«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 161

2004 : le bleu du ciel

Un Québec à la recherche de lui-même

Bruno Deshaies
8.1.2004



«Voyez le Ciel, notre religion universelle.»
Serge Bouchard,
Dossier Recherches pour la série
« Grande Ourse » de Radio-Canada (2004)

Les Québécois-Français veulent faire leur indépendance nationale. Ils semblent savoir où aller, mais ils se demandent constamment où se trouve le port d’arrivée. Entre-temps, ils rêvent, ils espèrent et ils veulent ardemment y parvenir. Quel rêve font-ils ? Quel espoir entretiennent-ils ? Quelle volonté manifestent-ils réellement ? Autant de questions qui laissent songeurs les observateurs de la société québécoise.

Depuis le temps qu’ils cherchent, qu’ils rouspètent, qu’ils manifestent, qu’ils se débattent comme des diables dans l’eau bénite et qu’ils veulent s’affirmer, pourquoi n’y parviennent-ils pas ? Puisqu’ils espèrent et veulent en grande majorité arriver à bon port, une question pratique se pose indiscutablement. Or, cette question est très simple. À quel port veulent-ils arriver ?

Le rêve ne les y a pas conduits.

L’espoir a entretenu l’espérance jusqu’à la démoralisation.

Le vouloir a provoqué des spasmes qui ont été contrôlés, dominés et évacués du champ de la volonté jusqu’au désespoir.

De guerre lasse, les ténors de la souveraineté se sont attelés à d’autres préoccupations : l’un, dans les politiques sociales ; l’autre, dans la mondialisation et la démocratie ; le suivant, dans le travail social ; un énième, pense se présenter député ex-bloquiste indépendant aux prochaines élections fédérales ou cet autre qui veut faire une critique radicale du PQ ; et ainsi de suite... En dernier ressort, la fin a été pervertie. Ce qui donne un débat virulent (et parfois insignifiant [voir NOTE no 1]) entre les défenseurs d’un État social ou d’un État national (voir NOTE no 2) qui, il ne faut pas l’oublier, et dans les deux cas, est un État provincial, un État annexé et même un État dont les défenseurs politiques provinciaux et fédéraux veulent le maintenir dans son statut d’annexion politique. C’est dans cet esprit que se fait tout le débat actuel sur l’État-providence sauveur de l’identité (laquelle ?) et l’État social québécois réformé au prix de tensions sociales manifestes.

Radio-Canada à la rescousse des fédéralistes

Pour en découdre avec l'ère de l'autonomisme ou du souverainisme, le combat ne sera pas particulièrement facile. Le dernier surperspectacle télévisé « Ce n'est pas un Bye ! Bye ! » a démontré à quel point la « grosse communauté culturelle francophone du Québec » était bien encadrée dans le système canadian par la Société Radio-Canada. Des émissions comme celles-là, les dirigeants canadians vont en redemander. Il n'y a pas de problème ! La « grosse minorité culturelle canadienne-française du Québec » est parfaitement contrôlée. En plus, s'ajoutent toutes les téléséries qui vont chloroformer parfaitement les téléspectateurs francophones avec des VLB de chez NOUS ET EN PLUS EN RÉGION et beaucoup d'autres qui s'y joindront demain et après-demain.

Ce qui devait arriver est arrivé. Dimanche soir dernier, les Québécois ont eu droit à une heure 30 minutes (90 minutes !) de propagande sur les séries de la télévision française (sic) de Radio-Canada avec la collaboration des écrivains, des comédiens, des réalisateurs et des services de Radio-Canada pour bien nous bourrer le crâne de leur camelote. C’était « tripatif » (comme dirait Jacques Languirand) de les entendre nous seriner le discours entendu et souhaité par la maison mère du réseau français de Radio-Canada/CBC.

Source : La rentrée, prise 2 (4 janvier 2004)

Guy Fournier était là, admiratif ($$$), tout autant que VLB ou que Frédéric Ouellet et beaucoup d'autres et même qu'Yves Desgagné a osé décrire VLB comme un « indépendantiste » (en riant, rire provoqué), puis reprise en déclarant qu'il était un indépendantiste de l'indépendance d'esprit des individus et bla-bla-bla (avec un sourire en coin). Du beau travail d'artiste ! (Voir NOTE no 3.)

Ne manquez surtout pas de lire les huit textes de Serge Bouchard (cf. la phrase en exergue ci-dessus) qui donnent le ton général. Le Québec doit sortir de son enfermement. Maintenant, ce sera le Ciel qui nous dominera ! « Quatre lettres en français, écrit Serge Bouchard, deux petits sons, ci-el, une labiale ouverte pour couvrir l’espace infini qui nous entoure, nous définit et nous transporte. Au revoir, au ciel ! Là d’où nous venons, là où nous allons. La Voie Lactée est un grand chemin, une grand’route, une quête sans fin, notre destin en somme. Nous sommes de la poussière cosmique, notre âme est une étoile et chacun des esprits se transforme et s’en va briller dans le ciel, au moment de mourir. La mort, c’est la nuit et nos âmes des étoiles. » À quoi bon s’en faire ? Nous sommes des étoiles !

Avez-vous une idée de l'argent, du temps et des experts consultés pour mettre au monde cette programmation pour la rentrée 2004 ? Est-ce une pure improvisation ? Allons donc ! Les intentions sont claires. Pour tous ceux et toutes celles qui se demandent si la notion d’agir par soi collectif de Maurice Séguin pose un problème, ils ou elles seraient bien mieux de se demander si eux et elles posent un problème comme c’est le cas au sein de toutes les instances politiques du Parti québécois.

Du rêve ou de la réalité

Tous ces Québécois-Français qui souhaitent l’indépendance du Québec ont-ils l'intention d'aller au fond des choses ? Si oui, c'est plus que dire « voler de ses propres ailes » dans l’attente d'un pays qu'on s'invente chaque jour sans passer catégoriquement au travail pour devenir et surtout ÊTRE COLLECTIVEMENT INDÉPENDANT avec l'appui d'un État souverain. C'est ça la LUTTE NATIONALE ! D'abord l'indépendance du Québec. Les projets de société vont suivre très facilement et normalement. Fini la survie d’« une grosse communauté culturelle francophone de la télévision française (sic) de Radio-Canada ».

Pour bien se comprendre, lisons cet extrait d’une autobiographie d’un romancier latino-américain, Gabriel Garcia Marquez , sur cette idée de rêve où se mêlent la fiction et les faits. « Je commençai à croire, écrit-il, que je m'étais endormi de fatigue et que j'avais fait un rêve si net que je ne pouvais le différencier de la réalité. Au bout du compte, l'essentiel pour moi n'était pas de savoir si le faune était réel, mais si j'avais vécu l'épisode comme s'il l'était. Songe ou réalité, il ne fallait pas le considérer comme un sortilège de l'imagination mais comme une expérience merveilleuse de la vie. » (Voir NOTE no 4.)

Sur cette idée, un correspondant m’a fait parvenir le pastiche suivant : « L'essentiel pour les péquistes n'est pas de faire l'indépendance, mais de rêver qu’ils pourraient la faire. Le Québec, une expérience merveilleuse de la vie ! Après tout, l'indépendance n'est pas une panacée pour Impératif français ! N’est-ce pas un beau combat ? » Dans la même veine, mais sur un autre plan (presque intemporel), à quoi ressemblent selon vous les huit textes produits par Serge Bouchard pour la série de télévision Grande Ourse mentionnée ci-devant ? Cet anthropologue recyclé dans la communication et l’animation radiophonique vient nous embourber encore plus. Dans un style ampoulé, il nous parfume notre société d’un discours on ne peut plus édulcoré de science, d’humanisme, d’universalisme, bref de l’expérience individuelle à l’état pur. La haute voltige intellectuelle frise presque l’imposture. Mais on est prévenu : « L’anthropologie est l’archéologie de tout. »

Dans le monde des esprits, il est possible de créer des imaginaires aussi fertiles qu’inimaginables. Pourquoi pas ? Mais, quand il s’agit de la vie, de l’agir des sociétés, de la réalité de la vie des sociétés, comment feindre les conditions humaines d’existence ? Qu’est-ce qui pousse la société québécoise, par exemple, à se projeter dans des ailleurs perpétuellement imaginaires (ou messianiques) ?

Pris sur le vif, la notion de l'agir par soi est un concept-clé de l'indépendance. Le comprendre, c'est comprendre que l'annexion, c'est autre chose que la colonisation et c'est pire que le colonialisme. De plus, l'agir par soi est la réponse essentielle à l'oppression essentielle qui est bien autre chose que l'oppression accidentelle. Et encore que l'oppression essentielle, c'est le remplacement d'un gouvernement par un autre d'une manière complète ou incomplète comme dans le fédéralisme, mais c'est indéniablement un remplacement. Ce remplacement constitue une diminution d'être. Et ainsi de suite...

Alors, les débats sans fin sur le déséquilibre fiscal, la péréquation, les ententes tripartites avec les Innus et tout le reste dans les domaines de compétences partagées et indiscutablement dans tous les champs de compétences fédérales sans compter en plus la portée du dernier alinéa de l'article 91 de la Loi constitutionnelle de 1867 [anciennement nommée l’Acte de l’Amérique du Nord britannique] concernant les pouvoirs du Parlement fédéral avec des ajouts qui s'étalent de 1871 à 1931 (le Statut de Westminster), puis finalement au rapatriement de la constitution en 1982 et l'adoption de la Charte des droits et libertés canadienne et de la Loi sur la Clarté, il est bien difficile dans ce cas de s'imaginer qu'il faudrait encore démontrer que l'« agir par soi » pourrait servir « les intérêts de la majorité des Québécois ».

On sert les intérêts des Québécois ou on ne sert pas les intérêts des Québécois. On sert l'unité québécoise ou on ne sert pas la cause de l'unité québécoise. Comme dans toute démocratie, il y aura une majorité qui l'emportera sur l'autre, mais ce ne sera pas le régime de l'indépendance politique qui sera mise en cause, mais la manière de gouverner l'État indépendant québécois. S'il y a un lieu où les Québécois pataugent, c'est bien là. Comme nous savons, ils aiment bien se faire tirer l'oreille. La majorité ne sera jamais assez grosse ! Pourtant, le Québec a besoin de l'agir par soi pour ÊTRE indépendant.

Après la Révolution tranquille, après le Budget de l'An I de Parizeau, après l'élection du PQ en 1976, après le premier référendum, après le gouvernement Lucien Bouchard, le second référendum péquiste et la défaite du Parti québécois aux dernières élections, que faut-il encore de plus ? Un changement radical d'attitude doit être adopté. C'est ce changement fondamental de penser (et de pensée) qui doit mobiliser les Québécois-Français, sinon tous les Québécois resteront dans la « matrice » encore pour bien, bien longtemps.

Il ne s’agit plus de rêve, mais de réalité.

C’est une tout autre ritournelle.

Bruno DESHAIES

NOTES :

(1) André Pratte, «PLQ, PQ, même combat!» Dans La Presse, jeudi 8 janvier 2004, p. A14 (« Éditoriaux »)

(2) Denis Saint-Martin, «La réforme de l'État providence : L'État social québécois n'a pas été que producteur de corporatismes mais aussi d'identité», Dans Ibid., p. A15 (« Forum »).

(3) Consulter les adresses électroniques qui suivent sous le signet « Télévision » du site Internet de Radio-Canada.

· television/grandeourse/
(cf. version HTML, signet « extrats/crédits »)

· television/reportages/0311/grandeourse/

· television/bleu/

· television/reportages/0312/bleuduciel/

· television/bougon/

· television/reportages/0312/bougon/

(4) Cité par Caroline Montpetit dans « Gabriel García Márquez - Destin surnaturel. » Le Devoir, samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2003.