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««« Indépendance du Québec - 183
LA PURETÉ THÉORIQUE de la définition de l’indépendance Une ribote d’indépendantistes ?
Bruno Deshaies jeudi 17 juin 2004
« Une nation existe ou elle s’abandonne. »
(Robert Laplante, «La médiocrité parodique»
Vigile, 14 juin 2004.)
Samedi dernier s’est tenu à la maison Ludger Duvernay de la SSJB de la rue Sherbrooke à Montréal un colloque portant sur le « Cadre stratégique de la souveraineté ». Une soixantaine de personnes a participé à cet événement dont quatre conférenciers qui ont exposé durant vingt minutes leurs points de vue au sujet de l’accession du Québec à l’indépendance.
Après des discussions qui ont duré presque deux heures, il semble qu’il s’est dégagé chez les participants un sentiment de frustration. Les malentendus, les équivoques, les incompréhensions et même les divergences d’orientation demeurent persistants. Devons-nous toujours disputer dans le menu détail tous les éléments du processus d’accession à l’indépendance avant de faire le combat de l’indépendance ? Pourra-t-on s’en sortir un jour ?
Si nous nous plaçons sous l’angle de monsieur ou de madame tout le monde, peut-on se demander ce que ces gens-là peuvent comprendre de toute la casuistique des souverainistes portant sur la libération du Québec ? La situation idéologique des souverainistes au Québec est tellement compliquée que les indépendantistes eux-mêmes sont démotivés, découragés et très certainement désorientés. Or, si vous soulevez le problème dans une perspective indépendantiste qui se présente selon la thèse de l’indépendance à une seule nation (soit un Québec-Français indépendant doté d’un État souverain), vous assistez immédiatement à une levée de boucliers qui vous ramène à l’autre thèse de l’indépendance à deux.
La campagne électorale fédérale menée en ce moment par le Bloc québécois prête flanc à cette difficulté. Plus il s’attaquera à des questions nationales canadians ou pancanadiennes, plus il aura de difficultés à ne pas tenir compte du point de vue de l’autre. Il sera acculé un jour ou l’autre au même défi qui a tenaillé Louis-Hippolyte Lafontaine en 1840 : ou bien il devra admettre qu’il y a certains avantages (quoique limités) à vivre du fédéralisme ou bien il lui faudra faire le combat de l’indépendance du Québec au sein du parlement canadien en vue de mettre fin à l’oppression essentielle, née du partage fédéral en lui-même, qui s’accompagne généralement de multiples formes d’oppression accidentelles. Si la thèse des avantages de l’indépendance à deux est retenue, les Québécois et les Québécoises devront vivre selon le modèle traditionnel du Canada avec des accommodements ad hoc à définir sporadiquement.
Succinctement et schématiquement, cette thèse correspond à un Canada-Anglais (pour le ROC) et à un Canada-Français (pour le Québec). Dans ce cas de figure, il existe un ensemble canadien structurant les deux nations. Au fond, c’est la thèse nationale fédérative moins centralisée contre la thèse nationale très centralisatrice avec la persistance de l’option fédéraliste canadienne. Autrement dit, c’est l’option de l’union canadienne moins centralisatrice (association, partenariat, fédéralisme asymétrique, statut particulier, régimes très diversifiés de partage, etc.). Dans tous les cas, c’est toujours du fédéralisme.
Malgré toutes ces tentatives de décentralisation, aucune de ces options n’a pu jusqu’à ce jour éroder le principe fédératif de 1867. Il a plutôt été reconfirmé par le rapatriement de la constitution en 1982 et, plus récemment encore, par la Loi de clarification adoptée par le gouvernement Chrétien, puis sanctionnée le 29 juin 2000. Depuis, le gouvernement fédéral ne cesse d’agrandir continuellement son champ d’intervention en vue de stabiliser plus solidement l’union canadienne d’un océan à l’autre par le biais de sa capacité de financer. Dans les dossiers « chauds » de l’actualité politique, les encadrements nationaux de la santé et le financement des municipalités se sont ajoutés.
La gouvernance canadienne
À plus ou moins longue échéance, les provinces deviendront purement et simplement des lieux de gouvernance. Ce sera une autre étape dans l’évolution du fédéralisme canadien de coopération et de collaboration. Il s’agira probablement d’une décentralisation administrative plus grande vers les gouvernements locaux. En fait, la décentralisation sera contrebalancée par un pouvoir fédérant plus fort capable de coordonner les activités de l’union fédérale. Ces transformations seront défendues à partir des principes des droits de la personne, de la démocratisation et de la bonne gouvernance. C’est la vision canadienne de Paul Martin et même de Stephen Harper qui est aussi celle de l’ACDI, car c’est du pareil au même (voir la source ci-dessous).
C’est aussi l’esprit qui anime le
Que ce soit l’ordre international ou l’ordre national, le mouvement de la « bonne gouvernance » s’inscrit dans le principe fédératif. En voici une illustration que l’on trouve sur le site de l’ACDI.
La gouvernance, c'est la manière dont les gouvernements gèrent les ressources sociales et économiques d'un pays. La « bonne » gouvernance est l'exercice du pouvoir par les divers paliers de gouvernement de façon efficace, honnête, équitable, transparente et responsable. Les programmes sur la gouvernance touchent une grande variété de domaines. Par exemple, le renforcement des compétences dans le secteur public améliore l'efficacité de la fonction publique par l'institution de réformes organisationnelles, administratives et stratégiques. La décentralisation du gouvernement, tant interne qu'externe (au profit de diverses institutions supranationales), accroît l'efficacité et l'obligation de rendre des comptes en faisant en sorte que le gouvernement soit présent à tous les niveaux d'administration. La lutte contre la corruption existante ou possible permet d'exercer tous les attributs susmentionnés de la bonne gouvernance. Un système juridique et judiciaire indépendant, accessible et impartial est la base même d'une gestion honnête et équitable. Un gouvernement municipal efficace satisfait la plupart des besoins fondamentaux des populations urbaines, ce qui permet aux autres paliers de gouvernement de s'occuper d'autres tâches.
Le gouvernement canadian est en train de mouler les esprits sur cette conception de l’organisation de l’État ainsi que du fonctionnement du fédéralisme. Il propage cette idéologie avec tous les moyens dont il dispose. Par exemple, dans un cadre plus large encore, le
« ... constitue un réseau international regroupant quelque 7000 enseignants de niveau universitaire et collégial dans trente pays. Ces 'canadianistes' publient chaque année des centaines d'articles et d'ouvrages sur divers aspects de la société canadienne. Ils organisent également des séminaires, des colloques et des conférences. Par leur enseignement, ils rejoignent plus de 150 000 étudiants. La Gouverneure générale du Canada Son Excellence la très honorable Adrienne Clarkson, C.C., C.M.M., C.D. est la Présidente d'honneur du Conseil international d'études canadiennes et Son Excellence John Ralston Saul, C.C. est le Président d'honneur. »
Après tous ces efforts qui ne représentent qu’un échantillon de ce que déploie le Canada-Anglais pour s’affirmer, qu’on ne vienne pas nous faire accroire que la pureté théorique de la définition de l’indépendance n’est qu’une ribote d’indépendantistes ? Il faut être bien aveugle pour ne pas voir comment un pays indépendant défend son indépendance.
Le Canada-Anglais a une conception juste de l’indépendance. Il nous le démontre chaque jour. Il contrôle l’autorité et le pouvoir central au Canada ; il assure sa présence dans le monde pour affirmer et défendre sa souveraineté nationale ; finalement, la voie fédérative lui donne les moyens pour le faire avec toute la reconnaissance internationale qu’il cherche à maintenir et à consolider continuellement.
Dans un régime fédéral, il est bien normal que le gouvernement canadien conçoive facilement les avantages (même limités) du fédéralisme pour les collectivités annexées. Les indépendantistes canadians/canadiens du Canada peuvent admettre assez facilement le raisonnement suivant décrit par Maurice Séguin dans Les Normes :
La nationalité minoritaire « bien » annexée, « bien » fédérée dans une union fédérale qui lui permet au moins un État provincial,
1o vit de sa propre vie limitée en politique, en économique, au culturel
2o et s'appuie (en parasite – avec les inconvénients et les avantages…) sur la vie politique, économique et culturelle de la nation majoritaire fédérante. (Voir Les Normes, 3,10,1,2-C))
La nationalité minoritaire « bien » annexée, « bien » fédérée contribue « seule ou avec d'autres » nationalités minoritaires annexées à nourrir, à renforcer la vie politique, économique et culturelle de la nation majoritaire fédérante et – quoique partiellement désorganisée – cette nationalité minoritaire reçoit en retour des influences civilisatrices plus hautes grâce à son sacrifice (involontaire). C'est le rejaillissement civilisateur d'un centre plus fort, plus riche... (Voir Les Normes, 3,10,1,2- D))
En plus,
[...] pour la nation majoritaire fédérante, le fédéralisme, surtout sous forme d’union fédérale, comporte de multiples avantages :
1° il adjoint au noyau national majoritaire des contribuables et des soldats, des consommateurs sans protection tarifaire,
2° d'une manière pas trop brutale
3° qui assure la permanence de ce système « impérial »,
4° en laissant à la nationalité minoritaire suffisamment d'autonomie locale (politique et culturelle) et souvent assez de « prospérité » économique pour empêcher de naître et pour étouffer (ou du moins rendre anodin) tout mouvement de protestation, de révolte, de libération de la nation annexée. (Voir Les Normes, 3,10,3.)
Ces considérations fondamentales sur les rapports entre « fédéralisme et nationalités » laissent peu de choix aux nationalistes qui représentent les nationalités minoritaires. En ce sens, Robert Laplante a raison d’écrire qu’« une nation existe ou elle s’abandonne ». Cette évaluation de situation a l’avantage d’être réaliste. Elle met fin aux faux-fuyants de la pensée nationaliste québécoise-française annexionniste inconsciente (et souvent inconséquente).
La réplique du principe d’indépendance
Les indépendantistes Québécois et Québécoises n’ont pas le choix des moyens : ou bien c’est l’indépendance qu’ils veulent faire ou bien ils demeurent dans le fédéralisme (comme il a été décrit ci-devant). En revanche, si par hypothèse les indépendantistes veulent véritablement un Québec indépendant, ils doivent continuellement faire comprendre aux Québécois et Québécoises le principe d’indépendance de l’agir par soi et de la présence au monde sans nation interposée. Conséquemment, ils doivent aborder tous les problèmes de la société québécoise dans cette optique. C’est véritablement la défense de la thèse de l’indépendance à une seule nation qui doit primer. Il ne s’agit plus de faire continuellement des débats sur l’avenir du Québec, mais de faire le combat pour l’indépendance du Québec. Pourquoi ? Parce que le régime fédéral canadian est par essence inacceptable, insupportable et intolérable pour l’existence d’un Québec-Français indépendant. Le passage obligé des Québécois et des Québécoises ne peut esquiver explicitement l’affirmation et la défense de l’indépendance du Québec. L’acte de fondation du Québec indépendant ne peut pas être une constitution d’abord, mais une déclaration d’indépendance en premier lieu.
Comment parvenir à cette déclaration d’indépendance ? Il ne faut certainement pas suivre l’exemple de l’Union européenne. Il ne faut surtout pas discuter de l’indépendance du Québec d’après les principes constitutionnels fédératifs. Il ne serait pas plus opportun de miser sur des stratégies d’accessions à l’indépendance selon des procédures alambiquées reliées au droit international ou au droit constitutionnel habituel. Une telle orientation ne peut que conforter le statu quo des États indépendants existants qui cherchent constamment à préserver jalousement leur unité nationale et leur contrôle sur les relations internationales. En revanche, les indépendantistes doivent comprendre et admettre que ce qu’ils font est dans un autre registre. Celui-ci exige un bond qualitatif qui transforme une situation ante en un autre état complètement différent que ce qui existait auparavant. Devant une pareille perspective, la grandeur de l’acte d’indépendance donne à la nouvelle société nationale ou à la collectivité nationale libérée de son annexion l’occasion unique de faire elle-même ce qu’elle veut faire par elle-même et pour elle-même. Dans ce cas, cette société devient « autre » sous un nouveau statut politique tout en étant elle-même. Ainsi, elle pourra affronter le concert des nations indépendantes selon ses propres moyens et d’après les nécessités de ses intérêts collectifs ainsi que de ses propres ambitions nationales. La reconnaissance de la nouvelle nation indépendante par les autres nations n’est possible qu’à ce prix.
Les Québécois ou Québécoises qui s’attaquent à la prétendue pureté de la théorie de l’indépendance devraient étudier plus particulièrement les exemples d’indépendance réussis et reconnus dans le monde. Ils découvriraient que la libération du joug d’une autre nation peut prendre des formes variées, certes, mais la fin reste la même : vivre par soi-même, agir par soi-même, décider de faire soi-même tout ce qui peut se faire par soi-même tout en tenant compte de la présence des autres et des inévitables collaborations ou coopérations internationales qui font grandir les nations indépendantes au lieu de les rapetisser.
Pour mieux comprendre leur propre désir d’indépendance nationale, les indépendantistes québécois pourraient observer le comportement du Canada dans le monde. Ils découvriraient rapidement que cette présence du Canada fut-elle minime au milieu du XIXe siècle et timide au début du XXe siècle, se façonnera de plus en plus à l’occasion de la Deuxième Guerre mondiale et après durant la période de la Guerre froide, puis avec sa participation auprès de nombreux organismes internationaux et aux nombreuses missions de sécurité et de stabilité dans des pays dans le monde où le Canada a accru sa stature de « NATION » respectable dans le monde. Depuis, sa fierté est à son comble. Par conséquent, le Canada-Anglais ne peut tolérer à ses marges une insubordination qui pourrait porter ombrage à son prestige national et international.
Si le Canada-Anglais est parvenu à cette fin, pourquoi un objectif similaire serait-il défendu à la nation québécoise ?
Le Québec doit choisir d’être indépendant, s’il veut le devenir. Toutes les autres avenues sont sans issue pour l’indépendance complète et entière du Québec. Elles ont été explorées. Elles nous ont conduits au cul-de-sac que nous connaissons. Pourquoi faire durer le supplice plus longuement ?
Le chapitre des livres incandescents contre les « dominateurs » canadians, des études érudites sur le Canada et le Québec, des programmes politiques électoraux et électoralistes, des États généraux du Québec, des commissions d’enquête, des colloques, des conférences, des réunions, des débats ou des discussions sans fin, est clos. En ajouter ne modifiera jamais la situation qui est archiconnue. Les Québécois et les Québécoises doivent entreprendre le combat de leur indépendance collective fondé sur le principe d’indépendance. Si les mots ont un sens, cela veut dire la liberté collective et nationale du Québec-Français. Un discours nouveau doit naître. Il doit s’arc-bouter sur le principe d’indépendance d’une façon explicite et sans équivoque.
Dans les débats actuels, les militants et militantes souverainistes engagés-(es) ainsi que les réformateurs ou réformatrices du fédéralisme pourraient réfléchir sur cette norme de l’historien Maurice Séguin au sujet du nationalisme et du conservatisme. Voici ce qu’il nous enseigne :
Nationalisme et conservatisme
1o Ce que n’est pas le nationalisme
Le nationalisme n’est pas nécessairement du conservatisme politique ou social. Ce n’est pas lutter avant tout pour maintenir « certaines valeurs » de l’héritage d’une civilisation et d’une culture plutôt figées. Ce n’est pas essentiellement préserver certaines coutumes ou un style de vie – ou consolider la prépondérance de certaines classes sociales. Ce n’est pas uniquement remplacer une classe sociale dominante étrangère par une classe sociale dominante semblable mais autochtone.
2o Ce que le nationalisme est et peut être
Le nationalisme est la volonté, etc., d’être maître chez soi. Le nationalisme peut donc être progressiste ou conservateur, de gauche ou de droite, etc., et peut évoluer… (Les Normes, 3,2,4,-c) : 10.)
La lutte pour l’indépendance du Québec ne peut s’en tenir uniquement aux luttes électorales traditionnelles dans le régime entre des programmes politiques qui seraient plus ou moins libéraux, plus ou moins conservateurs, plus ou moins socialistes ou plus ou moins tendus vers le public ou le privé.
La lutte ne peut se limiter à une guerre d’usure entre des partis politiques surtout si l’un de ces partis ne peut ou ne veut même pas prendre le pouvoir. Ce nationalisme est en soi incomplet. Et plus grave encore, il veut s’affirmer dans le ventre du dragon canadian !
Pour atteindre son objectif d’indépendance, le Québec-Français n’a pas de permission à demander. Il a des gestes à poser par rapport au processus démocratique que les Québécois et les Québécoises respectent, mais dont ils ou elles n’aimeraient pas se faire dicter par d’autres ce qui est bon pour eux ou pour elles. Trop de barrières ont été dressées devant eux pour qu’ils n’admettent pas objectivement que le Canada-Anglais bloque, pour la protection de ses propres intérêts nationaux, la libération du Québec annexé. En réalité, il n’a surtout pas l’intention de le laisser aller tout de go. Il pratique une politique de défense nationale tous azimuts dans l’espoir que le Québec soit incapable d’inverser le processus de subordination et d’assimilation de leur province qui doit se considérer « comme les autres ».
Le CANADA est UN. Le QUÉBEC est ANNEXÉ et DIVISÉ.
Dans le rang, le Québec !
VIVE LE QUÉBEC INDÉPENDANT !
Bruno Deshaies
P.-S. Le chronique du jeudi fait relâche au cours de l’été. Elle reprendra à la fin de l’été. D’ici là, nous offrons nos meilleurs voeux à tous nos lecteurs et lectrices-internautes. Nous profitons de l’occasion pour remercier monsieur Bernard Frappier et son équipe de leur dévouement, de leur compréhension et de leur courage pour maintenir et entretenir un site Internet de la qualité de VIGILE.NET.
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