«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 184

ANDRÉ PRATTE SE SURPASSE !
Quand les souverainistes se surpasseront-ils à leur tour ?

Bruno Deshaies
jeudi 9 septembre 2004

« La population tient à comprendre l'essence
de l'indépendance qui est d’agir par soi-même. »

La coopération internationale n’est possible
que s’il y a « nation ».
(Maurice Séguin)

« Un portrait paradisiaque de la vie
dans un Québec souverain ne serait pas crédible ».

(André Pratte)

 

André Pratte a répondu à la « saison des idées » dans son éditorial du 30 août 2004 : « Maigre récolte ».   Il montre à sa manière toute la fragilité des débats de la « saison des idées » organisés par le chef du parti québécois.

 

Il ne lui aura fallu qu’un court éditorial pour parvenir à ses fins.  Comme à l’habitude, Pratte se fait naturellement l'avocat du fédéralisme et de ses avantages contre la posture souverainiste.  Il raisonne en fédéraliste.  Pouvons-nous être surpris ?

 

Face à cette prise de position, les souverainistes se sont enflammés.  Pourtant, l’éditorialiste de La Presse n’est qu’un pion sur l’échiquier des défenseurs du fédéralisme canadian.

 

En revanche, nous serons plutôt surpris le jour où les péquistes, les bloquistes et les souverainistes du monde ordinaire commenceront à se faire les avocats de la posture indépendantiste avec des mots, une langue, un discours, un raisonnement qui clarifieront la position de l'indépendance en des termes clairs.  Nous le serons encore plus lorsque le principe d’indépendance occupera toute la place qu’il doit avoir en opposition et en contradiction avec la posture souverainiste associée à des formes diverses d’annexion.

 

UN Québec ANNEXÉ

Quand les Québécois mettront-ils fin à leur annexion ?
Bruno Deshaies, Chronique du jeudi 30 janvier 2003

 

La population tient à comprendre l'essence de l'indépendance qui est d’agir par soi-même.  En fait, c’est l’idée fondamentale qui consiste à agir individuellement, collectivement et majoritairement par soi-même dans son rapport avec l'interne (la société et la société civile) et à l'externe (dans ses rapports avec les autres nations indépendantes).  Ce discours est à bâtir.

 

En réaction à l’éditorial de Pratte,  Bernard Frappier a répondu :

Alors là ! notre PRATTE national
se surpasse... '' tout simplement '' !!!

 

Fabuleux !

 

Cette réflexion a suscité de nombreuses réactions dont la mienne et pour laquelle j’ai reçu certains commentaires que j’intègre à ma première réaction avec quelques autres modifications. (Consulter TRIBUNE LIBRE, 1er septembre 2004. )

Lettre aux VIGILISTES ou VIGINAUTES

 

Mes félicitations monsieur Bernard Frappier pour avoir signalé l'éditorial du 30 août 2004 d'André Pratte dans La Presse (« Maigre récolte ». ).  Nous avons là un bijou et un condensé magnifique de la pensée fédéraliste.  Le problème, c'est que les péquistes ne parviennent pas à ébranler ce discours largement répandu dans la population.  Je dis bien « dans la population » et non l'opinion publique et les sondages.  C'est dommage.

 

Pratte écrit : « Aiguillonné par François Legault, le parti [québécois] tentera de pousser plus loin l'argumentaire concret. »  Sur ce point, Pratte réplique : « Il s'agira [pour les péquistes] de prouver que les malades, les étudiants, les ouvriers, les femmes, les familles, les fonctionnaires, etc. tireront profit de la souveraineté.  L'exercice aura un effet pervers : un portrait paradisiaque de la vie dans un Québec souverain ne serait pas crédible. »

 

Les Québécois rêveront à des jours meilleurs, le jour où ils comprendront que l'indépendance est le bien suprême de l'agir par soi collectif sous la gouverne d'un État souverain à l'interne et à l'externe.  L’action et la réaction par soi, la présence et l’autonomie (interne et externe), développent, enrichissent, épanouissent.   À l’inverse, être remplacé dans son agir, le remplacement (ou l’inaction imposée) est un mal radical.  L’inaction volontaire, l’absence, le remplacement (ou l’inaction imposée), et la subordination paralysent, appauvrissent.

 

Conséquemment, la « maquette » indépendantiste de demain ne sera pas si l’objectif de l’indépendance ne se réalise pas.

 

En ce qui a trait à la vie de la société québécoise de demain (cf. les paradoxes du temps dans Le passé devient notre présent ), elle sera faite avec d'anciennes convergences conditionnant une situation présente, des convergences actives créant une situation actuelle et de nouvelles convergences préparant une situation en devenir.  Dans le cas de la souveraineté du Québec, ce devenir a un nom précis : l'indépendance.

 

Et la question se pose : qu'est-ce que l'indépendance ? 

 

Réponse.  Tenir compte des autres, mais agir par soi-même.  D’ailleurs, l’indépendance n’est pas synonyme d’agir sans les autres, car l’essence même de l’indépendance est justement le fait d’agir par soi-même.  De plus, pour agir avec les autres, n’est-ce pas qu’il faut d’abord être soi-même ?

 

Retenons cette « norme » de Maurice Séguin : « Le nationalisme est le contraire de l’isolationnisme.  La coopération internationale n’est possible que s’il y a « nation ». »  (Dans Les Normes, 3,2,4-c)-7)

 

Les fédéralistes auront toujours beau jeu contre les péquistes tant et aussi longtemps que ces derniers ne clarifieront pas leur pensée sur le principe d'indépendance nationale du Québec.  Les indépendantistes doivent comprendre que l'indépendance du Québec est autre chose que des projets de société à jet continu ou des discours vaporeux sur la nation québécoise ou autrement des débats théoriques de politique-fiction sur l'accession du Québec à l'indépendance ou sur sa reconnaissance internationale.

 

Les Québécois et les Québécoises auront un jour à franchir le rubicond pour affirmer leur indépendance collective.  S’ils veulent y arriver, ils et elles devront avoir un objectif clair, avoir une idée précise de ce qu’ils ou elles désirent, de ce qu'ils ou elles veulent, car la souveraineté, l’indépendance étant, ils et elles doivent être prêts à prendre une décision irrévocable.

 

La société québécoise d'aujourd'hui ne se transformera pas par un coup de baguette magique comme Moïse faisant jaillir l'eau du rocher.  Et ce ne sera pas non plus les noces de Cana où l'eau a été transformée en vin. 

 

Si, d'un côté, le fédéraliste Pratte se « surpasse », il faudrait, de l'autre côté, que les péquistes se « surpassent » aussi.  Or, ils sont englués dans des crises sans fin sur les moyens, les stratégies, les tactiques, les luttes internes, mais surtout le relais de leur ambition sur le dos de la population qui ne pousserait pas assez fort dans le « dos » du parti québécois.   Le chef péquiste en appelle de la mobilisation de la population, mais que fait-il lui-même au juste pour attiser le feu et alimenter d’idées non ambiguës les citoyens et les citoyennes sur l’indépendance véritable du Québec.  À la place, il se perd en conjectures sur l’avenir du Québec.

 

Les dirigeants péquistes semblent attendre un miracle.  Il n’est pas encore venu.  Donc, il serait grand temps que le PQ entreprenne lui-même de faire son travail de transformateur de la société nationale québécoise pour que la population exprime ouvertement et collectivement son indépendance.  Le PQ tout comme le BQ n’en ont pas la volonté.  Conséquemment, la population en général et les indépendantistes, en particulier, devraient cesser d’attendre le miracle de ces formations politiques.

 

Le PQ attend.  Le BQ attend.  Malheureusement, la population attend. 

Donc, on pourrait dire : plus tout le monde attend,

moins les temps changent.

 

Par ailleurs, il est tout aussi illusoire de chercher un sauveur ou un rassembleur si celui-ci ne s’est pas déprogrammé du principe fédératif et s’il n’établit pas un rapport nouveau avec la population concernant ses convictions et son discours sur l’indépendance.  De ce côté-là, l’horizon semble bloqué pour le moment.  Le PQ attend.  Le BQ attend.  Malheureusement, la population attend.  Donc, on pourrait dire : plus tout le monde attend, moins les temps changent.

 

Comme tout le monde attend, pourquoi pas un autre « bon gouvernement provincial » qui préparera encore par étape l'indépendance du Québec ?  Une élection, un référendum, une constitution avant, pendant, et après... Et peut être un jour l'indépendance si les conditions le permettent.

 

En dépit de cet attentisme, une population amorphe ne pense pas moins.  Les individus désabusés ou désintéressés ne pensent pas moins non plus.  Au fait, qu'est-ce que la population et les individus peuvent penser de tout cela ?  Elle et eux sentent bien que la classe politique souverainiste est incapable de les mener à la souveraineté, l’indépendance. Elle et eux ne comprennent plus rien depuis longtemps à toutes les stratégies sophistiquées qui sont censées les mener à l’indépendance.  Confusément, elle et eux se rendent compte qu’il n’y a pas d’indépendance magique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’indépendance facile, sans qu’un véritable travail auprès d’elle et eux se fasse, en évitant de faire face aux objections qu’elle et eux pourraient avoir, objections qui ne semblent pas être sérieuses, questions qui ne trouvent toujours pas preneur et réponses.

 

Donc, elle et eux laissent braire en ce moment les politiciens et politiciennes qui croient profondément travailler pour elle et eux.  Elle et eux se répètent inconsciemment : « À la prochaine fois ! »  Cependant, si jamais un jour quelqu’un, des gens sérieux, en qui elle et eux auraient confiance pouvait(ent) faire ce travail de fond, pouvait(ent) incarner cet impossible rêve, ce projet toujours aussi difficile à réaliser ne pourrait-il pas enfin prendre forme et atteindre son objectif ultime tout autant que désiré : l’indépendance du Québec.

 

Élargir le cercle des connaissances d’autrui, développer les cerveaux pris avec cette conscience diminuée de nous-mêmes (une intense charité et compassion viennent se joindre à cette responsabilité) est le devoir sérieux qui s’impose à celui, à celle qui veut la souveraineté, l’indépendance comme complément de sa propre poursuite de cette souveraineté, de cette indépendance.  Bref, une œuvre collective entremêlée des efforts individuels de chacun.

Faire vibrer des « cordes sensibles  » nouvelles

 

Au sujet du travail de conversion individuelle des esprits, il importe de faire vibrer des « cordes sensibles » nouvelles capables de permettre d’entreprendre collectivement l’ascension vers l’indépendance.  Dans cette direction, le parcours actuel du PQ et du BQ donne dans un cul-de-sac.  Leurs chefs s’abreuvent d’un nationalisme qui est du type indépendantiste optimiste.  Consciemment ou inconsciemment, ils admettent la possibilité d’une « indépendance à deux ».   Bien que différemment, la position du PLQ et des fédéralistes en général donne dans un autre cul-de-sac.  Eux aussi sont nationalistes québécois, mais du type fédéraliste optimiste.  Leurs chefs voient surtout l’avantage de deux cultures pour une nation.  L’ADQ ne va nulle part malgré certains combats sporadiques.  Son chef pratique surtout l’électoralisme et souvent la pensée magique.  Lui aussi, il est un nationaliste, mais de la tradition de son mentor Robert Bourassa.  Son nationalisme est pragmatique : combien de votes peut-il gagner.  Quant aux partis politiques fédéraux nationaux, ils nous conduisent tous à une plus grande centralisation (que ces partis soient régionaux ou nationaux).

 

La population n’accepte plus les discours souverainistes emberlificotés à toutes les sauces.  Le moment est venu pour nous tous de nous ouvrir les yeux, le cœur et l’esprit. Nous avons pour nous aider un historien qui a fait le plus gros du travail, mais on s’indigne et même on se rebiffe encore à vouloir y puiser les fondements de l’indépendance.  Le résultat de cet état de fait, c’est l’incapacité de notre élite québécoise à expliquer à la population ce qu’est l’indépendance. 

 

Devant tous ces défis, les indépendantistes ont l’obligation de se surpasser d’abord dans l’ordre des idées.   Les chemins de l’action découleront d’idées nouvelles si celles-ci se fondent solidement sur le principe d’indépendance.  Le contraire se résume au discours d’André Pratte.  S’il se surpasse, alors surpassons-nous avec des positions claires concernant l’indépendance. 

 

Ceux et celles qui veulent répondre sérieusement à André Pratte pourront lire avec profit de Maurice Séguin son Histoire de deux nationalismes au Canada publiée chez Guérin en 1997.

 

Bonne lecture.  Mais surtout « réfléchissez, méditez », comme le mentionnait Maurice Séguin dans son « Avertissement aux étudiants » en débutant son cours sur l’histoire des deux Canadas.

 

 

Bruno DESHAIES