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««« Indépendance du Québec - 157
L’ÉTAT FÉDÉRAL et le fédéralisme
Une panacée ?
Bruno Deshaies 20.11.2003
ANNEXE - L’Académie de l’indépendance
« L’État fédéral, en effet, est, par excellence,
une structure artificielle, à quoi ne correspond,
dans le cœur de l’homme, ni inclination, ni instinct :
l’homme n’est évidemment pas, par nature,
« un animal fédéral ». »
(Raymond Polin, «Le problème de l’État fédéral».
Voir RÉF., p. 61.)
« L’État fédéral veut donc être,
et prétend être fédéral et national à la fois,
mais jamais assez fédéral pour cesser d’être national,
ni jamais assez national pour cesser d’être fédéral. »
(Ibid., p. 65.)
Fédéralisme, mot magique pour certains et mot phare pour d’autres. Par l’histoire, le mot est devenu un sujet intarissable, une question inépuisable et une réalité complexe. Il fait l’objet de débats vieux comme l’histoire de l’humanité. Est-il possible de résoudre la quadrature du cercle dans les rapports entre les individus et la société et entre les sociétés sans reconnaître l’existence de tensions souvent presque inextricables ?
Devant des défis aussi grands, les hommes se partagent généralement entre les optimistes invétérés et les pessimistes inconditionnels. Pour d’aucun, le monde peut toujours s’améliorer ; pour d’autres, la planète est sur le point d’éclater. Pourtant, par expérience, nous savons que le bien n’est pas absolu et le mal non plus. N’empêche que nos habitudes de penser nous entraînent assez facilement sur la pente de la division du monde en deux camps : les bons et les méchants.
Par rapport au fédéralisme, cela signifie généralement que les « bons » sont du côté du fédéralisme et les « méchants » du côté de l’indépendance. Pour les « bons », l’annexion est une réalité de la vie ; pour les « méchants », l’indépendance est un état normal. Comme les bons et les méchants ne peuvent avoir raison en même temps, la lutte s’instaure entre eux. Les « bons » voient les indépendantistes comme des sécessionnistes et des irréductibles tandis que les « méchants » considèrent les fédéralistes comme des unitaristes prédateurs et centralisateurs (voir NOTE no 1).
L’équilibre des rapports entre les États au sein d’un État fédéral demeure toujours fragile. La raison principale concerne la grave question du partage des compétences. Bien sûr, sur papier, tout le monde peut se réjouir et déclarer que « le partage, c’est le partage », comme si on pouvait tout bonnement dire : « Tu l’as, donc je ne l’aurai pas. Je l’ai, donc tu ne l’auras pas. » Cette vision du fonctionnement dans une union fédérale est beaucoup trop simpliste. Pourtant... Combien sont-ils de gens à croire à ce paradis social de l’État fédéral ? D’après Raymond Polin : « C’est le principe de ce partage qui fait toute la vertu et toute la difficulté de l’État fédéral » (voir RÉF. no 1, p. 62). La « vertu » repose en grande partie sur les épaules des hommes et des femmes et toute la « difficulté » sur les solutions de compromis viables. « Conformément au schéma classique du contrat social, nous dit Raymond Polin, la fondation de l’État fédéral a pour origine un calcul rationnel des intérêts et une volonté d’association fondés l’un et l’autre sur la conviction que la paix par voie de compromis garantit de la façon la plus durable l’existence et la sauvegarde de chaque nation et de chaque individu dans la sécurité. » (Voir RÉF. no 1, p. 61-62.) Des événements contemporains récents ont pu nous révéler que la création d’un État fédéral ne peut devenir une panacée du seul fait de sa création et de son existence. La pérennité du système n’est pas à l’abri d’une catastrophe. Il y a un passage difficile de la théorie à la pratique.
L’arrivée d’un nouveau premier ministre à Ottawa peut-elle faire croire en des jours meilleurs ? Cela peut être possible. Mais fondamentalement, le changement de dirigeants ne transformera pas subitement les conditions générales de fonctionnement du fédéralisme canadien. La nature du partage des compétences dans cet État fédéral ainsi que le rôle des interlocuteurs politiques soulèvent de nombreuses difficultés. En fait, les fédéraux et les provinciaux sont tous les deux des porte-parole légitimes de la population canadienne et de leurs populations respectives au plan provincial. La magie politique n’est pas toujours au goût du jour !
Partage des compétences dans une union fédérale typique
Pour se comprendre, commençons par l’analyse du partage des compétences dans une union fédérale typique. Nous proposons, en guise d’introduction, une autre lecture de Maurice Séguin sur cette question. La subdivision 3,9 du cours sur Les Normes propose « un prototype de partage dans une union fédérale » où l’État central se voit accorder certaines compétences surtout et où l’État provincial peut disposer principalement d’autres compétences. Dans l’histoire, il est entendu que ces combinaisons de partage des compétences peuvent être très variées entre le Central et le Local (ou Régional).
3.9 Le PARTAGE des COMPÉTENCES
3.9.0 Introduction
3.9.0.1 Un certain partage des obligations, des devoirs, des charges, des permissions et des moyens se produit nécessairement dans tout système où des nations s'unissent, se fédèrent.
3.9.0.2 Il y a des centaines de modes différents de partage entre le Central et les provinces.
3.9.0.3 On se bornera à esquisser le partage dans une union fédérale typique qui a des chances de fonctionner normalement.
3.9.1 Dans la notion de partage, premier piège à éviter :
3.9.1.1 Il ne faut pas croire que l’État central absorbe tout ce qui est « important » et que les États provinciaux ne reçoivent que le « secondaire ».
3.9.1.2 L’État central et les États régionaux possèdent normalement, à la fois, des droits (des permissions) et des pouvoirs (des moyens) importants ou secondaires pour la vie d'une ou de plusieurs collectivités.
3.9.2 Un prototype de partage dans une UNION FÉDÉRALE
Ordinairement (et cela va de soi)
3.9.2.1 À l'ÉTAT CENTRAL seront attribués surtout :
a-1) en politique, à l’extérieur :
• la négociation des traités, des alliances politiques,
• la défense de l'ensemble fédéral, le droit de guerre,
• l’armée, l'aviation, la marine...
a-2) en politique, à l’intérieur :
• (l’ordre, la justice sur l'ensemble du territoire),
• la grande planification interne... ou davantage...
b-1) en économique, à l’extérieur :
• les traités commerciaux,
• les importations et les exportations,
• les droits sur la douane et l'accise (impôts indirects);
b-2) en économique, à l’intérieur :
• le grand commerce inter-provincial,
• la banque, la monnaie,
• la priorité en taxation directe (impôts sur le revenu des compagnies et des individus),
• les grandes tâches d'équipement, (canaux, chemins de fer d'intérêt général, etc.),
• les structures économiques nécessaires à la force militaire,
• l’acquisition de nouveaux territoires;
b-3) en économique, à l’extérieur et à l’intérieur
• l’emprunt sur le crédit de l’ensemble;
c) au culturel
• sur le culturel, indirectement à cause de l’interaction des facteurs, (car un certain aspect de la culture est lié à la partie politique et économique réservée à l’État central et ceci en plus des écoles ou institutions spéciales), l’État central joue un rôle non négligeable en réalité.
3.9.2.2 À l'ÉTAT PROVINCIAL seront attribués principalement :
a-1) en politique, à l’intérieur : (car ce demi, mais véritable pouvoir étatique organisé, doit administrer, promouvoir la vie régionale),
• l’autorité sur les affaires locales,
• les municipalités ;
a-2) en politique, à l’extérieur :
• le droit (en second) et les moyens (secondaires et limités) de prendre contact et de négocier avec l'étranger ;
b-1) en économique, à l’intérieur :
• la propriété, la régie des ressources naturelles,
• un budget régional (par subvention, par vente ou location des ressources naturelles et par
• le droit à ce qui reste de la taxe directe...)
• le commerce, l’industrie, l’agriculture pour la région,
• les travaux régionaux ;
b-2) en économique, à l’intérieur et à l’extérieur :
• le droit et la possibilité limitée d’emprunter;b-3) en économique, à l’extérieur :
• le commerce avec l’étranger, d'une manière subalterne ;
c-1) au culturel, à l’intérieur :
• la juridiction sur le national apparent (loi, langue et religion),
• la culture nationale,
• l’organisation, le financement (avec des moyens limités) des institutions nationales régionales (loi, langue et religion) ;
c-2) au culturel, à l’extérieur :
• l’organisation, le financement de la représentation culturelle.
3.9.3 Conclusion
3.9.3.1 On ne peut partager nettement les compétences : il y a interpénétration...
3.9.3.2 Certains secteurs sont nécessairement mixtes : immigration, agriculture, etc.
3.9.3.3 La sécurité sociale peut dépendre du central, du régional ou des deux...
3.9.3.4 Il est très difficile, dans la réalité, de distinguer jusqu'où vont les compétences. La même difficulté se retrouve en histoire.
Source : Voir la RÉF. no 2 et le plan détaillé du cours sur Les Normes de Maurice Séguin au Chapitre troisième : Sociologie du national.
Corroboration de point de vue avec Raymond Polin
Cette analyse de l’État fédéral n’est pas unique. Raymond Polin aboutit grosso modo aux mêmes conclusions. « Sans doute, écrit-il, n’y a-t-il pas de mot tout à fait adéquat pour désigner la forme d’existence propre que chaque État fédéré conserve au sein de la Fédération : ce n’est qu’une souveraineté limitée, une indépendance réduite à certains domaines. Mais elle n’en constitue pas moins une forme d’existence personnelle et particulière, répondant à la volonté de préserver l’originalité d’un État possédant son histoire, ses traditions, des caractères propres, politiques, sociaux, ethniques, religieux, bref, une forme de civilisation que l’on proclame irréductible. » (Voir RÉF. no 1, p. 62.) Par contre, dans la pratique, comme le souligne Polin, « les pouvoirs du gouvernement fédéral sont les plus délicats à définir. Ce sont des pouvoirs auxquels, au moment du contrat, chacun des États fédérés renonce... On s’accorde d’abord à reconnaître au gouvernement fédéral un certain nombre de pouvoirs qui lui sont exclusivement réservés dans leur intégralité et en tous lieux... » (Ibid., p. 63. Mots mis en gras par nous.). Mais en plus, comme le souligne si justement Polin, « le principe, c’est que les lois fédérales, qui sont les lois suprêmes, s’appliquent directement aux individus, et non aux États ou par leur intermédiaire. » (Ibid., p. 63.) D’où un certain nombre de conséquences majeures pour les individus et les collectivités dépendant de ces États fédérés.
Parmi les compétences de l’État fédéral, il est important de noter, comme le fait d’ailleurs Polin, que « l’exécutif fédéral reçoit la charge de faire appliquer les jugements [de la Cour suprême] et les sanctions qu’elle prend. » (Voir RÉF. no 1, p. 63.) À ce propos, il ajoute que les rapports entre le judiciaire et le politique sont très ténus. Nous en savons toute la portée comme Québécois. Polin écrit : « On le voit bien, la Cour suprême soit une institution judiciaire, sa fonction est en fin de compte une fonction politique ; au nom du peuple, elle assure la suprématie de la constitution et de la loi sur les institutions et sur les hommes en donnant, à chaque occasion, une interprétation sans recours. » (Ibid., p. 63. Mots mis en gras par nous.)
Sociologie du national en contexte d’État fédéral
Pour mieux faire ressortir la logique et la force du raisonnement de Maurice Séguin sur le partage des compétences dans un État fédéral (voir ci-devant), nous présentons l’emplacement de son analyse dans le plan général du Chapitre troisième consacré à l’étude de la Sociologie du national (voir RÉF. no 2). Comme on peut le constater assez facilement, le problème du partage des compétences fait partie d’un ensemble complexe portant sur les nations et le nationalisme, sur la position des nations entre elles, sur le fédéralisme et les nationalités, puis sur l’incontournable question de l’assimilation ainsi que de la vie et l’organisation internationale.
Chapitre troisième
SOCIOLOGIE DU NATIONAL
http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/seguin/normes-30.html
PLAN GÉNÉRAL
þ Les nations et le nationalisme
3.1 Incohérence des divisions nationales existantes
3.2 Tentative de décrire la nation
3.3 Réussite ou échec pour une nation
þ Quelques cas-types de nations
3.4 Essai de classification
3.5 La nation indépendante et les relations de juxtaposition
3.6 La nation satellite (subordination de voisinage)
3.7 La nation annexée (subordination sur place)
þ Le fédéralisme
3.8 Le fédéralisme : terminologie et description
3.9 Le partage des compétences
3.10 Fédéralisme et nationalités
þ L’assimilation
3.11 L’assimilation
þ Vie et organisation internationales
3.12 Exposé des problèmes de la vie et de l’organisation internationale
Interprétation de la prise de position de Maurice Séguin
Nous voulons présenter ici une interprétation de la subdivision 3,9 du cours sur Les Normes de Maurice Séguin en vue de faire ressortir à quel point son analyse est juste. Pour faire comprendre cette notion du partage des compétences dans le fédéralisme, Séguin précise d’abord sa pensée en signalant qu’il « se bornera à esquisser le partage dans une UNION FÉDÉRALE typique qui a des chances de fonctionner normalement » (cf. 3,9,0,3). Cette remarque est très importante parce qu’elle est suivie d’une mise en garde relativement à la « notion de partage » entre l’État central et les États régionaux. D’après Maurice Séguin, on doit éviter le piège de l’équation trop facile où tout ce qui est « important » appartient à l’« État central » et que ce qui est « secondaire » relève des États régionaux (cf. 3,9,1,1). Il note toutefois qu’« il y a des centaines de modes différents de partage » de compétences (cf. 3,9,0,2).
À la suite de ces remarques préliminaires, Maurice Séguin aborde « un prototype de partage dans une UNION FÉDÉRALE » (cf. 3,9,2) ; il présente un portrait précis pour l’État central ainsi que pour l’État provincial. Cette logique de présentation est implacable. Après une lecture attentive, on devrait se faire une bonne idée de la complexité de cette notion de « partage » pour n’importe quel type de fédéralisme.
Et encore, pour mieux s’expliquer, Maurice Séguin ajoute quatre remarques supplémentaires dans sa conclusion (cf. 3,9,3) visant à clarifier son point de vue au sujet de l’« interpénétration » des compétences, sur les « secteurs nécessairement mixtes », sur « la sécurité sociale » et sur les compétences et le partage véritable de celles-ci « dans la réalité » – ce que nous retrouvons aussi dans l’histoire. Nous sommes bien loin des rêves de construction de sociétés imaginaires qui ne peuvent exister que dans nos esprits et hors de la réalité.
Si le courant actuel de philosophie politique a tendance à sous-estimer les conditions d’exercice réel des cas de figure du fédéralisme en action dans les États fédéraux, il nous faut en contrepartie signaler toute l’embrouille visant la souveraineté des États fédérés et des pouvoirs réels de ceux-ci. Les rêveurs présentent souvent la « souveraineté partagée » comme une forme subtile de l’indépendance. Ces rêveurs devraient lire attentivement ce qui suit.
Il est clair, écrit Raymond Polin, que l’esprit du fédéralisme implique l’acceptation d’une doctrine pluraliste de la souveraineté, et, par conséquent, une division et une répartition des pouvoirs souverains. Si une constitution fédérale, et non pas une constitution unitaire, se trouve recherchée, c’est que chaque État disposé à entrer dans la Fédération s’estime, certes, incapable, à lui seul et isolément, de sauvegarder, en ce qui le concerne, la paix, la prospérité, la liberté, contre les ennemies du dehors et contre les difficultés et les désordres du dedans ; mais il n’en fait pas moins du maintien, au moins sous quelque rapport, de son autonomie, la condition sine qua non de sa participation. (Voir RÉF. no 1, p. 62.)
Voilà un texte à lire avec attention, car on peut découvrir que la souveraineté est une. Malgré tout, chaque État disposé à entrer dans la Fédération peut souhaiter comme « condition sine qua non de sa participation », le maintien de son autonomie – « au moins sous quelque rapport ». Notons immédiatement que Raymond Polin parle d’autonomie et non de souveraineté. C’est bien en ce sens que Maurice Séguin fait remarquer que les compétences attribuées à l’État provincial « en politique, à l’intérieur » peuvent s’apparenter à quelque chose comme un « demi, mais véritable pouvoir étatique organisé » parce qu’il « doit administrer, promouvoir la vie régionale » (voir ci-dessus le paragraphe 3,9,2,2, a-1 sur « le partage des compétences »). Ne serait-ce pas là le noeud gordien des difficultés innombrables de toutes les formes de fédéralisme ?
L’État fédéral n’est pas une panacée
Toujours sur cette question du partage des compétences, le lecteur ou la lectrice qui voudront bien lire le texte de Séguin en dehors de tout militantisme politique ou idéologique comprendront que le fédéralisme n’est pas une panacée à tous les maux de l’humanité quand il s’agit de « la vie d'une ou de plusieurs collectivités » (cf. 3,9,1,2). En principe et dans les faits, l’État fédéral contraint les États fédérés à des limites qu’ils ont souvent du mal à admettre ou qu’ils souhaitent autrement, mais en contradiction avec l’État central détenteur de l’indépendance et de la reconnaissance par les autres États dans le monde. Le péril est constamment en la demeure. Il se peut qu’il vienne « par dissociation ou éclatement » ou qu’il provienne « d’une tout autre nature par unification progressive » (cf. RÉF. no 1, p. 65 et NOTE no 2).
Sachant ce double péril, le lecteur ou la lectrice peuvent comprendre plus facilement le problème que se pose Séguin dans son introduction concernant le partage des compétences dans un État fédéral (cf. 3,9,0,3). En fait, le problème qu’il pose est une question bien simple : quelles sont les chances pour une union fédérale typique de fonctionner normalement ? Pour répondre à cette question, il importe de départager les rêves des réalités, car les luttes entre les sociétés en dépendent. Il semble que les carcans constitutionnels de type fédéral ne sont pas plus efficaces en vue d’assurer la paix que ne le sont les relations interétatiques où les partenaires ont conscience de la nécessité de pacifier leurs rapports réciproques. Depuis toujours, la lutte entre les nations constitue un défi pour l'humanité.
De l’attitude que le lecteur ou la lectrice adopteront au sujet de cette analyse de l’État fédéral dépendra leur compréhension du texte. Par exemple, si leurs attitudes sont négatives et s’ils se complaisent dans leurs propres certitudes, il leur sera impossible d’apprécier à sa juste valeur les nuances qui sont apportées au sujet du « partage des obligations, des devoirs, des charges, des permissions et des moyens [...] dans tout système où des nations s'unissent, se fédèrent » (cf. 3.9.0.1). S’ils apprécient la démonstration présentée et s’ils adhèrent à une vision théorique du fédéralisme, ils n’accepteront pas facilement « l’interpénétration » des compétences mêmes clairement partagées. Ce lecteur ou cette lectrice n’accepteront pas facilement qu’« il est très difficile, dans la réalité, de distinguer jusqu'où vont les compétences » (cf. 3,9,3,4). S’ils acceptent d’emblée que, dans une union fédérale, le partage a « des chances de fonctionner normalement » et qu’ils croient que ça fonctionne, ils n’accepteront pas le « premier piège à éviter » (cf. 3.9.1.1). Tant au Canada qu’en Europe, les partisans du fédéralisme ou ceux qui s’y opposent parviennent rarement, d’un côté, à accepter la complexité du partage, et de l’autre, à concevoir « des centaines de modes différents de partage entre le Central et les provinces » (cf. 3.9.0.2).
Le principe fédératif peut aveugler et mystifier bien du monde. Il ne suffit pas de bâtir un cadre fédéral pour régler les rapports entre les nations. Peut-être y a-t-il des situations où l’union ou la fédération ne constitue pas la meilleure solution ? Dans ce cas, que faut-il faire ? Le Canada est placé devant ce défi tout autant que les États européens. Les propagandistes du fédéralisme développent, affirment et défendent leur credo. Le partage des compétences ne paraît pas être pour eux un problème, car selon eux il y en a pour tout le monde. Au contraire, les indépendantistes véritables ne partagent pas la même foi ! La proposition de nouvelles relations interétatiques conviendrait mieux à leur objectif. Cependant, les indépendantistes ont la lourde tâche d’expliquer à quel point cette fin est plus désirable que l’autre.
Au sujet du Québec (et aussi de l’Europe)
En ce qui concerne le Québec (et aussi l’Europe), le lecteur et la lectrice auraient intérêt à bien comprendre la notion du « national apparent » (cf. 3,9,2,2, c-1)] comme vecteur limitatif des possibilités d’action du gouvernement local dans le cadre du fédéralisme. Le « national apparent » tourne autour des lois civiles, de la langue et de la religion. Cette compétence au culturel, à l’intérieur, ne doit pas voiler l’ingérence possible de l’État central, même au culturel (cf. 3,9,2,1, c). On ne peut non plus négliger la remarque concernant « l’interpénétration » des compétences au paragraphe 3.9.3.1. Cette « interpénétration » fait régulièrement l’objet de « chicanes » comme l’expliquait le rédacteur en chef de La Presse de Montréal dans son éditorial intitulé (« Bébés lala ! ») du 16 août 2001 (voir ANNEXE, Doc. no 1). Sauf que son explication n’est pas la bonne ! N’empêche que ce court éditorial a suscité beaucoup de commentaires (voir ANNEXE, Doc. no 2).
Le cadre théorique d’une union fédérale typique décrit par Maurice Séguin qui aurait des « chances de fonctionner normalement » (cf. 3,9,0,3) ne présume pas qu’une telle union peut fonctionner sans problèmes. Elle n’aurait qu’un peu plus de « chances de fonctionner normalement » ! Finalement, il faut aller voir concrètement dans la réalité et ne pas se fier aux discours officiels qui comportent une bonne dose de propagande (consciente ou inconsciente, explicite ou implicite, partisane ou neutre, etc.).
Le fédéralisme à l’état pur n’existe pas. Les institutions fédérales ne peuvent protéger par elles-mêmes ni les abus de pouvoir ni les transgressions de la formule fédérative. Ou l’État fédéral devient de plus en plus unitaire ou bien il se saborde et, alors, il contient les germes de nouveaux États indépendants dans le monde. Entre les deux, il y a mille façons de concevoir et d’organiser le fédéralisme. Si tel est l’espérance des souverainistes, ils restent et resteront des fédéralistes qui s’ignorent.
Bruno Deshaies
Une réaction vous démange, écrivez à :
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RÉFÉRENCES :
(1) Raymond Polin (1964), « Le problème de l’État fédéral. » Dans Edgar Faure et Louis Trotabas, dirs, L’État, tome X de l’Encyclopédie française, Paris, Société nouvelle de l’Encyclopédie française, 1964, p. 61-66. Court texte sur un sujet controversé, mais d’une qualité exceptionnelle.
(2) Maurice Séguin (1999), Les Normes de Maurice Séguin. Le théoricien du néo-nationalisme. Ouvrage préparé par Pierre Tousignant et Madeleine Dionne-Tousignant, Montréal, Guérin, Éditeur, 1999. Coll. « Bibliothèque d’histoire sous la direction d’André Lefebvre ».
NOTE.– Monsieur André Lefebvre est décédé en juin dernier. Nous adressons à toute sa famille et aux amis et amies les plus proches nos plus vives condoléances. Monsieur André Lefebvre demeure pour tous les étudiants à qui il a enseigné un maître de la réflexion critique et un didacticien perspicace et novateur.
NOTES :
(1) « Unitarisme ».
(2) Sur ce deuxième péril qui est bien connu des Québécois-Français, Raymond Polin écrit : « Sous la pression d’une longue histoire et de sa réussite même, il peut arriver que les structures fédérales tendent à l’emporter progressivement et à réduire la souveraineté limitée des États à une autonomie régionale de caractère surtout administratif. Ce n’est plus alors l’existence de l’État qui est mise en question, mais la signification fédérale et les valeurs qu’elle représente : libéralisme, pluralisme, volonté de compromis raisonnable, qui forment l’esprit du fédéralisme. Peut-être que le grand empire unifié qui tendrait alors de se constituer, prétendrait à en assurer à son tour la sauvegarde, mais il aura à aller contre sa nature, alors qu’il était de la nature du fédéralisme de les réaliser. » (Voir RÉF. no 1, p. 65. Passage mis en gras par nous.)
N’est-ce pas le défi du Canada et des Canadians ? N’est-ce pas le danger auquel doit faire face le Québec-Français ? Le problème québécois posé en ces termes devient dorénavant beaucoup plus éclairant que toutes les pirouettes sémantiques du Conseil de la souveraineté du Québec et des discours creux des chefs de file du Parti québécois et du Bloc québécois. Il est inutile de discuter de toutes ces Chaires de recherche du Canada qui ne peuvent être que des « lieux » dispensateurs d’une pensée favorable au « grand empire unifié » qui prétendrait assumer « la signification fédérale et les valeurs » que le fédéralisme lui-même devrait réaliser. Voilà jusqu’où peuvent nous mener les propos si raisonnables de Raymond Polin.
ANNEXE - L’Académie de l’indépendance
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