«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 192

«LE GALA» DE DESJARDINS : aucune improvisation possible

Guy A. Lepage conduit le bal à sa façon.

Bruno Deshaies
jeudi 4 novembre 2004

« Ce monde est un grand bal où des fous...
Pensent enfler leur être et hausser leur bassesse. »
(Voltaire)

« Ce n’était qu’un orage
Ce n’était qu’une cage
Tu reprendras ta course
Tu iras à la source
Tu boiras tout le ciel
Ouvre tes ailes
Liberté, Liberté
Liberté. »
(Richard Desjardins,
Le cœur est un oiseau.)

Le 26e Gala de l’ADISQ s’est tenu dimanche dernier dans une atmosphère sulfureuse (cf. NOTE no 1). Le Père supérieur Guy A. Lepage (ou Le Pape !) s’est permis toutes les facéties de son cru. Il jouissait. Toutefois, ils semblait bien seul avec son air de baveux et son verre de vin qu’il n’a pas bu jusqu’à la lie. N’importe qui peut dérailler, mais déconner pendant trois heures d’affilée pour un show bel et bien préparé et en plus après cinq années d’expérience dans ce poste d’animateur, il n’a pas à pavoiser sur sa capacité d’animateur à la con. Il a entraîné toute une « colonie artistique » à se comporter comme lui. À part quelques piètres et timides répliques, l’animateur s’est cru tout permis, y compris de lancer négligemment et avec mauvaise humeur comme un BÉBÉ mécontent un trophée Félix sur le plancher dans la coulisse. « Tiens toé ! » Et Félix là-dedans, petit con de Guy A. ! Le verre de vin était-il de trop ?

Richard Desjardins
PHOTO : Auteur ou compositeur de l’année
Album de l’année – populaire
Spectacle de l'année – Auteur-compositeur-interprète

Pendant trois heures, Guy A. Lepage s’est moqué de presque tous les artistes. Il donnait souvent l’impression d’être dans sa bourgade culturelle isolé (d’autres diront le gros village) et très loin de la réalité. Notre ministre de la Culture et des Communications du Québec, la complaisante Line Beauchamp, était présente. Liza Frulla, ministre avec portefeuille ($) à Ottawa, était aussi présente ainsi que Denys Arcand, cinéaste, qui trouvait tout cela très drôle et d’autres qui ne savaient plus quoi dire. Pensant faire le drôle, il a fait grincer des dents un peu tout le monde. Lancer un Félix dans la coulisse, mon gars, à quoi as-tu pensé ? Est-ce que Richard Séguin qui a vu de très près la photo en médaillon de Richard Desjardins (absent) monté sur un piquet a véritablement apprécié la farce même s’il a souri ? Et notre pitre (ou piètre, c’est selon,) animateur tenant à nouveau des propos vengeurs s’amusait encore jusqu’à provoquer en duel Richard Desjardins à son programme « Tout le monde en parle » qu’il anime (!) pour la Société Radio-Canada. Encore sous le choc, deux jours plus tard, il déclare : « S’il [Richard Desjardins] est pas venu prendre ses prix, ça existe Purolator. Ce n’est pas ma fonction, je suis l’animateur du gala. » S’il savait qu’il était un animateur, alors il n’avait qu’à s’en tenir à son rôle d’animateur plutôt que de faire de la satire.

Michel Rivard a été honoré par l'Académie.

Heureusement, la tête « hommagée » de Michel Rivard (pour ses trente ans de carrière dans la chanson) a su donner un certain éclat à ce spectacle délirant. Il nous a rappelé avec humour les difficultés du métier et le courage qu’il faut déployer pour faire ce qu’on aime vraiment. Il y avait de la sérénité dans son discours et de l’intelligence dans l’acceptation de son trophée en hommage à sa carrière d’auteur-compositeur-interprète. Il a prouvé qu’il avait plusieurs cordes à son arc. Il se démarquait clairement de l’image « Juste pour rire » que donnait Lepage à ce Gala des artistes.

Le Gala de l'ADISQ, dimanche soir [31 octobre] sur les ondes de Radio-Canada, a écrasé la concurrence, en rassemblant 1,8 million de téléspectateurs.

Devant un public aussi nombreux à l’écoute, le 26e Gala de l’ADISQ aurait pu être mieux animé. Si Guy A. Lepage ne sait pas qu’il a dépassé les bornes, alors il faut le lui dire. (Voir NOTE no 2.) S’il n’a pas compris qu’il n’était pas à son émission « Un gars une fille », il faut le lui dire. S’il n’a pas compris que ce Gala de la culture populaire ne peut et ne doit pas se limiter à véhiculer des nouvelles et des potins sur les artistes, alors qu’on le lui dise. S’il n’a pas deviné que de nombreuses farces qu’il nous a assénées ne l’étaient que pour satisfaire une galerie d’initiés, alors il faut le lui dire. Même si son gros ego a été très déçu de l’absence de Richard Desjardins, il n’avait pas à réagir au point de salir le Félix qui lui était adressé et de tenir des propos déplacés, alors qu’il s’excuse. Il ne peut pas à lui seul conduire le bal de la culture populaire à sa façon et selon ses émotions personnelles.

Dans son rôle d’animateur, il n’avait pas à juger, mais à présenter les artistes gagnants. Bref, s’il cessait de persifler continuellement, il se rendrait service et il pourrait nous offrir autres choses que des nouvelles et potins ou des histoires biscornues, de sexe, etc. qui ne reflète pas le travail en profondeur de nombreux et de nombreuses artistes au Québec. Ses propos ont dépassé le bon goût et le bon sens quant à la nature de l’événement artistique qu’il animait. J’imagine que le Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue devrait s’excuser de lui avoir offert un Doctorat honoris causa le 15 mars 2004 (cf. RÉF., no 2). (L’hommage qui lui était adressée à l’occasion de son 56ième anniversaire de naissance mérite une lecture attentive.)

Il n’y a pas eu que Richard Desjardins qui a été soumis aux blagues et aux remarques acides de l’animateur. Un autre artiste qui roule sa bosse au Québec depuis trente ans a eu la malchance de se faire ridiculiser au sujet du remix de ses chansons vieilles de vingt ans. Il s’agit de Paul Piché. Un autre créateur qui continue son chemin en laissant libre cours à des DJ et à de jeunes réalisateurs pour fournir de nouvelles interprétations de ses chansons. Quel déshonneur pour Guy A. Lepage qu’un chanteur ose laisser ses chansons vieilles de vingt ans entre les mains de DJ et de remixeurs. Une fois de plus, expliquez-vous ? Ah ! oui, j’y pense. Vous l’inviterez à votre émission « Tout le monde en parle. »

Comme pour Richard Desjardins, il est possible que la carrière de Paul Piché ne convienne pas à la sensibilité à l’animateur-vedette de Radio-Canada. De toute façon, avec ce que nous savons du Gala de l’ADISQ 2004, aussi bien parler des sensibilités du chanteur Piché.

Voilà un homme et un chanteur de 51 ans qui a une trentaine d’années d’expérience avec le public, d’abord dans les bars avec ses premières chansons, puis une autre vie par ses tournées de spectacles au Québec et la télévision. De plus, comme citoyen, c’est homme qui est préoccupé par deux questions importantes : la souveraineté et l’environnement. C’est un artiste qui s’intéresse à la société dans laquelle il vit.

Récemment, dans la série les « Grandes entrevues » diffusée le 21 octobre dernier à la radio de CKAC, Paul Piché a discuté de ses chansons remixées, de l’environnement et des cours d’eau au Québec, mais aussi de souveraineté avec Mario Langlois (cf. RÉF. no 1). La partie la plus longue de l’entrevue était d’ailleurs consacrée à la souveraineté. Elle a duré une vingtaine de minutes. Avec l’environnement, ce sont les deux causes qu’il défend.

Cette entrevue avec Mario Langlois de CKAC est l’une des meilleures entrevues que j’ai jamais entendue depuis denombreuses années. D’entrée de jeu, l’animateur lui dit, en substance qu’il y a de l’essoufflement dans la population par rapport à la cause de l’indépendance. En réponse à cette affirmation, le chanteur répond du tac au tac : « Non, pas pour moi. » Ce sont les fédéralistes qui entretiennent ce discours. Pour eux, la souveraineté, c’est vieux, c’est dépassé, ce n’est plus à la mode. Pourtant, ce sont les jeunes qui viennent à mes spectacles : ils ne vieillissent pas ! C’est plutôt le chanteur qui a vieilli et les spectateurs plus vieux qui sont au fond de la salle. »

« Je ne suis pas péquiste.
Je suis souverainiste avant tout. »
(Paul Piché)

Au Conseil de la souveraineté, d’aucuns croient qu’il faut « rajeunir la souveraineté ». Selon Piché, la souveraineté ne sera jamais une vieille idée. De toute façon, lance-t-il impérativement : « Ça se rajeunit pas la souveraineté. Ça ne vieillit pas. » C’est comme la démocratie, la liberté... D’un autre côté, qui écrit, qui défend le fédéralisme pour les Québécois ? On me disait : « C’est bon ce que tu fais, mais c’est dépassé. On m’a dit ça toute ma vie. » Pourtant, la souveraineté est encore importante. « Elle est, précise-t-il, à la base de toutes mes causes. » Il ajoute : « Toutes mes causes vont tomber le jour où les gens vont abandonner l’espoir d’agir par eux-mêmes. » Et il continue : « On est capable d’être autonome. » Pour contrer cet espoir, de l’autre côté, les fédéralistes font peur au monde à l’année. Nos chroniqueurs politiques se font les échotiers de pareilles idées et ils proclament que c’est un suicide politique que la souveraineté pour le PQ.

Au cours de l’entrevue, Piché déclare ouvertement : « Je ne suis pas péquiste. Je suis souverainiste avant tout. Je ne suis pas membre du PQ. Je vote pour le PQ. » « La pagaille au PQ » est une de ces exagérations du quotidien La Presse. Les chroniqueurs agissent de telles sortes pour que le Parti québécois ne prenne pas de chances. D’où les questions de Piché : « Qu’est-ce que vous voulez ? Voulez-vous que ça change ? Vous ne voulez-vous pas qu’il prenne de chances ? Décidez-vous les chroniqueurs ? »

Pour le camp souverainiste, le chanteur tient des propos sans ambiguïtés. « Les souverainistes eux-mêmes, déclare-t-il, ne sont pas assez souverains. Les souverainistes ont peur de l’affirmer. S’il n’y a personne pour défendre cette idée là, de l’affirmer sans gêne... On a une gêne... On a un manque d’affirmation. « Ce sont des réflexes de colonisés. Il faut perdre ça. Même nous. Même moi. Moins maintenant... Je me suis rendu compte un jour que je défendais moins bien cette idée là que je défendais l’environnement. On comprend qu’il n’y a personne qui va me haïr si je défends des baleines... Ce n’est pas le même prix à payer lorsqu’il s’agit de la souveraineté. Les gens sont très émotifs. En fait, c’est une idée plus difficile à défendre. Il faute le faire de façon noble. De façon relaxe. Il faut le faire... » En revanche, « si le PQ avait le vague à l’âme, je voterais pour le Parti vert. » Malgré tout, je suis assez confiant. En revanche, « je suis plus inquiet pour l’avenir de la Planète finalement que pour la souveraineté. Je pense que cela va se faire. C’est une très bonne nouvelle si on se prend en mains. » (Voir ANNEXE.)

Faut-il attendre un Messie ? Un capitaine de la souveraineté ? Piché se fait plutôt philosophe. « Ça prend un Moïse, un leader... C’est un peu la nature humaine. On fonctionne comme ça. Il nous faut un chef. » Et l’interviewer de conclure l’entrevue sur une dernière note : « Vous feriez un bon Moïse, Paul Piché. » En effet. L’essentiel sur la souveraineté a été dit dans un langage simple et compréhensible. Il a dit ce que pouvait signifier agir par soi-même ou être capable d’être collectivement autonome. Il a parlé clairement d’affirmation et de défense de cette idée de souveraineté. Il n’y avait pas de place pour l’ambiguïté, la langue de bois et la rectitude politique. Une entrevue que les souverainistes devraient diffuser auprès des sceptiques ou des souverainistes incertains ou embrouillés.

Avec des personnalités comme Richard Desjardins, Michel Rivard, Paul Piché et bien d’autres plus jeunes ou moins jeunes, il est inacceptable qu’un hurluberlu comme Guy A. Lepage tourne en ridicule le Gala des Félix par des blagues de plus ou moins bon aloi ou des gestes disgracieux. L’animation de ce Gala annuel n’a pas à faire l’histoire humoristique de tous les artistes qui se présentent sur la scène ou qui ont fait l’objet d’une petite histoire singulière au cours de l’année. Cette soirée n’est pas à proprement parler une soirée « Juste pour rire ».

La soirée des Félix devrait nous faire vivre pendant quelques heures la culture de la musique populaire du Québec. Un peu d’histoire ne nuirait pas aux présentations des artistes, des musiciens, des interprètes de cet aspect de la culture québécoise. On veut en savoir plus sur cette culture que sur les nouvelles et potins qui ne concernent que les artistes seulement. Ainsi l’ADISQ n’aurait pas à gérer une crise de personnalité ou à répondre à des questions comme celles-ci : « Qu’est-ce qui fait là Gros gars et sa chainsaw ? C’est-tu un acteur ? C’est-tu l’animateur ? » (Cité dans NOTE no 1.) Acteur ? Animateur ? Pour le gala de dimanche dernier, on pourrait ajouter : proviseur ? Malheureusement pour M. Lepage, cette période est révolue dans l’histoire du Québec.

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCES :

(1) Mario LANGLOIS, « Paul Piché. » À l’émission « Les grandes entrevues » à la radio de CKAC, 21 octobre 2004. 30 min.

(2) Jules ARSENAULT, recteur de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, « Hommage à Richard Desjardins. » 15 mars 2004. Théâtre du Cuivre de Rouyn-Noranda, remise du Doctorat honoris causa ès arts à M. Richard Desjardins. EXTRAIT de l’hommage :

« Partout, dans son œuvre, il dénonce l’injustice et l’inhumanité. Il remet en question la façon dont un être humain doit « gagner sa vie ». En parallèle, il s’attaque aux hiérarchies, aux fonctionnaires, aux élus et aux dirigeants de toutes sortes. Autre exemple : dans Le gala, écrit par Michel X.Côté, aussi de Rouyn-Noranda par le biais de son héros Gros-Gars, il ébranle les certitudes et les conventions du monde – quelquefois artificiel – de la culture et, plus largement, de celui du pouvoir. »

NOTES :

(1) « Le numéro du lancer du Félix avait été écrit, approuvé et répété comme l’a confirmé la conceptrice Josée Fortier. Quant à la photo en médaillon de Desjardins plantée au bout d’un bâton, elle n’a pas été bricolée en deux secondes sur l’inspiration du moment. L’accessoire attendait son moment de gloire dans les coulisses depuis deux heures. Pour l’improvisation et l’impétuosité, on repassera. » Nathalie Petrowski, « Gros gars et sa « chainsaw ». Dans La Presse, mercredi 3 novembre 2004, p. 3 (« Arts et spectacles »).

(2) Tel que rapporté par Alexandre Vigneault dans La Presse : « Après voir feint d’arriver au Théâtre Saint-Denis dans un hélicoptère affrété par Julie Snyder – clin d’oeil au transport en ambulance de Marie-Élaine Thibert et Wilfred Le Bouthillier qui a défrayé la chronique cette année –, Guy A. Lepage a vite sorti ses crocs. Il a écorché Josélito, s’est moqué de la dernière mésaventure d’Éric Lapointe et s’en est pris aux radios commerciales, qui n’ont fait tourner que 90 des 1700 nouvelles chansons enregistrées par des artistes québécois au cours de la dernière année. La diversité à la radio est le prochain combat de l’ADISQ, qui offre à compter d’aujourd’hui une compilation à chaque personne qui achète un disque québécois. » (1er novembre 2004, p. A6.)

ANNEXE
L’Académie de l’indépendance
« S'affairer à préparer l'indépendance du Québec. »
(Daniel Gomez)

Document

Les propos que vient de tenir le sociologue Daniel Gomez (cf. Source) devraient rallier les nombreux indépendantistes qui piaffent ici et là sans faire l’unanimité dans leur action. La multiplication abondante des opinions de lecteurs et lectrices dans la même perspective que M. Gomez ouvrirait probablement des portes aux indépendantistes. Cette diffusion massive ne devrait pas se faire uniquement par le truchement du quotidien Le Devoir, mais aussi dans tous les médias écrits du Québec.

Un courant doit passer quelque part un jour. Il faut créer le MOUVEMENT. Pas d’improvisation. Que chacun se fasse valoir par des gestes civiques. L’action de tous et chacun ressemblera finalement à une vaste pétition publique. Que les citoyens et citoyennes expriment ouvertement et publiquement ce qu’ils ou elles pensent. Qu’il soit clair que les Québécois et les Québécoises manifestent qu’ils en ont assez de voir le Québec s’autodétruire progressivement pour ne devenir que l’État de la gouvernance de deux ministères : la Santé et l’Éducation.

Il en faut d’autres comme Paul Piché qui osent affirmer publiquement et en des termes non équivoques la place centrale que la souveraineté occupe dans leur vie. Pendant qu’un artiste s’évertue à faire comprendre aux Québécois et aux Québécoises la portée fondamentale de la souveraineté, à l’autre bout du spectre politique, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, s’en va-t-en-guerre au Canada-Anglais (c’est-à-dire dans le ROC). C’est même la troisième fois qu’il refait la tournée pancanadienne. Il l’avait fait une première fois en 1998, puis il a récidivé en 1999. Cinq ans plus tard, il recommence la même croisade (cf. Source : Castonguay). Croit-il que les choses ont bien changé au Canada ? Veut-il rééditer les conférences inutiles de Claude Ryan au Canada-Anglais ? Sait-il qu’il perd son temps ?

Un État tronqué est inacceptable pour l’ensemble des Québécois. Il faut mettre fin au fait que la province soit de « de moins en moins gérable ». Pour éviter cet écueil déplorable, l’offensive de tous et de toutes les indépendantistes nous oblige à commettre un acte civique pro-indépendantiste. L’opinion de M. Gomez donne le ton à un style de prise de position indépendantiste. Les indépendantistes doivent s’exprimer partout et sur tout le territoire du Québec. Pour ce changement, ce n’est pas Montréal qui est la plaque tournante, ce sont tous les Québécois et Québécoises habitant dans toutes les régions au Québec. Allez de l’avant !

Bruno Deshaies

Sources : Daniel GOMEZ, « Suis-je un « pur et dur » ? Le PQ ne devrait plus se présenter comme un parti de l'alternance, mais s'affairer à préparer l'indépendance du Québec. Réponse à Michel David. » Dans Le Devoir, mercredi 3 novembre 2004.

Alec CASTONGUAY, « Gilles Duceppe d'un océan à l'autre. Le chef bloquiste retourne expliquer la souveraineté à l'extérieur du Québec. » Dans Le Devoir, mercredi 3 novembre 2004.

TEXTE

« Le PQ ne devrait plus se présenter comme un parti de l'alternance. »

« Les nations naissent rarement dans la candeur. Je me suis souvent demandé si, toutes proportions gardées, le véritable coup d'État réalisé par Pierre Trudeau lors du rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982 n'était pas l'acte fondateur de la nation canadienne. L'histoire le dira. Créer une nation, c'est faire un geste volontaire, toujours dramatique et parfois violent. Les pragmatiques à eux seuls peuvent difficilement accoucher d'une nation. » (Christian Rioux, Le Devoir, le 10 octobre 2004.)

En lisant cette lumineuse déclaration de Christian Rioux, je ne peux m'empêcher de regretter que Pierre Trudeau n'ait pas été indépendantiste. Cet homme avait le sens de l'histoire et de la politique. Il avait un projet national et il l'a imposé, même si cela a été fait contre la volonté de près du quart de la population canadienne. Ce que l'histoire retient surtout de lui, c'est qu'il fut le fondateur du Canada moderne.

Il est vrai que les nations naissent rarement dans la candeur, et il faudrait avoir la cécité politique d'un Bernard Landry et des leaders « pragmatiques » du Parti québécois pour croire que 51 ou 52 % de OUI à un référendum suffirait pour obtenir une souveraineté tranquille. Or, derrière le « radicalisme » de Bernard Landry lors du dernier conseil national de son parti, radicalisme que semble déplorer Michel David, on reste toujours fidèle à la stratégie étapiste chère à Claude Morin, même si les éléments du « plan Landry » sont en effet un peu plus radicaux. Mais s'il n'arrive pas à sortir de l'obsession référendaire, ce plan a cependant un mérite : il devrait faire porter les prochaines élections exclusivement sur la souveraineté du Québec. Le PQ ne devrait plus se présenter comme un parti de l'alternance voué à gérer une administration provinciale. Il aura comme mission essentielle et presque exclusive de préparer l'indépendance du Québec. Fini, donc, le double discours et les appels pathétiques de Bernard Landry qui, lors des dernières élections, demandait aux fédéralistes de voter pour lui. Pourquoi le pouvoir ?

Il est possible, comme le souligne Michel David, que cette stratégie donne le pouvoir aux libéraux ou au parti de Mario Dumont. Et après ? À quoi sert le pouvoir pour un parti souverainiste s'il ne peut réaliser ce pour quoi il a été fondé ? À faire avancer la cause, répondraient David, Lisée et Morin. À la lumière du catastrophique score de 33 % lors des dernières élections, il ne semble pas que la cause ait tellement avancé. Elle avance peut-être bien plus lorsque ce sont des fédéralistes qui s'embourbent dans la gestion d'une province, de moins en moins gérable. Un parti politique qui veut avoir une envergure nationale ne doit plus se compromettre dans une gouverne provinciale. C'est la conclusion à laquelle sont arrivés de plus en plus de souverainistes.

Plutôt que de les caricaturer en les qualifiant de « purs et durs », comme les médias et M. David tendent à le faire, il vaudrait mieux s'attarder sur leurs motivations et leurs calculs politiques. Pour ce courant à l'intérieur du PQ, il est clair que l'étapisme a donné ce qu'il pouvait donner. Il faut maintenant aller plus loin, ne plus permettre aux Québécois d'avoir « le beurre et l'argent du beurre », c'est-à-dire d'avoir un gouvernement souverainiste dans un système fédéral. Le dramatique taux d'abstention au dernier scrutin provincial est d'ailleurs la preuve que ce scénario semble lui aussi épuisé. Il est temps de revenir aux vrais enjeux : il en va de l'avenir même du mouvement indépendantiste.

Enfin, il n'est pas évident qu'une défaite à un troisième référendum ait des conséquences politiques si graves que ça. Pas plus graves en tout cas que la défaite électorale d'un parti indépendantiste. Au contraire, si la question est très claire et qu'une partie très importante de la population continue de dire OUI, le débat reste ouvert. Mais si, après 40 ans de militantisme, le OUI est très minoritaire, alors le débat sera déchirant et se fera à l'intérieur du mouvement souverainiste.