«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 160

LE Québec : une société comme les autres...

Aussi en moins les pouvoirs de l’indépendance nationale

Bruno Deshaies
11.12.2003



« Une société ne peut représenter que sa « propre » culture. [...]
Chaque collectivité possède donc « sa culture » plus ou moins avancée,
fruit de sa propre expérience, compte tenu
des influences étrangères plus ou moins assimilées. »
(Maurice Séguin. Les Normes, 2,1,2,6-7, 6 et 7.)

L’humoriste ou l’ex-humoriste Patrick Huard s’est dit un jour. « Un jour, je veux devenir un acteur. [...] On a ri. [...] Puis entre deux tournages, il a un jour osé lancer qu’il voulait gagner un Oscar... ». Ce sont des propos recueillis par la journaliste Isabelle Massé (cf. NOTE no 1). Puis, un jour, « les droits du scénario de Sur le seuil ont été achetés par le studio américain Miramax [aux] fins de remake. » Conclusion de Patrick Huard : « Tout ça me donne raison de croire depuis toujours qu’on n’est pas un petit peuple. Il ne faut jamais penser que c’est possible. (Ibid.) » « Jusqu’à ce jour, c’est de Nez rouge dont je suis le plus fier », déclare Patrick Huard. (Ibid., p. 5) »

Source : Érik Canuel : « Je suis un cinéaste qui fait des films d'auteur commerciaux. »
http://www.voir.ca/cinema/cinema.aspx?iIDArticle=28686

Cet avant-propos veut tout simplement mettre en perspective les rapports entre l’individu et la société. De tels propos ne sont pas que des propos d’artistes. En vérité, dans la vie des individus comme des sociétés, il est toujours possible d’imaginer des conditions meilleures auxquelles on souhaite aspirer ou des situations qu’il serait souhaitable de rendre possible. C’est plutôt une vision du monde ou une manière de vivre. N’est-ce pas ce qu’exprime le réalisateur lui-même, Érik Canuel, sur son propre film : « On vit dans une noirceur perpétuelle, les nouvelles sont toujours noires. Tout est bad tout le temps... Est-ce que ça peut être positif des fois ? » (Voir NOTE no 2.)

L’explosion culturelle 2003

Délégation générale du Québec à Mexico

En ce moment, le monde du cinéma semble vivre sur un nuage. Les succès de plusieurs films lancés au cours de l’année 2003 ont rempli les écrans. Viendra s’ajouter probablement Nouvelle-France, une coproduction canado-britannique et française de 30 millions de dollars. Le film est en cours de tournage. Il met en scène des acteurs des trois pays, dont Gérard Depardieu. Il s’agit d’un scénario portant sur les dernières années de la Nouvelle-France. Le film est tourné non seulement en anglais et en français, mais aussi en France, en Italie, aux États-Unis, en Ontario et au Québec. Assez pour que la journaliste de La Presse s’exclame : « On est dans les grandes ligues. » (Voir NOTE no 4.) Dans d’autres domaines de la production culturelle et artistique, même euphorie. L’année 2003 paraît particulièrement faste. Par exemple, le quotidien La Presse a titré dernièrement : « Les chanteurs québécois prennent toute la place à Paris. » (Voir NOTE no 3.) Une certaine publicité à la télévision nous informe que ce sont les chanteuses et chanteurs québécois qui sont à l’avant-scène dans toute la francophonie. Sans compter que le superévénement de la Foire internationale de Guadalajara au Mexique a pris une ampleur insoupçonnée.

Vouloir tout mentionner serait impossible. Ajoutons quand même quelques titres de manchettes (même si ce sont des titres qui s’étalent sur quelques semaines seulement).

« Céline Dion tient l’antenne trois heures à la télé française. » La Presse, 19 novembre 2003.
« Prix record pour un Riopelle [847 500 $]. » La Presse, 20 novembre 2003.
« Cinéma. Les Barbares aux portes du monde anglo-saxon. » La Presse, 20 novembre 2003.
« Musique La SOCAN récompense les créateurs. Charlebois porté en triomphe. » La Presse, 26 novembre 2003.
(Société canadienne des auteurs, des compositeurs et éditeurs de musique. SOCAN)
« Corneille en pleine ascension à Paris. » La Presse, 2 décembre 2003.
« Une bonne année pour le rayonnement de la culture québécoise. » Le Devoir, 6 et 7 décembre 2003.
« Feria Internacional del Libro. Ce n’est qu’un au revoir amigos. » La Presse, 6 décembre 2003.
« Les Invasions Barbares primé à Berlin. » La Presse, 7 décembre 2003. « Cinéma du Québec à Paris. Et maintenant, La Grande Séduction ! » La Presse, 9 décembre 2003.

La diversité culturelle au rendez-vous

Porté par autant de succès, le Québec devrait prendre le grand large. Il possède dans le domaine culturel une énergie fulgurante et un dynamisme exceptionnel pour une « petite nation » qui cherche par tous les moyens à mettre au point une convention internationale portant sur la diversité culturelle. Même que l’ambassadeur canadien auprès de l’UNESCO n’oublie pas de mentionner le rôle « essentiel » des artistes et des associations professionnelles dans ce dossier.

À cet égard, le Québec ne manque pas de zèle (voir NOTE no 5). Le quotidien Le Devoir rapporte : « La Coalition culturelle, fondée à Montréal au printemps 1998 par les principales associations québécoises du milieu culturel, comprend maintenant 32 associations représentant les créateurs, les artistes, les producteurs, les distributeurs, les radiodiffuseurs et les éditeurs oeuvrant dans les secteurs du livre, du cinéma, de la télévision, de la musique, des arts d’interprétation et des arts visuels. » (Voir NOTE no 6.) Enfin, le Québec est partout !


Pierre Curzi, comédien, est président de l'Union des artistes, et Jack Stoddart, O.C., éditeur, est président de Stoddart Publishing, coprésidents et Robert Pilon, vice-président exécutif.
Coalition pour la diversité culturelle

De retour chez nous

Par conséquent, nous avons de bonnes raisons de nous réjouir. Bon Dieu, que le Québec est solide ! Qu’avons-nous à nous plaindre de tout ? Le monde de la culture est en pleine explosion et expansion. Pendant ce temps, l’OSM se plaint de ne pas obtenir sa nouvelle salle de concert. Comme il fallait s’y attendre, les avis sont partagés. Comme le notait Pierre Foglia : « C’est dur, la culture », surtout si elle se compare à la santé (cf. NOTE no 7). Qu’est-ce qui est le plus important ? Mais encore ? Le projet d’une nouvelle salle de concert à Montréal par l’ancien gouvernement péquiste tient-il la route ? « Encore un projet improvisé », fait remarquer Lysiane Gagnon. Elle juge que « le projet péquiste était une autre de ces grosses machines destinées à augmenter la visibilité du gouvernement québécois dans la métropole. » (Voir NOTE no 8.) Finalement, les musiciens se montrent plutôt déçus et même perplexes (cf. NOTE no 9).

La vie artistique et culturelle continue. D’autres musiciens cherchent des sonorités nouvelles. Ainsi, Daniel Bélanger explore les technologies numériques, emprunte à d’autres sans trop savoir jusqu’où peut aller le respect des droits d’auteur, mais il fonce quand même sur un projet inspiré de l’imaginaire de la boxe dont il a donné pour titre Déflaboxe à son nouvel album (cf. NOTE no 10). Mentionnons aussi La Bottine souriante, Gregory Charles, Garou, Sylvie Léonard au théâtre, etc. ou les Rencontres internationales du documentaire de Montréal avec Jean-Daniel Lafond à travers Le Cabinet du docteur Ferron ou encore Albert Ferland qui selon Réginald Hamel a été « l’homme à tout faire de la culture québécoise », il y a un siècle – et ainsi de suite.

Sans compter sur les activités de la SODEC, cette Société de développement des entreprises culturelles du Québec, qui se donne comme devise « Parce que notre culture est une force ». Cet organisme possède ses propres instances consultatives dans différents champs d'action particuliers de la culture. Chaque commission consultative participe activement à la définition des priorités et à l'élaboration des programmes. Les instances sont les suivantes :

  • le Conseil national du cinéma et de la production télévisuelle (CNCT) ;
  • la Commission du disque et du spectacle de variétés ;
  • la Commission du doublage ;
  • la Commission du livre et de l'édition spécialisée ;
  • la Commission des métiers d'art ;
  • la Commission des œuvres numériques interactives ;
  • la Commission de Place-Royale.

    Chacune des commissions participe à la définition des priorités et à l'élaboration des programmes. Quant à l’application de la Loi sur le cinéma, le CNCT est assisté de la Commission du doublage. Dans le domaine des industries culturelles, Le Devoir a titré : « Une bonne année pour le rayonnement de la culture québécoise. » (Voir NOTE no 11.) Le succès est si grand que d’autres pays comme le Mexique ou l’Afrique s’intéressent à notre SODEC québécoise.

    « La culture progressive »

    Vu dans l’esprit d’une « culture progressive » (selon l’expression de Maurice Séguin Maurice Séguin), il semble que « la volonté et l’intelligence paraissent ici avoir plus de liberté qu’ailleurs pour intervenir... mais les démarrages et les résultats sérieux exigent du temps. » (Les Normes, 2,1,2,6-7, 9 et 10). En somme, dans le domaine de la culture la société québécoise paraît plus libre, plus autonome, plus souveraine, plus « indépendante », mais elle ne peut l’être vraiment plus que ne permettent sa capacité ou sa force sur les autres plans ou dans les autres domaines de son développement collectif progressif. Tout cela dépend de la « dynamique intégrale de la société » elle-même.

    Les limitations subies dans les autres domaines tels ceux de l’économique ou du politique en tant que « force » dans la vie de la société ne sont pas sans conséquence sur la culture de cette société, car leurs interactions sont à la fois positives et négatives. L’effet est positif quand le développement est progressif, c’est-à-dire quand l’« interaction [des forces] est cumulative, « en spiral » et à dose variable... » (Les Normes, 2,2,1,2.) Par exemple : « Une "politique de grandeur " favorise le progrès de la culture (arts, sciences). » (Ibid., 2,2,1,1,3-d) En revanche, l’effet est négatif, « si l’un des facteurs progresse ou faiblit, l’ensemble s’en ressent. On ne perturbe pas un facteur sans toucher aux autres jusqu’à un certain point, mais pas « mathématiquement » au même degré. » (Ibid., 2,2,1,4.)

    Ces quelques considérations sur la culture progressive ne devraient-elles pas nous faire prendre conscience que la tentation de surestimer ou de sous-estimer un facteur par rapport à la dynamique intégrale de la société nous conduit à tronquer les conditions essentielles de l’exercice de la vie d’une société normale ? En d’autres termes, oui, le Québec est une société comme les autres... mais aussi en moins les pouvoirs de l’indépendance nationale.

    Il semble bien que les Québécois présents au Mexique à la Foire internationale de Guadalajara ont senti que le peuple mexicain pouvait vivre pleinement de sa vie nationale parce que politiquement le maillon ou le facteur ou la force politique s’appuyait d’abord sur l’indépendance de la nation mexicaine ainsi que sur les autres forces, telles les forces démographiques, économiques, sociologiques, scientifiques, artistiques et autres. En somme, le Mexique peut agir par soi dans tous les domaines en dépit de certaines limitations quant à la force de chaque facteur pris isolément. Dans leur cas, le facteur politique n’est pas limité. Il serait en quelque sorte illimité. Ce n’est pas le cas du Québec dans le fédéralisme canadien. D’où la conséquence que malgré notre acharnement à montrer tout ce que nous sommes capables de faire dans le domaine de la culture par un tapage médiatique soutenu, il n’en reste pas moins que le maillon le plus faible de la chaîne, c’est-à-dire le maillon politique, ne peut produire tous les effets escomptés sur la dynamique intégrale (interne) de la société.

    Vivre dans une société non indépendante politiquement

    Laurier, Saint-Laurent, Trudeau et Chrétien ont vécu dans une société non indépendante, mais comme individus ils ont pu devenir premiers ministres du Canada. Cette évolution n’est donc pas impossible au plan personnel. De même, la privation de l’indépendance du Québec ne limitera pas en soi les ambitions personnelles d’un artiste comme Patrick Huard, en tant qu’individu. Mais, COLLECTIVEMENT, AU PLAN DE LA SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE EN TANT QUE TELLE, LES AMBITIONS DU QUÉBEC SONT, SERONT ET RESTERONT TOUJOURS LIMITÉES PAR LE DEGRÉ D’AUTONOMIE COLLECTIVE DE CETTE SOCIÉTÉ OU PAR SON DEGRÉ D’ANNEXION POLITIQUE AVEC TOUTES LES CONSÉQUENCES DANS TOUS LES AUTRES DOMAINES DE SON AGIR PAR SOI COLLECTIF. Refuser ce constat, c’est accepter de demeurer minoritaire en se contentant d’une convention internationale sur la diversité culturelle pour préserver un seul aspect de la vie intégrale d’une société. Une société complète et normale n’accepte pas une telle limitation de son agir par soi.

    Par conséquent, la surestimation du facteur culturel peut conduire à une subordination même au plan culturel en acceptant d’être et d’exister comme une réserve culturelle. C’est ce que prépare aux Québécois-Français la poursuite de la conclusion d’une convention internationale portant sur la diversité culturelle. Le seul gagnant au Canada de cette posture culturelle sera le Canada-Anglais. D’où le travail « essentiel » de l’ambassadeur du Canada à l’UNESCO, Louis Hamel, de faire en sorte que la politique canadian soit bien reçue par le milieu de la culture québécoise. En ce moment, il semble avoir gagné son pari à entendre les interventions de Pierre Curzi sur cette question et sans parler des déclarations de l’ex-ministre péquiste des Relations internationales du Québec, Madame Louise Beaudouin (cf. NOTE no 5).

    Toujours la même question se pose aux Québécois. Quel parti politique au Québec peut le mieux défendre les intérêts nationaux des Québécois ? Nous croyons qu’il est très difficile de répondre à cette question tant et aussi longtemps que le noeud gordien entre l’indépendance du Québec et la dépendance du Québec dans le fédéralisme canadien ne sera pas tranché.

    Pour sa part, Patrick Huard a fait son choix : il désire obtenir un Oscar. De leur côté, quel Oscar les Québécois veulent-ils s’offrir collectivement à eux-mêmes ? Où peuvent-ils aller le chercher ? La réponse est simple. Cet Oscar de l’indépendance du Québec, aucun autre pays dans le monde ne peut lui offrir sur un plateau d’or ou d’argent. Les Québécois et les Québécoises doivent se l’offrir à eux-mêmes envers et contre tous.

    Bruno Deshaies
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    Nota bene.– La Chronique du jeudi fait relâche jusqu’en janvier 2004. Nous remercions tous nos internautes, lecteurs et lectrices, de nous avoir suivi jusqu’à ce jour. Nous comptons sur eux et sur elles pour nous faire connaître leurs réflexions dans un esprit d’échanges, de discussions et de débats. À tous et à toutes, nous leur souhaitons de Joyeuses Fêtes ! BD

    NOTES :

    (1) Cité dans « Nez rouge. Impossible n’est pas Huard. » Dans La Presse, samedi 22 novembre 2003, Cinéma, p. 1.

    (2) Cité par Séverine Kandelman, « Destins croisés. Entretien avec Érik Canuel», VOIR, 27 novembre 2003.

    (3) Michel Dolbev, Presse canadienne, cité dans La Presse, mardi 25 novembre 2003, Arts et spectacles, p. 1.

    (4) Isabelle Massé, « Nouvelle-France. Depardieu en soutane à Lachine. » Dans La Presse, jeudi 4 décembre 2003, Arts et spectacles, p. 5.

    (5) Union des Artistes. « UNION DES ARTISTES - Pierre Curzi ira à Paris et en Croatie, défendre le droit à la diversité culturelle. » Montréal, 10 octobre 2003. Communiqué. Il ne faudrait pas manquer de lire un autre texte dans la même veine par Louise Beaudoin, Professeure invitée à l'université Jean-Moulin, Lyon, sur la « Diversité culturelle. La mémoire courte. » Dans Le Devoir, mercredi 22 octobre 2003.

    (6) Stéphane Baillargeon, « Louis Hamel, ambassadeur du Canada à l’UNESCO. Diversité culturelle : la politique des petits pas. La prochaine étape commence dans deux semaines à Paris. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche, 6 et 7 décembre 2003, p. C8.

    (7) La Presse, samedi 29 novembre, p. A5.

    (8) Ibid., samedi 29 novembre, p. A14 (« Forum »).

    (9) Ibid., samedi 29 novembre, Arts et spectacles, p. 14.

    (10) Ibid., jeudi 20 novembre 2003, Actuel, p. 4.

    (11) Article publié par Denis Lord, 6 et 7 décembre 2003, p. C10.