«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 179

ON SE MOBILISE

Pour promouvoir un gouvernement national du Québec indépendant et déstructurer le gouvernement bicéphale du Québec actuel

Bruno Deshaies
jeudi 20 mai 2004

« ... Il ne peut pas plus y avoir deux souverains,
à l'intérieur d'une collectivité politiquement organisée,
qu'il ne peut y avoir deux généraux en chef
à la tête d'une armée. »
Raymond Aron, Paix et Guerre entre les nations

Les Québécois ont l’art des slogans. Sur un fond d’idées tapageuses et souvent nébuleuses, ils se mobilisent.

Ils se mobilisent pour avoir des chiens de garde à Ottawa.
Ils se mobilisent pour un pays.
Ils se mobilisent pour la Gauche contre la Droite.
Ils se mobilisent pour la souveraineté-association, partenariat ou confédérale.
Ils se mobilisent contre le gouvernement Charest.
Ils se mobilisent contre Ottawa.
Ils se mobilisent contre Paul Martin et les libéraux.
Ils se mobilisent contre le fédéralisme centralisateur et unitaire.
Ils se mobilisent contre l’appellation de l’aéroport Pierre-Elliott Trudeau.
Ils se mobilisent pour une société juste.
Ils se mobilisent pour le démembrement des municipalités fusionnées.
Ils se mobilisent pour le camp du NON qui est un OUI.
Ils se mobilisent pour la diversité culturelle.
Ils se mobilisent contre le déséquilibre fiscal.
Ils se mobilisent contre la guerre.
Ils se mobilisent pour la paix en Irak
Ils se mobilisent contre les commandites.
Ils se mobilisent pour ou contre...

MAIS...

Personne ne parvient à mobiliser tous les courants nationalistes du Québec-Français dans l’orbite de l’indépendance du Québec. Un des malaises profonds tient au fait que les souverainistes ont un discours peu structuré sur l’indépendance. Cela se comprend très bien, car ce n’est qu’un rêve, une expectative en des lendemains qui chantent, ou cette dernière trouvaille, en l’espoir de notre capacité de voler de nos propres ailes. Quand on aura notre Pays, on pourra s’organiser nous-mêmes. Entre-temps, on construit des châteaux de cartes en Espagne avec des projets de société à répétition. Pour cela, nos groupes communautaires, nos associations de toutes sortes ont énormément d’imagination. Donc, ce pays qui est au-dedans de nous, il faut le définir, le redéfinir, l’inventer et s’épuiser à le chercher, mais sans le trouver.

Malgré tous les slogans, les colloques sur la souveraineté, les élections, les référendums, les luttes pour la langue française au Québec ou les combats continuels pour défendre notre particularité en Amérique du Nord, comment se fait-il que cette mobilisation pro-indépendantiste ne lève jamais ?

ON DIT...

Qu’on est 39, 42, 46, 49 % pour la souveraineté.
Qu’on a de grands artistes.
Que notre économie ne se porte pas si mal.
Qu’on est une société tolérante.
Qu’on a les chefs pour faire fonctionner notre économie.
Que nous sommes différents.
Qu’on a appris à se débrouiller en affaires.
Qu’on est capable de rayonner dans le monde.
Qu’on est capable d’à peu près tout.

SAUF...

De mettre en œuvre toutes les forces vives indépendantistes du Québec sur la même voie, dans le même esprit et avec la même détermination afin d’atteindre l’objectif.

De faire appel à ceux et celles qui dans la tradition de la pensée de l’indépendance du Québec ont provoqué une prise de conscience de la dépendance collective des Québécois-Français au sein de la fédération canadienne.

De considérer comme fondamental les liens interactifs entre le politique (le pouvoir), l’économique (la richesse) et le culturel (le savoir) en ne sous-estimant ni surestimant aucun des trois facteurs et en plus, et non le moindre, en les considérant comme un tout.

De savoir que faire l’indépendance, c’est reconnaître qu’aucun autre gouvernement ou État – aussi bien intentionné soit-il – ne peut remplacer notre gouvernement ou notre État, c’est-à-dire agir à notre place en politique, en économique et au culturel.

D’admettre cette forme d’inaction collective qui équivaut à accepter d’agir sous la dépendance de l’autre. (Ce qui est l’habitude la plus courante et la plus répandue parmi les Québécois.)

PAR EXEMPLE...

Le Mexique tout comme le Canada sont des pays indépendants. Qu’est-ce qui fait que nous le disons sans hésitation ? S’agit-il que ces deux pays ne défendent que la ou les langues officielles du pays ? Est-ce que ces deux pays se contentent de siéger à l’O.N.U. pour se croire indépendants ? Est-ce que ces deux pays ne s’illustrent que par la diffusion de leurs traits culturels ? Pourquoi le Canada tient-il autant à faire partie du G-7 ? Pourquoi tient-il à faire partie du G-20 des ministres des Finances dans le monde ? Pourquoi ces deux gouvernements tout à côté des États-Unis et en situation de voisinage défendent-ils leur souveraineté sur leur territoire ? Pourquoi ces deux pays, malgré l’ALÉNA, défendent-ils l’existence et le développement de leurs économies nationales face aux États-Unis ? Il est donc normal qu’un État souverain et une nation indépendante ne peuvent abandonner à la légère leur agir-par-soi collective et les moyens pour l’affirmer et le défendre (et en plus, faire des recherches pour consolider son affirmation et sa défense comme État-Nation indépendant).

CEPENDANT...

Un État fédéré avec une classe politique qui accepte sa subordination politique raisonne généralement selon le principe fédéral. C’est ce que nous avons démontré dans notre chronique de la semaine dernière. Pour un esprit sain, il est impossible d’être fédéré et de ne pas être fédéré en même temps. Si cela est possible, c’est l’égalité pour toutes les sociétés politiques (par ex. : États locaux, Provinces, Landers, Cantons, etc.). Or, une fédération ne peut survivre si toutes les « parties » qui la composent sont indépendantes l’une de l’autre. Ce serait s’imaginer posséder un moteur parce qu’on a en mains l’ensemble des pièces détachées du moteur sans que tous les morceaux soient assemblés afin de constituer un tout. Réclamer des institutions fédérales, c’est accepter d’avance sa dépendance et reconnaître de subir les conséquences du pouvoir fédérant sous les aspects politique, économique et culturel. Pour la nation minoritaire, c’est accepter de facto son « oppression essentielle ».

POUR REVENIR À NOTRE SUJET, sur quoi les Québécois doivent-ils se mobiliser ?

Ils doivent se mobiliser collectivement pour l’indépendance du Québec. L’indépendance passe par la dynamique intégrale (interne) de la société. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? Cela signifie en premier lieu qu’il y a le nombre et la richesse, l’organisation de la société et la culture. Autrement dit, les facteurs essentiels de l’économique, du politique et du culturel. Il ne s’agit pas de voir ces trois aspects comme isolés, mais comme interactifs. En plus, il ne faut pas s’imaginer que ces trois aspects constituent uniquement des phénomènes de représentation collective, mais qu’ils sont bel et bien des substrats d’une civilisation unique et distincte.

Les Québécois ont évolué au plan politique et ils ont acquis une expérience, des connaissances et des moyens susceptibles de leur permettre d’assumer pleinement et complètement leur avenir comme société indépendante dans le monde.

Les Québécois ont aussi évolué au plan économique. Ils ont acquis une expérience, des connaissances et des moyens qui peuvent se comparer honorablement avec tous les autres pays indépendants dans le monde.

Les Québécois ont évolué au plan culturel. Là encore, ils ont une bonne expérience, des connaissances et des moyens qui leur permettent de réaliser dans tous les domaines de la langue, de l’éducation, de la culture, de la technologie et de la science une capacité à s’exprimer, s’affirmer et se défendre.

En outre, les Québécois savent que la faiblesse du développement sous un aspect ou sous un autre peut leur être nuisible. En fait, ils ont besoin du politique, de l’économique et du culturel pour réaliser collectivement leur avenir.

Le contexte fédéraliste canadien les prive d’agir collectivement et selon leur propre moyen sous chacun des aspects de cette dynamique (interne) de la société québécoise. L’État du Québec est un État subventionné par un autre État exploitant son pouvoir fédérant et capable de l’exercer dans tous les domaines de la VIE de la société québécoise et même dans les domaines de compétence du pouvoir fédéré, c’est-à-dire des provinces.

Dans l’ordre international, le Québec est presque complètement ignoré, il est une province. Le Québec est à la remorque du gouvernement fédéral, non seulement à l’externe, même aussi à l’interne (par ex. : « L’Approche commune »). Les ententes tripartites au Canada sont sous la coupole du pouvoir fédérant d’Ottawa. Quant à la place du Québec à l’UNESCO, il ne faudrait pas se bomber le torse trop vite, car comme dans la Francophonie, l’espace des Québécois sera restreint et délimité.

Le 10 mai dernier, Paul Martin a prononcé un vibrant discours à Montréal sur le thème : « Le Canada dans le monde : influencer l'avenir ». Tout un groupe d’organismes montréalais s’est concerté afin de réaliser l’événement. Il s’est agi de :

CORIM (Conseil des relations internationales de Montréal)
CÉRIUM (Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal)
IEIM (Institut d'études internationales de Montréal à l'UQAM)
Montréal International

Le discours de Paul Martin illustre les éléments de la politique étrangère canadienne et le caractère singulier de l'indépendance du Canada dans le monde. Par exemple, le premier ministre Paul Martin a bien illustré le rôle de Corps Canada dans le monde. Cet organisme est déjà en place et il va mettre à contribution de nombreux canadiens et canadiennes. Ce sera un autre rouleau compresseur de l'intégration (!) canadian.

Nos deux de pique de péquistes, comment pensent-ils contrer des offensives tous azimuts qui façonnent tous les jours la canadianisation des individus et de la population canadienne ? Avec les discours de Landry ou de Duceppe ou de Charest ou de Pelletier ou de nos universitaires qui mangent dans la main des subventions ou des contrats (et des commandites !) du Canada, que pouvons-nous nous attendre de leur action ?

Où sont les institutions ou les groupes organisés prêts à inviter des personnalités, des chercheurs ou des défenseurs de l'indépendance du Québec sur des tribunes qui permettraient une diffusion des idées relevant du principe d'indépendance ?

On se tâte et on ne trouve RIEN.

Et dans le cadre du fédéralisme, on ne compte plus le nombre d'organismes, de chaires, de centres, d'instituts, d'observatoires ou de groupuscules qui sillonne le Canada et le Québec par des colloques, des conférences, des rencontres, des livres, des articles de revues et de journaux, etc.

Comment les indépendantistes pensent-ils faire l'indépendance du Québec ? Si c'est Landry ou Duceppe, c'est le principe fédéral qu'ils admirent comme Daniel Turp et Michel Seymour. Quant au Conseil de la souveraineté du Québec présidé par Gérald Larose, on a l’impression qu’il veut nous éclairer en plein jour avec une lampe de poche. Les débats sur la souveraineté sont du radotage. Les porte-parole sont toujours à la croisée des chemins.

Allez donc faire une révolution politique avec des idées aussi fédéralistes que celles-là !

LA LIGUE POUR L’INDÉPENDANCE DU QUÉBEC

Dans cette grisaille souverainiste et dans ce concert de bonnes intentions pour un pays à naître dans le confédéralisme, il n’y a en ce moment que la petite Ligue pour l’indépendance du Québec (LIQ) qui a le courage d’affirmer clairement l'objectif à atteindre. Trop de souverainistes tournent autour du pot de l’indépendance dans l’ensemble des mouvements nationalistes et souverainistes au Québec. De plus, les partisans de projets de société, de gauche, de centre ou de droite, et de république ou de constitution sont incapables de faire le bond qualitatif qu’exigent les conditions de l’indépendance d’un pays. Une déclaration d’indépendance, ce n’est pas une déclaration de souveraineté partagée ou un canevas de projet de société ! Un pays, ce n’est pas qu’une constitution ou des canevas de vivre ensemble. Les Québécois et les Québécoises devraient le savoir, eux qui vivent au Canada et qui connaissent comment les partis fédéraux à Ottawa et en particulier le Parti libéral du Canada font fonctionner le fédéralisme canadian. Il y a la constitution, mais il y a surtout l’action politique des fédéralistes.

Ce n’est donc pas par hasard si la LIQ a cité Maurice Séguin parmi ses

Buts et objectifs

« La privation de l'action, le remplacement de l'agir par soi collectif équivalent à une oppression… Dès qu'une collectivité remplace, par son agir collectif, l'agir collectif d'une autre société, cette substitution ou ce remplacement total ou partiel est, ipso facto, diminution ou privation d'être, perte d'expérience, d'initiative… pour la collectivité remplacée. Cette substitution, en elle-même, indépendamment de ses modalités, constitue une oppression inévitable… qui tient à la nature même de la vie, laquelle est agir par soi. »
Maurice Séguin, Les Normes.

Il n’y a pas d’équivoque dans la pensée des fondateurs de la Ligue pour l’indépendance du Québec.

Pour les fondateurs de la LIQ, « l'indépendance s'oppose au fédéralisme qui annexe, subordonne, provincialise. L'élite intellectuelle, les hommes et les femmes politiques ainsi que les médias doivent cesser de dénaturer la notion d'indépendance pour apprendre à la population du Québec que le principe d'indépendance se rapporte directement à la volonté de se réaliser comme peuple, sans collectivité interposée, afin de maîtriser son "agir par soi" et "être présent au monde". »

La nécessité imminente d'un rassemblement de tous les indépendantistes hors des partis politiques constitue une priorité absolue. Comment créer un réseau Internet qui sortirait des deux grandes tendances du nationalisme québécois traditionnel, c’est-à-dire de celui des Fédéralistes optimistes et des Indépendantistes optimistes (voir notre chronique de la semaine dernière) ou des discussions stériles que nous trouvons sur les Forums de discussion Internet.

La chape de plomb du fédéralisme pancanadien ne cesse de s'appesantir sur le Québec et voilà que nos cerveaux se préoccupent encore de la langue et de la langue presque uniquement, ne voyant que la culture dans la souveraineté des QUÉBÉCOIS. Nous ne cesserons JAMAIS ASSEZ de rappeler la trilogie des rapports entre le Politique, l'Économique et le Culturel pour démontrer à quel point un pays indépendant ne peut se limiter qu’à un seul aspect de la dynamique intégrale (interne) de la VIE d’une société.

Il faut PENSER. Il faut LUTTER. Il faut AGIR. Il faut OCCUPER UN CERTAIN ESPACE MÉDIATIQUE. C'est ce qu'ont fait récemment les chercheurs en France (cf. Le Devoir, 15-16 mai 2004, p. A5 : « Chercheur et frondeur. Alain Trautmann, l'homme de la coalition qui a fait plier Jean-Pierre Raffarin. ») pour défendre la place de la recherche et des chercheurs dans la société française.

Qui le veut doit se mobiliser en vue d’imposer à la classe politique québécoise l’inévitable création d’un gouvernement national du Québec indépendant et la mise au rancart du système actuel de gouvernement bicéphale du Québec dans la fédération canadienne.