« La démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux,
elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains.
Elle le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer
tout entier dans la solitude de son propre cœur. »
(Citation de Tocqueville par F. Ost
d’après R. Drai, note 103.)
« Si le dernier mot revient à Kronos, la vie humaine est
un échec et la vie sociale une impossibilité. »
(François Ost, cf. NOTE no 1, p. 2.)
L’histoire du temps présent est de nature phagocyte. Ainsi, les partis politiques essaient de se manger les uns les autres. Au fond, il s’agit de tout avaler et de détruire. Aux dernières élections, le parti de l’ADQ a été phagocyté et par le PQ et par le PLQ au point qu’il n’est devenu que l’ombre de lui-même après les élections.
Des phénomènes comme ceux-là sont assez fréquents dans l’histoire politique. En ce moment, des partis politiques fédéraux se phagocytent. Les conservateurs et les alliancistes fusionnent pour faire naître le Parti conservateur du Canada (le PCC).
Source : http://www.canadianalliance.ca/french/index.asp
Par ailleurs, le Parti libéral du Canada a connu aussi des moments difficiles dans la lutte entre le clan Chrétien et le clan Martin. La phagocytose intra-muros a fait des ravages à tel point que le clan Chrétien a fini par baisser les bras, mais à la limite des enjeux démocratiques.
Ces luttes sont fréquentes et habituelles : elles sont humaines. Quand tout le présent nous accapare, nous n’avons de cesse de parler, de discuter, de critiquer, de combattre ou de nous battre pour occuper l’espace public et aussi le temps social (et national) marqué par les événements du moment. Un peu tout le monde s’accroche à l’immédiat, à l’instantanéité. Tout un monde est à la dérive.
Le temps présent nous habite. Il nous pousse même hors du temps. Il préfigure l’immobilisme. Il devient un lieu infernal, morbide et assurément tragique. Il est notre PRÉSENT, une donne du TEMPS, qui ne peut se libérer ni du PASSÉ ni du FUTUR. Si bien qu’un théoricien du droit écrit à ce sujet ce qui suit : « En lui [le présent] se concentrent tous les paradoxes temporels, en lui se risquent toutes les dérives et tous les élans dont le temps est porteur. » (Voir NOTE no 1.)
Dans la vie quotidienne, les journaux (et autres médias) nous livrent ou nous déversent heure après heure une avalanche de données, d’information et d’interprétations. Sans le savoir, tous les individus sont au cœur du temps. Une prise de conscience de cette situation appelle à la réflexion. Si le présent ne nous fait pas plier l’échine, il est tout près cependant de nous enlever tous nos moyens de défense et de réaction. Comment peut-on en arriver jusque-là ?
Les luttes partisanes sont chargées de préjugés, d’intentions, de jugements de valeur et d’idéologie. Elles ne sont jamais à l’abri d’intérêts de toute nature et de certaines raisons plus ou moins explicites qui motivent l’action. Par exemple, la crise qui a mené à une attaque féroce des libéraux contre l’ex-premier ministre Brian Mulroney. L’enquête de la GRC aurait duré huit ans pour finalement aboutir à un acquittement de tout soupçon de prévarication à l’occasion de l'achat d'avions Airbus par Air Canada, en 1988.
Source : http://lcn.canoe.com/infos/national/archives/2003/05/20030527-084344.html
Les rapports entre l’équipe politique de Jean Chrétien et celle de Paul Martin n’ont pas manqué d’alimenter les tensions au sein du parti libéral du Canada à l’occasion de la course à la chefferie. Le départ de John Manley, la lutte à finir de Sheila Copps et la rétrogradation de Stéphane Dion au statut de simple député ont montré que Paul Martin poursuivait d’autres objectifs que ceux de son adversaire Jean Chrétien. Ainsi, il faisait reconnaître explicitement ses intentions de gouverner selon une nouvelle approche libérale. Les luttes partisanes ne se vivent pas uniquement entre les partis politiques, mais aussi à l’intérieur des partis. La démocratie se vit de toutes sortes de manières.
Un autre exemple peut le démontrer très clairement. Après les élections québécoises du 14 avril dernier, le chef du PQ, Bernard Landry, a longuement jonglé à son avenir. Pendant un certain temps, il a laissé se débattre comme des soufis des ex-ministres du parti qui croyaient se faire une lutte entre eux pour le poste de chef du parti et le cas échéant de chef de l’opposition. Mais la bête de cirque en politique avait certainement trop d’amis à défendre encore. Elle ne pouvait s’abstenir – comme Jean Chrétien – parce qu’elle se croyait irremplaçable.
Jean Chrétien a quitté parce que sa vision du Canada était devenue lourdement hypothéquée de sens dépassé, voire obsolète. En revanche, un Bernard Landry veut demeurer en place pour jouir du poste de chef de l’opposition. Il nous l’a dit et il nous l’a répété. Il croit qu’il est le mieux placé pour défendre la souveraineté et les Québécois. Dans les faits, il souhaite tout simplement faire la lutte à Jean Charest et satisfaire l’ego de Chantale et le sein lourdement blessé.
Source : http://www.vigile.net/ds-souv/docs4/02-9-15-renaud-coalition.html
Au fond, Bernard Landry a tellement été étourdi par sa défaite qu’il n’a même pas encore assimilé la portée du refus de ses propres partisans et l’écoeurement qu’ils éprouvaient à l’égard de leur parti. Et plus encore, il ne fait même pas la différence entre ses ambitions personnelles et son désir chimérique de nous sauver comme collectivité parce qu’elle serait une nation, mais une « nation écartelée » pour reprendre l’expression de Jacques Beauchemin (voir NOTE no 2).
Les phagocytes ne sont pas toujours ceux qu’on pense. En réalité, est-ce que Landry est pire que Jean Charest ? Le pauvre Pierre-Yves Paradis a été dévoré par Kronos. En réalité, Kronos est devenu Jean Charest ; pour le PQ, Bernard Landry l’est devenu lui aussi à sa manière. La phagocytose intra-muros n’est pas qu’une maladie fédérale ! Vive Machiavel qui a compris depuis très longtemps les comportements humains et en a fait un livre : Le Prince (voir « Lectures suggérées »).
Les relations humaines sont ce qu’elles sont. Nous ne demandons pas à nos politiciens de ne pas être des humains, mais nous leur demandons de cesser de nous remplir comme des outres. Trop, c’est trop, comme pas assez. Le « pas assez », c’est pour les amis ; le « c’est trop », c’est pour les emmerdeurs. Les emmerdeurs n’aiment pas les idéologies ! Pas plus que les autres, les sociétés démocratiques sont à l’abri de ce type de comportement.
Par delà cette lutte du premier degré concernant nos animosités interpersonnelles, il y a cette lutte au deuxième degré qui nous touche dans notre vision du « comment faire ». Cette lutte est celle des idéologies. Une nuance toutefois s’impose immédiatement. La lutte idéologique se déroule ordinairement DANS le régime. La lutte SUR le régime se concrétise à un plus haut niveau, soit celui de la lutte nationale, c’est-à-dire de la lutte pour savoir qui est l’autorité suprême, bref pour identifier « qui gouverne » plutôt que de savoir « comment on est gouverné ».
Être souverain et être un pays indépendant n’est pas une question qui relève de l’idéologie, mais de la VIE, de la VIE COLLECTIVE indépendante, de la liberté. Doit-on se priver de liberté collective sous prétexte que ce serait une « dépendance » idéologique ? Haro sur les adversaires de l’indépendance qui traitent ce phénomène comme une vulgaire question idéologique. Vouloir vivre collectivement indépendant n’est pas idéologique, c’est simplement désirer fermement de VIVRE LIBRE COLLECTIVEMENT, D’ÊTRE INDÉPENDANT. N’est-ce pas une nécessité de la vie ?
L’indépendance, cette nécessité de la vie collective pour un groupe humain qui se reconnaît distinct et collectivement un, ne peut être occultée ou ridiculisée par une critique sociale qui viserait à enfermer cet ensemble d’un groupe d’individus sous des traits comportementaux qui représenteraient tout ce groupe humain. Ce que projette la télésérie « Les Bougon » de Radio-Canada n’est rien d’autre qu’une profusion de clichés en rapport avec une critique sociale qui tend à nous faire penser que la société québécoise est pourrie jusqu’à l’os.
« Les Bougon » québécois vivent comme des champignons. Ils profitent de la source qui les alimentent. Ils sont au crochet du système comme la branche à l’arbre. Les Bougon pourraient aussi se nommer les Champignon. La Société Radio-Canada le savait en approuvant cette télésérie. Le problème, c’est lorsque toute une collectivité se met à jouer les Bougon ou que des journalistes de la trempe de Pierre Foglia veulent nous faire passer cette télésérie comme la marque de commerce d’une culture avancée, la preuve même de notre maturité collective et de notre capacité de follement nous bidonner de nous-mêmes. C’est tellement gros et épais comme raisonnement qu’on peut s’interroger sur les raisons de l’encensement de la télésérie Les Bougon, fine fleur de la culture québécoise.
« Les Bougon », cette famille fictive québécoise, sont la copie conforme de Michel Chartrand. Comme les Québécois, ils aiment la critique sociale qui peut laisser croire à une sorte de lutte nationale. Radio-Canada aime bien entretenir cette confusion. Cependant, Les Bougon n’ont pas le sens moral de l’ex-syndicaliste, ils sont sans scrupules et, paradoxalement, ils veulent faire la morale au système capitaliste dans lequel ils vivent comme des champignons.
Cette télésérie qui veut amuser le peuple par un rire gras amuse surtout les inconscients du sort d’un peuple « coincé » dans l’Histoire. « Les Bougon » québécois sont rivés à leur « petite vie » quotidienne. Ils vivotent dans l’unique présent. Morale : n’en sortez surtout pas, car vous vivez bien et heureux !
Nous sommes loin des luttes partisanes avec Les Bougon. Toutefois, nous nageons dans la plus belle idéologie fantasmée par nos artistes québécois. Des luttes partisanes qui opposent des individus, des groupes, des organisations, des partis politiques ou des gouvernements au voile des combats idéologiques qui camouflent la lutte nationale québécoise, laquelle dépasse les individus et les sentiments tout comme les comportements politiques et les divergences de mentalités, nous poussent dans l’instantanéité à la place de la durée. Le Québécois-Français se meurt dans le tourbillon du Présent.
En ce moment, les Québécois-Français sont toujours bien loin de la lutte nationale pour l’affirmation de la prépondérance sur toutes les institutions étatiques et pour être la majorité dans un État indépendant. Cette lutte au troisième degré porte essentiellement sur le contrôle de son propre agir collectif. Ce début d’un « temps nouveau » reste à réaliser. Pour le faire, il faudra à la fois conjurer les forces du Passé, alimenter les forces de l’Avenir et constituer dans le Présent toutes les convergences nécessaires à l’épanouissement d’un Québec indépendant. Exit Les Bougon et leurs semblables le plus tôt possible.
Bruno Deshaies
NOTES :
(1) François OST, « Déployer le temps. Les conditions de possibilité du temps social. » 1997, p. 38.
(2) Bruno Deshaies, « Jacques Beauchemin. Pour un Québec en circonvolutions. » Dans VIGILE. NET, chronique du jeudi 17-01-2002.