Dans le Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers, on trouve cinq pages consacrées au préfixe anti. Dans Le Petit Robert Dictionnaire de la langue française, vous trouvez autant de pages et de colonnes. Combien pensez-vous que nous pouvons créer de mots avec le préfixe anti dans le cadre des débats politiques entourant la souveraineté du Québec ? Des dizaines, peut-être des centaines. Mais la question n’est pas là. Étymologiquement, le mot anti signifie CONTRE.
Essayons de comprendre ce que cela veut dire quand quelqu’un est contre et qu’il n’est pas capable de nous dire qu’il est pour quelque chose. Encore plus difficile. Quand quelqu’un est pour quelque chose, mais en fait il est contre quelque chose. Par exemple, être pour la souveraineté du Québec, mais contre le fédéralisme en voulant remodeler le fédéralisme autrement. Ou tous ces pacifistes, les antibellicistes ou les antiguerres. Ils sont CONTRE la guerre, mais quand ils sont pour les paix, que peuvent-ils nous dire ? Qu’ils sont contre la guerre ! Vous me suivez.
Nous aimons voir le monde par antithèse ou par comparaison ou par analogie ou par ressemblance ou par toutes sortes de raisonnement qui nous permet de comprendre, de communiquer ou de persuader. La rhétorique n’est pas un art dépassé. Elle occupe le champ des communications dans son sens premier d'art de la confrontation verbale. Finalement, il s’agit de convaincre bien plus que de prouver ou même de chercher la vérité.
Trudeau, l’anti et le pro
En 1980, Trudeau se prononce contre René Lévesque et les séparatistes québécois. Il va même jusqu’à donner une signification antihumanitaire à un tel groupe (NOTE no 1). En revanche, il est pro-Canada tout en étant un Québécois anti-Québec. Bien sûr, les traits du personnage sont grossis, mais sous les feux de la rampe, c’est toujours un peu ça, non ? On ne s’emberlificote pas dans les nuances quand on ne croit que l’autre a tort, qu’il ne peut avoir raison. Ainsi règne la loi du plus fort sur le plus faible.
En revanche, le groupe adversaire, le camp souverainiste, raisonne à la manière de Trudeau. Cependant, il s’agit d’inverser la logique du fédéralisme par celle du souverainisme. Par exemple, Bernard Landry, péquiste et souverainiste avoué par mille professions de foi, est pro-Québec tout en étant un canadien anti-Canada. Comme dirait Sacha Guitry, « il est contre, mais tout contre. » Bien sûr, les traits du personnage sont grossis, mais nous savons aussi qu’il est antiséparatiste et pro-unioniste « sans trait d'union ». Quels propos nous tient-il, ce fumiste de la souveraineté, lorsqu’il est bombardé de questions par les journalistes (et ils ne sont pas tous fédéralistes) ? Voici quelques exemplaires de ses déclarations récentes. Pour les sceptiques, le compte rendu de La Presse est corroboré par celui du quotidien Le Devoir et aussi par Michel Vastel dans Le Soleil, puis les trois sont confirmés par la plate-forme du parti québécois diffusée le 15 mars dernier pour les élections 2003 (voir RÉF.).
Déclarations de Bernard Landry sur la souveraineté
Commençons par La Presse :
Une union confédérale, déclare Bernard Landry, ça ne veut pas dire exactement l’Europe, ça ne veut pas dire exactement une confédération.
Le référendum est pour permettre au Québec d’accéder à l’égalité et par la suite, nous proposons au Canada une union telle que je l’ai décrite à plusieurs reprises sur le modèle européen, mais il n’y a plus de trait d’union. Je l’ai bien dit, autrement, le destin du Québec serait à la merci de nos compatriotes du reste du Canada. (Voir NOTE no 2.)
Compte rendu par Le Devoir :
Si une fois que vous avez écouté ce que j'ai dit, déclare Bernard Landry, vous ne saviez pas s'il y avait un référendum ou s'il n'y en avait pas, vous avez bien compris parce que c'est ça que je voulais dire : je ne le sais pas moi non plus. Ce que je sais, c'est qu'il n'y a qu'un parti souverainiste dans la course.
Je ne suis pas sûr que la souveraineté va arriver en 2005. Mais je voudrais qu'elle arrive en 2005.
Quant à savoir, rapporte la journaliste, s'il a un plan pour stimuler la souveraineté une fois élu, M. Landry a dit vouloir s'inspirer de « Robert Bourassa avec lequel d'ailleurs, on a failli faire la souveraineté ».
J'ai toujours abhorré ce mot [séparatisme]. D'ailleurs, René Lévesque ne l'a jamais employé. Le mot séparatiste s'appliquerait si le sud de l'Ontario voulait se séparer du nord. Ça c'est du séparatisme. (Voir NOTE no 3.)
La journaliste Kathleen Lévesque du quotidien Le Devoir n’a pu s’empêcher de formuler la critique suivante dans le même article.
À travers des exposés abscons sur les concepts de souveraineté et d'union confédérale, M. Landry a tenté hier d'éclairer la population de tout le Québec, de Rimouski à Châteauguay en passant par Laval où il faisait campagne. Un vote pour le Parti québécois peut en être un pour la souveraineté, si l'électeur est souverainiste, et un pour un bon gouvernement, si l'électeur est fédéraliste. Quant à savoir s'il y aura un référendum advenant la réélection du Parti québécois, M. Landry s'est gardé toutes les options ouvertes comme il l'a fait samedi lors du conseil national de son parti. (Voir NOTE no 3.)
Il s’adonne que Michel Vastel dans sa chronique du journal Le Soleil de Québec nous signale des faits troublants.
Bernard Landry a toujours aimé les démarches « bourassiennes ». En 1990, il avait discrètement encouragé le premier ministre libéral à poursuivre sa réflexion sur une nouvelle union confédérale de type européen. Il était même le seul à flirter avec l'idée alors que Jacques Parizeau -- et un certain Mario Dumont ! -- la rejetaient. » Ce fut une occasion manquée, me disait-il en 2001, alors qu'il était déjà président du Parti québécois et chef du gouvernement. Si on avait fait une entente avec Robert Bourassa là-dessus, la question du Québec était au bord d'être réglée. »
Mais, digne émule de Robert Bourassa – « la souveraineté si nécessaire, mais pas nécessairement la souveraineté » – Bernard Landry cultive aussi l'ambiguïté. « C'est possible un troisième mandat sans référendum, et c'est possible un troisième mandat avec référendum », a-t-il dit. Comprenne qui pourra ! (Voir NOTE no 4.)
La Presse rapporte de son côté :
[Bernard Landry déclare :] Les fédéralistes ont de la place dans notre électorat. Pour être candidat, il faut être souverainiste. Pour être membre, il faut être souverainiste. Pour voter, il faut vouloir voter pour un bon gouvernement, ce qui est l’évidence même. (Voir NOTE no 2.)
La journaliste Pascale Breton du même quotidien et dans le même article formule les observations suivantes :
Comme une ombre, la question constitutionnelle poursuit [...] le Parti québécois depuis le début de la présente campagne électorale et le premier ministre semble prendre un malin plaisir à cultiver l’ambiguïté sur la question de l’avenir du Québec.
Hier [à Laval], il a été invité une fois de plus à approfondir la notion d’union de type confédéral à l’européenne que le Québec pourrait mettre sur pied après avoir fait la souveraineté. (Voir NOTE no 2.)
Que retrouve-t-on, maintenant, dans la Plate-forme électorale 2003 du Parti québécois rendue publique le 15 mars dernier ? (Voir RÉF.) Voici quelques extraits pour convaincre les incrédules:
|
[L]e Parti Québécois s’engage à prendre tous les moyens pour réaliser la souveraineté du Québec dans les meilleurs délais et au terme d'un processus transparent, bien planifié.
Naturellement, la souveraineté ne viendra que lorsque les Québécoises et les Québécois seront prêts. Il n’est pas question de sauter des étapes ou de forcer la population à faire des choix qu’elle ne souhaite pas.
À cet égard, il ne faut pas confondre la fin et le moyen. L’objectif du Parti Québécois n’est pas de tenir un référendum mais de faire la souveraineté. Le Québec ne peut se permettre de rater son prochain rendez-vous avec l'histoire. C’est pourquoi un référendum ne sera tenu qu’en accord avec la volonté populaire et lorsque la perspective d’une victoire apparaîtra clairement à l’horizon. (p. 99)
[...]
Le plan devra prévoir :
· les démarches en vue de la participation du Québec à une éventuelle union de type confédéral avec le Canada et aux grandes organisations internationales. (p. 100)
|
Faut-il se surprendre de ce que l’on vient de lire ? L’explication est dans les déclarations de Bernard Landry lui-même :
Il n’y a rien d’incompatible à passer du Parti libéral du Québec au Parti québécois. J’ai été moi-même libéral plus longtemps que Jean Charest [qui a été un conservateur fédéral avant de devenir un libéral provincial]. (Voir NOTE no 2.)
Après quoi, faut-il se surprendre de lire ce matin dans La Presse un entrefilet sous le titre : « Robert Bourassa inspire Bernard Landry ». Le journal rapporte :
Robert Bourassa serait-il devenu source d’inspiration pour Bernard Landry ? Après avoir confirmé qu’il emprunterait des idées de l’ancien premier ministre libéral dans l’épineux dossier de la question constitutionnelle, le premier ministre a de nouveau ravivé le souvenir de M. Robert Bourassa hier [le 17 mars 2003]. (Voir NOTE no 5.)
Il y a trop de fils fédéralistes dans la pensée des péquistes. À l’encontre de tous ces libéraux défroqués, le plus honnête parmi les « libéraux » non défroqués fut certainement Robert Bourassa, le tricheur ! Ah ! Ah ! Ah !
Progressivement, Bernard Landry est en train de retourner sa veste (mais ne l’a-t-il jamais changer ?). Il semble que la pensée du compromis LaFontaine-Baldwin de 1840 flotte dans son esprit. Quel désastre ! Les résultats sont historiquement connus. Cette voie d’avenir est un cul-de-sac, un leurre.
Ma foi ! C’est de la désinformation ! Bernard Landry a été mal cité. On le sait, La Presse fédéraliste ! Bien oui ! Qui peut nous prouver que le chef du PQ est un indépendantiste ? Personne. C’est un politicien qui fait de la politique et qui gagne sa vie à faire de la « politique ». Oui, de la politique, pour gagner des votes et prendre le pouvoir. Qu’on ne vienne pas me parler de son séjour à l’UQAM comme professeur, car il faudrait aussi le reconnaître pour Robert Bourassa. Quant à la question nationale dont il abuse dans ses discours, c’est du vent, des mots creux ou des jeux de mots. Comme ceux-ci : « Voulez-vous que je m’engage à ne plus parler jamais de souveraineté ? Je le ferai quand la souveraineté nationale sera faite et acquise. » (Voir NOTE no 6 et la citation en exergue.)
Landry, l’anti et le pro
Bernard Landry est antifédéraliste, mais il est proconfédéraliste. Il est pro-Québec, mais en même temps il est anti-Canada. Il est, puisqu’il nous le dit, prosouverain, mais il est antifédéral. Il est aussi antiséparatiste (ce n’est pas sa tasse de thé), mais il est pro-union confédérale. Il est pro-oui pour la souveraineté du Québec et anti-oui pour le Canada. Dites-moi vraiment qui peut se retrouver dans tout ce discours politicien. Très bientôt, il pourra nous dire, tel Trudeau en 1980, qu’un oui pour une union confédérale sera un non au fédéralisme et un oui à la souveraineté. N’est-ce pas compliqué pas pour rire ?
Ce phénomène n’est pas nouveau. Déjà, Maurice Séguin a jugé sévèrement l’ambiguïté de la terminologie concernant le fédéralisme. Dans Les Normes, il n’hésite pas à écrire ce qui suit :
3.8 LE FÉDÉRALISME
3.8.1 Ambiguïté de la terminologie
Encore une fois, les mêmes mots ne veulent pas toujours dire la même chose.
Ligue confédérale ou confédération,
Fédération d'États, union fédérale ou État Fédéral,
autant de termes qui devraient recouvrir deux séries de réalités assez différentes en très grande partie, mais que, soit par ignorance, soit par rouerie de politiciens, l'on confond assez régulièrement en profitant de certains points communs à ces termes.
Où nous conduisent en ce moment les discours des péquistes-souverainistes-fédéralistes ? À la confusion dans l’esprit de la population, à l’épais (dans tous les sens du mot) mystère entourant l’indépendance du Québec, à l’ennui et à la fatigue des Québécois-Français, au désoeuvrement des meilleures bonnes volontés, au cynisme de la population et, finalement, au sectarisme de tous les prolandristes qui croient faire avaler aux électeurs et électrices une couleuvre et leur servir un plat de lentilles sur la souveraineté « moderne » qui n’est que du fédéralisme. Agissent-ils ainsi par ignorance ou par rouerie de politiciens ? Où peut-on la trouver la sincérité de Bernard Landry dans toutes ses déclarations de plus en plus fumeuses au fur et à mesure qu’il croit avoir encore plus de chances de prendre le pouvoir ?
Le brouillard souverainiste
NOUS SOMMES EN CE MOMENT DANS LE PLUS GRAND BROUILLARD ENTRETENU PAR BERNARD LANDRY À NOTRE CORPS DÉFENDANT.
Est-ce de la tactique politicienne ? Est-ce de la noblesse d’esprit parce que la souveraineté est au-dessus de la vérité ? Est-ce un besoin de pouvoir qui l’aveugle en prétextant qu’il est le mieux placé pour bien gouverner ? Mais au juste, qu’est-ce qu’un « bon gouvernement » ? On ne le sait toujours pas. La rhétorique du premier ministre est trop empreinte d’autosatisfaction pour qu’on se méfie de son discours optimiste. Le programme électoral 2003 du PQ n’est que l’éloge d’un parti politique. Trop de mots inutiles finissent par cacher quelque chose d’important. En tout cas, pour la souveraineté, le discours péquiste est savamment amphigourique à souhait. Le goût du pouvoir peut corrompre les meilleures idées et les meilleures intentions.
Si René Lévesque a déclaré un jour : « À la prochaine fois ! » Bernard Landry pourrait nous déclarer demain : « La souveraineté, un jour on l’aura. » Comme à la loto, une chance sur... 10, sur 1 000, sur 10 000, sur 1 000 000, etc. Ou encore, une question de religion, de croyance à l’au-delà. Un jour on ira tous au Ciel.
Mais, soyons clairs. « Restons forts. » Dans le Canada !
Qu’est-ce qu’on a changé depuis 1867, si tel est que des choses ont fondamentalement changé au Canada ?
Bruno Deshaies
Montréal, 20 mars 2003
RÉFÉRENCE :
PARTI QUÉBÉCOIS. Restons forts. Plate-forme électorale 2003. http://www.partiquebecois.org/temp/plate-forme-2003.pdf Document soumis au Conseil national du Parti québécois le 15 mars 2003. 104 p.
NOTES :
(1) Bruno Deshaies, « L’humeur des Québécois. La langue, la constitution du Québec et l’indépendance. » Dans VIGILE.NET, Chronique du jeudi 25 avril 2002. Au sujet du discours de Pierre Elliott Trudeau au Centre Paul Sauve à Montréal le 14 mai 1980.
(2) Pascale Breton, « Landry courtise le vote fédéraliste » La Presse, mardi 18 mars 2003, p. B1
(3) Kathleen Lévesque, « Landry invite les fédéralistes à rejoindre le PQ. » Le Devoir, mardi 18 mars 2003, p. A4 (« Les Actualités »).
(4) Michel Vastel , « Jean-Bernard Machiavel », Le Soleil, lundi 17 mars 2003.
(5) Voir « Élections 2003. Salmigondis. Notes de campagne. » Dans La Presse, jeudi 20 mars 2003, p. B4.
(6) Voir « Investiture de Landry : encore Vidéotron et la souveraineté... » Dans La Presse, mercredi 19 mars 2003, p. B1.