondamental que l’acculturation» (voir RÉF.).
Quel bon pays que le Canada qui laisse à chacun le choix de devenir lui-même sans se soumettre complètement à un processus d’osmose avec la culture canadian. Tout cela, pour rien de moins que « LE CANADA EST EN TRAIN DE MONTRER AU MONDE QU’IL PEUT EXISTER UNE NATION SE DÉFINISSANT PAR L’HUMANITÉ DE SES MEMBRES ET NON PAR LEUR ORIGINE, LEUR NATIONALITÉ OU LEUR PHYSIONOMIE ». (Voir RÉF., p. 24. Les majuscules sont de nous.) De plus, il signale qu’« il est juste de croire en l’idée d’une nation où chacun peut raisonnablement aspirer à vivre dans la sécurité et la dignité ». Nous savons que « tout n’est pas rose » dans les écoles et la population. Même s’il y a des problèmes et des conflits, « il s’agit essentiellement du genre de problèmes propres aux relations humaines, et qui n’ont rien à voir avec la diversité des origines. » (Ibid.) Bref, penser canadian et vous n’aurez pas de problèmes ! Et comment penser canadien. Le grand principe est dans cette idée qu’il ne faut pas confondre « origine ethnique et culture » (Ibid., p. 26). Dans ce cas, il est préférable de laisser les gens « libres d’être « Canadiens » en participant à la vie canadienne » au lieu « d’obliger les gens à devenir « Canadiens ». Cette idée rejoint le processus d’individuation considéré comme plus fondamental que celui de l’acculturation.
De là, il n’y a qu’un pas à franchir pour soutenir que « l’absence d’un modèle de citoyenneté ou de culture prôné par l’État [canadien] aura simplement permis à notre culture de s’épanouir, de se diversifier et de s’adapter au changement à l’abri de trop fortes tensions ». Pourquoi cela a-t-il été possible au Canada ? Baxter a encore une explication à nous donner. Ce démographe, économiste et créateur de modèles de simulation découvre que la cause réside dans des « définitions dépassées de la citoyenneté ». Vous comprenez pourquoi nous vivons dans « Le plussss... beau pays au monde ! »
Que faut-il faire pour le demeurer ? Encore une fois, David Baxter a une explication. C’est même la conclusion de son interprétation globale des données du Recensement de 2001 de Statistiques Canada.
« Des tensions, écrit-il, il en existe au Canada entre [1o] les défenseurs passéistes d’une culture ancestrale qui n’a jamais vraiment existé et [2o] ceux qui vivent dans la réalité d’une société multiculturelle où la culture tient à des valeurs, à des intérêts et à des modes de pensée plutôt qu’à l’origine ethnique ou à la physionomie. Voilà où se situe notre avenir (telle est la culture qui prend naissance dans nos écoles et nos sociétés. Un avenir qui est entre de bonnes mains, celles de nos enfants. » (Voir RÉF., p. 26. Les mots en gras et en italiques sont de nous.) Le message du Canada-Anglais est systématiquement condensé dans ce court texte qui ramène tout aux individus contre « les défenseurs passéistes d’une culture ancestrale qui n’a jamais vraiment existé ». Quel culot ! Plus aveuglé que cela par son idéologie, c’est difficile à imaginer.
Son pays est un pays inventé. Il a non seulement le droit d’en parler, mais surtout de le faire vivre, de l’affirmer et de le défendre. Cela dit, d’autres considérations peuvent être faites. Elles peuvent démontrer que le Canada ne vit pas qu’à l’ère de la bonne entente, mais aussi de tensions collectives inscrites dans l’histoire elle-même du Canada. Il les ignore. Il bâtit son Canada. Il reproche même aux censeurs du recensement de 2001 de choisir « de se tourner vers le passé en posant essentiellement des questions sur le lieu de naissance, la période d’immigration et l’appartenance à un groupe défini comme minoritaire plutôt que sur la perception qu’ont les gens d’eux-mêmes et de leur pays. Avec ce regard rivé au rétroviseur, certains indicateurs très importants n’ont que peu retenu l’attention » (voir RÉF., p. 25). Ce qui a peu retenu l’attention, c’est de se dire CANADIEN !
Un Canada réel
Nous reproduisons ci-dessous un graphique portant sur l’ensemble de la population canadienne. La Figure 1 indique une augmentation graduelle, mais lente entre 1871 et 1951 et un peu plus rapide entre 1951 et 2001. Bien sûr, la population a doublé au cours des cinquante dernières années ; par ailleurs, la dispersion de la population sur tout le territoire n’a pas suivi nécessairement le même rythme pour toutes les régions du Canada ; en outre, de 1996 à 2001, la population du Canada a augmenté de 4,0 %, soit « un taux de croissance les plus faibles de notre histoire » (voir RÉF., p. 2).
Source : Voir RÉF., p. 2.
Globalement, le nouveau visage du Canada se caractérise surtout par une croissance inégale qui entraîne certaines conséquences dont le fait, par exemple, qu’en 1951, « la population du Québec était
égale à 88 % de celle de l’Ontario ; ce pourcentage est maintenant de 63 % [en 2001] ». Ou encore que « depuis le début des années 80 (et selon les projections établies pour les prochaines élections fédérales), l’Ontario aura gagné 11 sièges à la Chambre des communes grâce à l’augmentation de sa population, soit davantage que l’Alberta (sept) et la Colombie-Britannique (huit) » (voir RÉF., p. 3.) Andrew Parkin constate dans son analyse sur « Le nouveau visage du Canada » que « d’après les données du recensement, les Canadiens se concentrent plus que jamais dans certaines provinces. Il en découle une concentration progressive du pouvoir au sein de la fédération » (Ibid.).
Les deux tableaux qui suivent offrent un portait comparatif de la situation entre le Québec et l’Ontario au recensement de 2001.
1. Portrait démographique du Québec
Source : Voir RÉF., p. 31.
D’après Andrew Parkin, codirecteur du Centre de recherche et d’information sur le Canada, le français se porte globalement bien. Il affirme : « Au Québec, le français n’est pas menacé : c’est la langue maternelle de quatre personnes sur cinq, et 83,1 % des habitants de cette province parlent le français à la maison, une légère augmentation. De plus en plus d’allophones du Québec choisissent le français plutôt que l’anglais comme deuxième langue. En 1991, seulement 15,4 % parlaient le plus souvent le français à la maison, comparativement à 24,1 % qui parlaient l’anglais. Dix ans plus tard, le français avait gagné du terrain, 20,4 % des allophones indiquant parler le plus souvent le français à la maison contre 22,1 % l’anglais. » (Voir RÉF., p. 8.)
Le taux de bilinguisme se situe à 40,8 % pour la population en général et à 36,6 % pour les francophones seulement. Ce phénomène n’a rien de comparable au Canada, sauf au Nouveau-Brunswick où les proportions se situent entre 34,2 % et 15,0 % chez les anglophones seulement.
La rubrique « À noter » du portrait de l’Ontario mérite d’être lue attentivement. L’auteur écrit : « 16 % des Canadiens vivent à Toronto. La ville a attiré 43 % des immigrants venus s'établir au Canada dans les années 90. Les immigrants forment 44 % de la population de Toronto. Dans cette ville, près d'un écolier sur cinq est un immigrant récent. » Ces remarques particularisent l’augmentation de la population ontarienne ainsi que les problèmes sociaux que provoquent ces transformations démographiques. De la même manière, le Québec connaît des problèmes comparables en plus des tensions entre la minorité anglophone québécoise et la majorité québécoise-française. Cette donne ne peut pas être exclue ni du débat social ni du débat national qui marque singulièrement le Québec.
2. Portrait démographique de l’Ontario
Source : Voir RÉF., p. 32.
D’un point de vue québécois, il faut comparer le Québec avec l’Ontario pour le comprendre au plan canadien. Les quelques données qui suivent sont révélatrices des distances qui séparent démographiquement les deux sociétés provinciales.
Depuis une décennie, l’Ontario prend de plus en plus son envol par rapport au Québec. La population de l’Ontario est formée à près de 27 p. cent d’immigrants. Au cours des cinq dernières années, son taux de croissance a été près de six fois plus élevé que celui du Québec. Par tradition, le bilinguisme est principalement pratiqué par les francophones. On n’apprend rien d’entièrement nouveau, mais d’un point de vue québécois, la signification de cette tendance lourde confirme que la bilinguisation de la population francophone au Québec et Hors-Québec ne présage rien de rassurant même pour la majorité de Québécois-Français.
Il est impératif de constater que le poids démographique du Québec bat de l’aile avec le recensement de 2001. La population du Québec représente 24,12 % de l’ensemble canadien tandis que l’Ontario s’approche des 40 % avec un taux de 38,02 % de la population canadienne.
L’appel pour « un nouveau Canada »
et la propagande canadian
Il est illusoire pour les Québécois de penser l’« Être canadien » dans les termes suggérés par David Baxter et encore moins, comme Andrew Parkin, d’imaginer que le français n’est pas menacé. Est-il besoin d’en remettre sur le dos des querelles constitutionnelles et sur la lassitude des Québécois ? (Voir NOTE no 2). Avec raison, l’éditorialiste en chef de La Presse est venu mettre des bémols sur cette chanson en rappelant « à quel point les Québécois francophones restent insatisfaits de leur place au Canada et inquiets quant à leur avenir. Ainsi : 53 % des Québécois francophones croient que le Québec n’est pas traité avec le respect qu’il mérite au Canada ; six Québécois francophones sur dix pensent que leur langue est menacée au Québec ; 44 % des Québécois francophones croient qu’encore aujourd’hui, à compétence égale, un anglophone a plus de chances d’obtenir un emploi au Québec. Une perception peut-être fausse, mais qu’on ne doit tout de même pas balayer du revers de la main. [...] En somme, le Canada reste le pays complexe qu’il a toujours été, et les Québécois demeurent à la fois fiers, inquiets et déchirés. Un pourcentage ne résume ni le Québec ni le Canada. Un sondage entier, si imposant soit-il, n’y suffit pas. Politiciens et commentateurs devraient garder cela à l’esprit. » (Voir NOTE no 3.) Cette opinion d’un fédéraliste québécois tempère l’optimisme tant des souverainistes que des fédéralistes exaltés de l’« être canadien ».
À cet égard, la publication de la série de Cahiers du CRIC nous offre le reflet de la pensée canadian ou pancanadienne. Le CRIC a commencé leurs publications en avril 2001. Depuis, onze Cahiers ont été publiés. Le plus récent traite de la diversité dans « Un nouveau Canada ». De plus en plus, le cheval de bataille du CRIC consiste à présenter aux Canadiennes et aux Canadiens « le nouveau visage du Canada ». Pour défendre sa cause, le CRIC puise dans les données du recensement de 2001 et surtout dans le sondage mené par la maison Ipsos-Reid entre le 21 avril et le 4 mai 2003, lequel sondage a été conçu par le CRIC, le Globe and Mail et les Archives de recherche sur l’opinion publique canadienne. Le onzième Cahier du CRIC s’abreuve à ces sources : il porte sur Le temps de la diversité (octobre 2003).
Source : http://www.cric.ca/pdf/cahiers/cahierscric_octobre2003.pdf
Avec ce « nouveau Canada », le CRIC et toutes les instances de l’intelligentsia pancanadienne vont nous casser les oreilles systématiquement pour nous faire entendre l’unité canadienne à travers une casuistique bien pensée et efficace. Le plus important consiste à inonder les lieux d’information et à s’assurer que les partisans de leur thèse sont présents partout où le devoir les appelle.
Le CRIC continue la longue tradition qui a été exprimée clairement par Louis-Hyppolite LaFontaine le 25 août 1840 devant ses électeurs de la circonscription électorale de Terrebonne (cf. la citation en exergue). Comme le notent les historiens Guy Frégault et Marcel Trudel, LaFontaine « constate que le Canada n’est plus la patrie exclusive de ceux qui longtemps se sont considérés comme les seuls Canadiens. En fait, [LaFontaine] demande implicitement à ses compatriotes de renoncer au rêve de fonder, à l’intérieur du Bas-Canada, une nation indépendante. » (Voir NOTE no 4.)
En contrepartie, où est-il le but global de tous les souverainistes qui contredirait fondamentalement le courant idéologique lafontainiste qui est dans les fibres sensibles d’approximativement 70 p. cent des Québécois et des Québécoises ? Selon le CRIC, « notre pays est l’un des meilleurs où vivre. [...] Par exemple, 71 % des répondants tirent une grande fierté du fait qu’« au Canada, des gens de différents groupes culturels s’entendent bien et cohabitent en paix » (voir NOTE no 5).
« Être Canadien » ou « Être Québécois » ? Les souverainistes parviendront-ils un jour à faire autrement le choix que par des discours amphigouriques et incohérents ?
Bruno Deshaies
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RÉFÉRENCE :
CRIC. Centre de recherche et d’information du Canada (2003), Un peuple qui évolue : être canadien au XXIe siècle. Les Cahiers du CRIC, avril 2003, 2 + 36 p. Le CRIC est un programme du Conseil de l’Unité canadienne.
Collaborateurs :
Andrew Parkin est codirecteur du Centre de recherche et d’information sur le Canada.
John R. Allan. – Attaché supérieur de recherche, Saskatchewan Institute of Public Policy.
Quatre leaders communautaires à une table ronde :
Mme Marie Bourgeois, directrice générale de la Maison de la Francophonie, à Vancouver ;
M. Ali Chaisson, directeur général de la Fédération des francophones de Terre-Neuve et du Labrador ;
Mme Claudette Tardif, doyenne de la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta ;
M. Raymond Théberge, doyen de la Faculté d’éducation du Collège universitaire de Saint-Boniface.
David Baxter . – Démographe, économiste et créateur de modèles de simulation. Il est membre du conseil d’administration de la société Urban Futures Incorporated de Vancouver.
L’honorable Lincoln M. Alexander. – Ancien lieutenant-gouverneur de l’Ontario, est président de la Fondation canadienne des relations raciales (www.crr.ca), une organisation issue de l’Entente de redressement à l’égard des Canadiens japonais qui a pour mission d’établir un cadre national de lutte contre le racisme dans la société canadienne. Il est également gouverneur du Conseil de l’unité canadienne.
NOTES :
(1) Cité par Guy Frégault et Marcel Trudel, éd., Histoire du Canada par les textes. Tome I (1534-1854). Éd. rev. + augm., Montréal, Fides, 1963, doc. no 45, p. 215-217.
(2) CRIC, « Lassés des querelles constitutionnelles, les Québécois rejettent les étiquettes. » 5 novembre 2002.
(3) André Pratte, « Drôlement intéressant. » La Presse, lundi 10 novembre 2003, p. A10. Commentaire portant sur un sondage réalisé par le Centre de recherche et d’information sur le Canada « indiquant que 47 % des Québécois étaient désormais favorables à la souveraineté ». Qui lu cru : les bloquistes et les péquistes. Malheureusement, signale André Pratte, « un sondage CROP-Radio Canada, réalisé quelques semaines après celui du CRIC, replace d’ailleurs la souveraineté à 42 %.)
(4) Dans Histoire du Canada par les textes. Tome I (1534-1854). Éd. rev. + augm., Montréal, Fides, 1963, doc. no 45, p. 215.
(5) Andrew Parkin et Matthew Mendelsohn, Un nouveau Canada : le temps de la diversité. Cahier no 11 du CRIC, octobre 2003, 2 + 20 p. Le CRIC est un programme du Conseil de l’Unité canadienne.