«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 191

Le Québec libéré des entraves du fédéralisme

« Imaginer le Québec souverain. »

Bruno Deshaies
jeudi 28 octobre 2004

« Le sentiment national, bien qu’il se manifeste souvent par opposition
avec la conscience nationale des groupes voisins,
n’est pas, en principe, dominateur :
il s’affirme prêt à respecter les sentiments de ses voisins.
Telle était la thèse des promoteurs
du « mouvement » des nationalités au XIXe siècle. »
(Renouvin et Duroselle, RÉF. no 3, p. 210 .)

« À notre époque, nulle garantie d’ordre et de justice
ne suffit à désarmer la revendication nationale :
les minorités actives qui entraînent les populations
veulent appartenir à l’unité politique de leur choix. »
(Raymond Aron, RÉF. no 1, p. 85.)

« Penser le Québec souverain,
c’est imaginer le Québec de demain. [...]
Le faire dans le contexte de la souveraineté
n’est pas du domaine du rêve. »
(Bloc québécois, RÉF. no 2, p. 57.)

Je m’assois bien confortablement dans mon fauteuil. Je ferme les yeux. Je m’imagine le Québec souverain. Je fais les efforts qu’il faut pour imaginer « mon » pays. Puis, je m’endors. La bande dessinée de la souveraineté commence à se dérouler dans mes neurones. Mes synapses s’agitent. Elles m’éclairent, me rendent heureux, mais dois-je me réveiller ? Heureux, je continue à visionner « mon » pays. Le film continue... Heureux, je ne cherche plus à combattre, je l’ai dans « ma » tête. Je me rendors.

Au réveil, je découvre le monde et sa réalité. J’essaie à nouveau d’imaginer le Québec. Mes neurones aidées par mes synapses me font dire à l’oreille : « La souveraineté, c’est en définitive la liberté [...] de décider » (BQ, RÉF., p. 5) de ton avenir. Elles ajoutent en guise d’apaisement : « C’est aussi la liberté de construire de nouveaux partenariats avec les autres nations dans le monde (Ibid., p. 6) ». Bref, « cette liberté nous permet d’imaginer ce que pourra être « le Québec de demain ». Cependant, mes oreilles entendent encore d’autres mots clairs et distincts : « Mais s’il s’agit d’imaginer le Québec de demain, le faire dans le contexte de la souveraineté n’est pas du domaine du rêve. » Sur ces paroles, je redresse les oreilles. Que veulent-ils me dire exactement ? J’entends la réponse suivante : « Le Québec doit aller de l’avant. »

« Imaginer le Québec souverain. » Conseil général du Bloc Québécois, Sainte-Adèle, le dimanche 24 octobre 2004

Je lis à la page 11 de l’Introduction de la « proposition principale 2005 » ce paragraphe qui m’incite à la réflexion.

Bien sûr, il y a moyen pour le Québec actuel de progresser dans certains domaines. Mais les progrès sont lents et contrebalancés par des reculs importants. Le Québec dépense actuellement beaucoup de son énergie à négocier avec neuf provinces, trois territoires et le gouvernement fédéral pour ne pas trop reculer. Le mieux que le Québec actuel puisse espérer, en demeurant dans la fédération canadienne, c’est de ne pas trop reculer.

Le Bloc québécois veut servir « les meilleurs intérêts du Québec » à la Chambre des Communes et cela, « enjeu après enjeu ». Il le fera aussi dans le sens de préserver et d’augmenter l’autonomie du Québec dans tous les domaines » (RÉF. no 2, p. 15). Cela dit, il continuera à se faire « le porteur des valeurs et des intérêts du Québec dans les domaines de compétence fédérale » (Ibid.). En définitive, les actions du BQ à Ottawa sont d’autant plus méritoires que « prendre position sur la direction que doit prendre un pays souverain est aussi un exercice emballant, qui génère l’enthousiasme. Surtout lorsqu’on se prend à imaginer le Québec quand il sera souverain. » (RÉF. no 2, p. 19).

Par conséquent, pour contrer le nationalisme grincheux du Québec, le BQ propose de « passer des récriminations à l’imagination » (RÉF. no 2, p. 14). L’une des phases dans l’imagination consiste, selon le BQ, à exploiter les « ententes » entre le Québec et le Canada. Par exemple : « Le Bloc Québécois travaillera à la réalisation de ces ententes pour le Québec, en misant principalement sur les consensus de l’Assemblée nationale et de la société québécoise. » (Ibid., p. 17.) Malgré l’enthousiasme du Bloc, il y a toutefois un bémol à cet optimisme. « Il suffit que le gouvernement fédéral ait la volonté politique de l’appliquer. » Il faut foncer. Pourquoi ne pas « paver la voie » ? À partir de là, on peut toujours « imaginer » que « la réalisation partielle ou complète de ce programme ne peut qu’être bénéfique pour le Québec. Le Bloc Québécois fait le pari que les progrès réalisés donneront encore plus confiance aux Québécoises et aux Québécois et leur donneront toujours plus le goût de la souveraineté. » (Ibid.) On sent que les bloquistes cherchent un tantinet à justifier leur présence à Ottawa.

Les tenants de cette « proposition principale 2005 », messieurs Yvan Loubier et Pierre Paquette, notent quand même « que depuis plusieurs années, la marge d’autonomie du Québec recule sans cesse. Or, plutôt que de se battre pour ne pas reculer, le Québec doit aller de l’avant. » (Ibid., p. 18.) Comment peut-il le faire ? Encore là, les souverainistes affectionnent le concept de « projet ». Ils soutiennent que « le projet de faire du Québec un pays est un grand projet, certes, mais il est aussi et surtout un moyen de réaliser des projets ambitieux et vastes et d’autres plus modestes mais tout aussi nécessaires, qui répondent aux aspirations et aux valeurs des Québécoises et des Québécois. » (Ibid., p. 19.) Que cela est bien. Mais c’est un peu trop verbeux.

Ce comportement des souverainistes bloquistes est très louable. Malheureusement, il ne proclame pas suffisamment fort et assez clairement que le projet « de faire du Québec un pays » doit d’abord commencer par réaliser dans les faits l’indépendance du Québec. Pourquoi les souverainistes bloquistes ne s’inspireraient-ils pas de l’exemple même du Canada qui a obtenu son indépendance par le Statut de Westminster de 1931 ? Si l’affirmation de se libérer des « entraves du fédéralisme canadien » ne donne pas lieu d’afficher ouvertement le principe d’indépendance, aussi bien dire que le Québec est et restera une province plus ou moins décentralisée du système fédéral canadien et cela si le Canada-Anglais le veut bien.

Jusqu’à ce jour, le Canada-Anglais n’a voulu rien savoir de ces velléités de statut particulier, de société distincte, et même de partenariat, d’union confédérale ou d’autres sortes d’asymétrie qui amplifierait la dose d’inquiétude d’un Canada-Anglais qui vit à côté de la superpuissance étasunienne et dont la culture ne diffère que très peu de celle-ci. Pour comprendre ce phénomène, nous proposons le Graphique no 1 qui vise à illustrer à quel point les pressions américaines et canadians ne peuvent facilement permettent à leurs franges un Québec qui saperait, même de bonne foi, l’intégrité de la dynamique traditionnelle des relations fédérales-provinciales au Canada et des relations internationales nord-américaines.

Il faut noter que les Graphiques nos 1 à 3 ci-dessous sont à la fois consécutifs et cumulatifs. Toutes les pressions ont leur importance. Elles montrent les influences et les impacts du système nord-américain et canadian/canadien sur la Province de Québec. D’après le Graphique 1, le Québec ne subit pas seulement les pressions du Canada et de l’État fédéral canadien, mais par ricochet les conséquences des relations canado-américaines ainsi que l’impact de l’influence américaine sur la vie au Québec qui s’ajoutent aux autres pressions provenant du système canadian. En outre, les pressions démographiques et économiques internes à la vie organique collective canadian pèsent aussi d’un poids très lourd sur le Québec. C’est à la fois la marque de l’oppression essentielle et de l’oppression accidentelle pour les Québécois et les Québécoises. Cette subordination politique sur place, c’est-à-dire l’annexion, est la plus néfaste pour l’État provincial du Québec d’un point de vue indépendantiste. En revanche, être une nation indépendante voisine du Canada-Anglais le serait beaucoup moins. Bien au-delà de la rhétorique politique, il y a donc des forces profondes qu’aucun parti politique ne peut sous-estimer. Cela dit, l’histoire n’est pas immobile.

Pour modifier la trajectoire historique du Québec quant à la vie qui vient, il faut plus que des rêves, de l’imagination, des portraits ou des projets de pays. À notre corps défendant, nous arrivons aux rapports concernant les intérêts nationaux qui se subordonnent, se soumettent, se confrontent, s’affrontent et même peuvent se faire la guerre. Si les « intérêts du Québec » vus dans une perspective indépendantiste ne sont pas considérés comme des intérêts nationaux, alors les « intérêts du Québec » ne peuvent être que provinciaux. Dans le cas où il s’agirait véritablement des intérêts nationaux du Québec ce serait autre chose. L’objet se rapporterait aux relations extérieures avec les autres collectivités nationales (voir les Graphiques nos 4 et 5). Dans ce cas, la lutte nationale prend une tout autre tournure. Les rêves et l’imagination ne suffisent pas. Il faut l’action politique et la volonté d’atteindre les objectifs des intérêts nationaux visés. Dans le cas du Québec, il s’agit, en premier lieu, de faire l’indépendance du Québec. Comprendre les graphiques nos 1 à 5 est d’un intérêt capital pour les défenseurs de la création du Québec comme nation indépendante en lieu et place d’un statut de province et de nation annexée.

Graphique 1 La Province de Québec et le fédéralisme canadien

Graphique 2 La Province de Québec et la fédération canadienne

Graphique 3 La Province de Québec et la fédération canadienne

La série abstraite des conceptions de l’intérêt national
Graphique 4

• Pierre RENOUVIN et Jean-Baptiste DUROSELLE, Introduction à l’histoire des relations internationales. Paris, A. Colin, 1964, 521 p. (coll. « Sciences politiques »). 4e éd., mise à jour, 1991, 532 [1] p. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : Première partie : Les forces profondes ; Deuxième partie : L’homme d’État. Voir division II-10, 2 : « Les différentes conceptions de l’intérêt national. »

• Raymond ARON, Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, 790 p. Voir Première partie, Chap. III : « La puissance, la gloire et l’idée ou des buts de la politique extérieure. » [Série abstraite : puissance – gloire – idée ; série concrète : espace – hommes – âmes.]

Selon Renouvin et Duroselle (partant de l’idée générale d’Aron) :
• La série abstraite : puissance – richesse – valeur
• La série concrète : espace – or – armes
– « ... la série abstraite concerne la nature des avantages que l’on ambitionne... »
– « ... la série concrète [concerne] la nature des objets ». (p. 328)

N.B. « Au-dessous de la série concrète, il y a naturellement les objets historiques, empiriques, réels, qui sont telle province, telle source de richesse, etc. » (Renouvin et Duroselle, RÉF. no 3, p. 328)

La série concrète des conceptions de l’intérêt national Graphique 5

• Pierre RENOUVIN et Jean-Baptiste DUROSELLE, Introduction à l’histoire des relations internationales. Paris, A. Colin, 1964, 521 p. (coll. « Sciences politiques »). 4e éd., mise à jour, 1991, 532 [1] p. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : Première partie : Les forces profondes ; Deuxième partie : L’homme d’État. Voir division II-10, 2 : « Les différentes conceptions de l’intérêt national. »

• Raymond ARON, Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, 790 p. Voir Première partie, Chap. III : « La puissance, la gloire et l’idée ou des buts de la politique extérieure. » [Série abstraite : puissance – gloire – idée ; série concrète : espace – hommes – âmes.]

Selon Renouvin et Duroselle (partant de l’idée générale d’Aron) :
• La série abstraite : puissance – richesse – valeur
• La série concrète : espace – or – armes
– « ... la série abstraite concerne la nature des avantages que l’on ambitionne... »
– « ... la série concrète [concerne] la nature des objets ». (p. 328)

N.B. « Au-dessous de la série concrète, il y a naturellement les objets historiques, empiriques, réels, qui sont telle province, telle source de richesse, etc. » (Renouvin et Duroselle, RÉF. no 3, p. 328)

L’esprit des Graphiques nos 4 et 5 consiste à mettre en évidence les rapports de force qui s’exerceront au fur et à mesure que le Québec prendra de plus en plus les moyens pour réaliser son indépendance. À leur manière, les chefs politiques du Québec seront animés par des objectifs abstraits et, parallèlement, par des objectifs concrets. (Les six objectifs sont sommairement décrits ci-dessous.)

Les objectifs de l’intérêt national du Québec

• Puissance : La puissance exercée sera celle qui correspond à l’objectif d’imposer sa volonté de réaliser l’indépendance du Québec ;

• Richesse : La poursuite de la richesse collective visera plus particulièrement la sécurité et la défense du Québec indépendant ;

• Valeurs : La défense de la langue, de la culture québécoise et du Québec-Français maintiendra les valeurs qui alimenteront une certaine « gloire » pour consolider l’existence du Québec-Français ;

Espace : Le contrôle intégral de son espace et le besoin de jouir sans partage et souverainement de son territoire assurent une richesse collective à l’avantage de l’État québécois indépendant ;

• Or : Le contrôle de ses propres affaires et des relations de commerce et d’affaires avec l’extérieur est une source d’enrichissement par la mise en valeur des hommes et des femmes et du territoire occupé ;

• Âmes : La conquête des âmes en vue d’endosser consciemment l’optique de l’indépendance et l’unité québécoise vient consolider cette majorité de Québécois et de Québécoises qui accordera son adhésion à l’idée du Québec indépendant.

Pour parvenir à des idées claires sur les conceptions de l’intérêt national du Québec, les souverainistes doivent quitter le langage flou ou approximatif concernant l’objectif poursuivi. Si ce n’est pas le cas, ils ne parviendront jamais à faire l’indépendance du Québec. Ils doivent accepter et se convaincre d’adopter une approche réaliste des rapports de force en ce qui concerne leurs relations avec les autres collectivités. (Voir ANNEXE.)

Dans une certaine mesure, la « Proposition principale 2005 » du Bloc québécois est analysée dans la perspective des cinq graphiques ci-haut. Le document du Bloc québécois pour « Imaginer le Québec souverain » contient 108 propositions. À aucun endroit dans le document il n’est fait mention de l’indépendance du Québec et le mot indépendance n’est jamais employé. Les 108 propositions du BQ tournent autour d’une proposition centrale qui recommande « aux Québécoises et aux Québécois d’imaginer le Québec souverain, sans les entraves du fédéralisme canadien ». (RÉF. no 2, p. 11.) Une fois de plus, on nous propose le projet d’un Québec souverain qui est rempli de bonnes intentions en ce qui a trait aux politiques que pourrait adopter un jour le Québec s’il devenait souverain.

En attendant, le BQ constate que « les griefs québécois à l’endroit du cadre fédéral canadien sont sérieux et nombreux et ils justifient pleinement le projet souverainiste. » (RÉF. no 2, p. 11.) Donc, le projet souverainiste est justifié ! Mais voilà, qu’est-ce que « le projet souverainiste » ? Il se résume à un vaste projet de société pour amadouer les Québécois et les Québécoises afin qu’ils et qu’elles comprennent que s’ils ou si elles votent pour un parti souverainiste ce projet de politique du futur État souverain du Québec se mettrait progressivement en place. Des documents comme celui-là le Québec en a rédigé des quantités. Il manque sérieusement à tout le document la force que recèle la notion de l’agir (par soi) collectif.

C’est bien beau d’aller défendre les intérêts du Québec à Ottawa et de laisser l’intendance de la souveraineté à un autre parti politique au Québec, en l’occurrence le Parti québécois, pour défendre les mêmes intérêts à partir de l’Assemblée nationale dans la Capitale nationale à Québec. Il n’en reste pas moins que la crainte d’articuler des idées sur les deux séries, abstraite et concrète, de la conception des intérêts nationaux change complètement la donne. Par conséquent, la proposition globale d’Imaginer le Québec souverain représente un programme politique plutôt qu’un manifeste de l’indépendance du Québec. En ce qui concerne l’indépendance du Québec, ce document n’a pas une très grande utilité. C’est une sorte d’utopie qui n’est pas sans stimuler l’imagination, mais qui ne peut pas avoir un impact sérieux dans la vie réelle. Par exemple, se faire dire une fois de plus, après tant d’années de combats au Québec, ce qui suit sur l’identité québécoise, c’est une vérité de La Palisse

L ’ i d e n t i t é
Le Québec a une identité qui lui est propre et à laquelle les Québécoises et les Québécois tiennent. Nation francophone, marquée par la France et l’Europe dans sa culture, par l’Amérique dans la géographie, l’économie et le mode de vie, par le Canada au fil d’années de cohabitation, par ses rapports avec les nations autochtones et par l’apport des nouveaux arrivants, le Québec a une dynamique qui lui est propre. (RÉF. no 2, p. 48-49.)

Le Canada-Anglais reconnaît même ce fait, mais il n’est pas obligé de nous garantir notre survie jusqu’à la fin des temps. Ce que le Canada-Anglais ne veut pas reconnaître, c’est l’existence réelle d’un Québec indépendant à ses portes. Là est le combat véritable de l’indépendance pour les Québécois et les Québécoises.

Autrement dit, il ne suffit pas de danser indéfiniment autour du feu de l’indépendance, mais de planter le poteau de l’indépendance bien en vue pour que toute une collectivité s’y retrouve et accepte finalement de franchir le Rubicon parce qu’elle sera rendue au point de non-retour où elle voulait arriver. Rendue en ce lieu, toute une collectivité nationale aura pris position. Il lui faudra en plus poser un autre geste et affirmer à la face du monde qu’elle entend agir (par soi) collectivement et librement dans tous les domaines qui concernent la dynamique intégrale d’une société libre tant à l’interne qu’à l’externe de toutes ses capacités nationales.

Si ce scénario était suivi, les Québécois et les Québécoises n’auraient d’autres choix que de trouver des appuis internationaux, de s’arc-bouter sur toutes les forces en présence de la société québécoise, de franchir définitivement le Rubicon et de s’installer non dans un pays imaginaire, mais dans LE PAYS RÉEL, celui qui est le sien en propre, c’est-à-dire un pays doté d’un État souverain à son service avec en prime une nation québécoise indépendante, ayant la force d’assumer par elle-même et pour elle-même sa propre destinée nationale.

Ce scénario appelle donc d’autres réflexions qui devraient se situer dans le cadre des six objectifs d’une conception complète des intérêts nationaux mentionnés ci-dessus. En définitive, le Québec indépendant doit se bâtir avec des bâtisseurs, c’est-à-dire avec tous les bâtisseurs de la nation québécoise.

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCES :

(1) Raymond ARON, Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, 794 p.

(2) BLOC QUÉBÉCOIS, Imaginer le Québec souverain. Proposition principale 2005 . Publication en 2004, 57 p.

(3) Pierre RENOUVIN et DUROSELLE, Jean-Baptiste, Introduction à l’histoire des relations internationales. Paris, A. Colin, 1964, 521 p. 4e éd., mise à jour, 1991, 532 [1] p. L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : Première partie : Les forces profondes ; Deuxième partie : L’homme d’État.

I. – « Les forces profondes » regroupent les facteurs géographiques, les conditions démographiques, les forces économiques (les concurrences et les conflits) ainsi que « les ententes » : unions douanières, « condominiums » économiques, partage d’influence et ententes économiques internationales (chap. 4), les questions financières, le sentiment national, les nationalismes (chap. 7) et « le sentiment pacifiste » (chap. 8).

II. – La deuxième partie consacrée à « L’homme d’État » se rapporte à la personnalité de l’homme et à son rapport à « l’intérêt national » (chaps 9 et 10), à « l’action des forces profondes » (chap. 11) et inversement à « l’action de l’homme d’État sur les forces profondes » (chap. 12), finalement « la décision » (chap. 13). Cette analyse des comportements et des actions politiques dans les relations internationales remonte aux années 1960. Quarante ans plus tard, il semble que la justesse des analyses, de l’évaluation de situations ante ainsi que des jugements historiques pourrait aider à éclairer la lanterne des communicateurs de la souveraineté du Québec.

III. – Conclusion. Les auteurs s’adressent plus particulièrement aux historiens. Cependant, le discours vaut tout autant pour les meneurs d’idées et les chefs politiques. La naissance de la pensée complexe n’est pas une invention de la dernière décennie.

ANNEXE

L’Académie de l’indépendance
Le bouclier antimissile américain


Document

Les conceptions de l’intérêt national du Canada s’expriment dans tous les domaines, notamment dans celui des affaires étrangères. Par exemple, la question du bouclier antimissile américain est dans cet ordre de choses. Le Canada doit se positionner selon sa conception de l’intérêt national. Le Canada ne doit pas se contenter de rêver seulement, il doit agir au plan international en fonction de son intérêt national. Les conséquences de ses gestes conditionnent inévitablement le Canada tout entier. À cet égard, les deux séries (abstraite et concrète) des conceptions de l’intérêt national (cf. Graphiques 4 et 5) peuvent servir à nous faire comprendre la politique nord-américaine canadienne, sans compter que le Graphique no 1 demeure vrai quand même pour le Canada en tant que nation satellite des États-Unis (tout en demeurant une nation indépendante).

Les deux articles récents du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) publiés dans La Presse d’hier et d’aujourd’hui nous éclairent sur la politique canadienne en matière de défense, mais surtout pour son comportement en ce qui à trait à la défense de son indépendance en tant que pays. Voilà le sujet qui nous intéresse et pour lequel les Québécois et les Québécoises devraient accorder une d’attention plus grande.

Les extraits sélectionnés de la publication du CÉRIUM veulent permettre une réflexion sur une question que soulève le fait d’être un État indépendant et comment cette indépendance peut être maintenue, protégée ou même défendue au besoin. Les souverainistes québécois devraient apprendre à réfléchir sur la notion d’indépendance à l’instar de l’exemple canadien. Cet effort permettrait de mieux comprendre ce que signifie d’accepter de vivre avec les autres, mais par soi ; de collaborer, mais dans l’autonomie ; de faire ensemble, soit d’être « together but on our own feet ».

Bruno Deshaies

Sources :

1) Raymond CHRÉTIEN, Michel FORTMANN, Stéphane ROUSSEL ET Daniel BRISSON, « Une réalité incontournable. La question n’est plus de savoir si oui ou non un système antimissile sera déployé, mais plutôt quelle forme il prendra. » Dans La Presse, 27 octobre 2004, p. A21 (« Forum »).

Premier article.

2) Raymond CHRÉTIEN, Michel FORTMANN, Stéphane ROUSSEL ET Daniel BRISSON, « Oui, mais... Le Canada doit s’impliquer dans le projet de bouclier antimissile américain, mais pas à n,importe quel prix. » Dans La Presse, 28 octobre 2004, p. A21 (« Forum »).

Second article.

N. B. M. Raymond Chrétien est le neveu de l’ex-premier du Canada, M. Jean Chrétien. Il est président aujourd’hui du Conseil du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

La sécurité, la souveraineté et la position internationale du Canada

EXTRAITS
Premier article

Le gouvernement américain mène des recherches sur les systèmes de défense contre les missiles balistiques depuis 1955. Près de 50 ans et des centaines de millions de dollars plus tard, les dernières touches sont actuellement apportées à un système de défense antimissile limité. [...]

Les tests qui ont été menés jusqu’à présent n’ont pas réussi à prouver hors de tout doute l’efficacité du bouclier antimissile. Selon une étude du General Accounting Office, les tests ont de graves lacunes tant au niveau du réalisme qu’au niveau de l’efficacité. Malgré cela, l’administration Bush prévoit consacrer plus de 10 milliards de dollars au projet en 2005. [...]

Officiellement, le bouclier antimissile est destiné à protéger le territoire américain d’une attaque provenant d’un État voyou ou d’un missile lancé accidentellement. [...]

Pour ce faire, les États-Unis prévoient, entre autres, augmenter leurs capacités défensives de façon à ne pas dépendre entièrement de la dissuasion nucléaire offensive. Le bouclier antimissile s’inscrit dans cette nouvelle vision en permettant aux dirigeants américains d’orienter leur stratégie vers des moyens de dissuasion plus conventionnels. [...]

Le résultat de l’élection présidentielle du 2 novembre 2004 aura un impact important sur l’avenir du bouclier antimissile américain. L’existence d’un tel système de défense semble être assurée, mais quand ? et comment ? sont des questions qui peuvent toujours recevoir de nouvelles réponses.

Second article

La participation du Canada au bouclier antimissile américain fait actuellement l’objet d’un important débat. Depuis quelques semaines, plusieurs experts se sont prononcés sur la question, adoptant souvent une position défavorable au projet. Toutefois, plusieurs de leurs arguments portent plus sur la pertinence de mettre en place ce système défensif que sur la participation canadienne proprement dite. Il est important de comprendre que l’existence du bouclier ne dépend pas de la participation du Canada. [...]

Les enjeux pertinents au débat canadien sont plutôt la sécurité du territoire, la souveraineté et la position internationale du Canada. Dans le contexte actuel, Ottawa doit agir de façon à respecter ses priorités et à atteindre ses objectifs. Quels sont-ils ? [...]

La préservation de la souveraineté est un autre objectif important. Le Canada doit entretenir des relations étroites avec les États-Unis dans le but de s’assurer que ses intérêts sont toujours pris en compte au moment de l’élaboration des politiques et de la prise de décision. Pour y arriver, l’asymétrie de la puissance économique et militaire entre les deux pays est atténuée par des accords et des traités qui imposent un cadre régulateur bilatéral permettant de préserver la souveraineté canadienne. [...]

Quoiqu’il en soit, la mise en place de systèmes défensifs ne va pas à l’encontre de la politique de défense canadienne.

La plupart des objectifs canadiens en matière de défense sont compatibles avec une participation au bouclier antimissile. [...]

Les principales raisons qui justifient une participation du Canada au bouclier antimissile sont directement liées au respect des objectifs canadiens en matière de défense. Premièrement, la prise en charge totale par les États-Unis de la défense de l’Amérique du Nord affecterait négativement la souveraineté du Canada en matière de défense. [...] Deuxièmement, le Canada, devant l’existence du bouclier antimissile, se doit de jouer un rôle aussi bien technique que stratégique. [...] Troisièmement, il est important pour le Canada de préserver une importante collaboration en matière de défense avec les États-Unis dans le but d’assurer la sécurité du territoire nord-américain.

Pour ces raisons, le Canada devrait accepter de participer au projet de bouclier antimissile américain, mais pas à n’importe quel prix. Certaines limites doivent être fixées pour s’assurer que tous les objectifs canadiens soient respectés.

Une des figures les plus importantes de l’histoire de la diplomatie canadienne récente, M. [Raymond] CHRÉTIEN a représenté le Canada à titre d’ambassadeur notamment en France, aux États-Unis, en Belgique, au Mexique et au Congo.

Michel FORTMANN est professeur titulaire de science politique à l’Université de Montréal et Directeur de recherche en Politique étrangère et sécurité de la Chaire.

Stéphane ROUSSEL (Ph.D. Montréal, 1999) est professeur adjoint au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal.

Daniel BRISSON est chercheur au Groupe d’étude et de recherche sur la sécurité internationale.