«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 193

Yves Beauchemin

« Un souverainiste convaincu » (Nathalie Petrowski)

Bruno Deshaies
jeudi 11 novembre 2004

Mon pays, c'est cette langue française,
Si vive, grave et pétillante,
C'est cette longue marche,
Commencée il y a bientôt quatre siècles
Dans la splendeur et la dureté d'un continent nouveau,
Au bout de laquelle nous attend
La lumineuse Liberté.
(Yves Beauchemin, « Mon pays ! » Mars 1998.)

Devenu écrivain de métier depuis trente et un ans, Yves Beauchemin a maintenant 63 ans. Il est Québécois comme tous les autres. Il est de culture française. Mais l’évocation de ces deux seuls mots : « Mon pays ! » lui sonne « doux à l'oreille et au cœur ».

Mon pays le Québec,
C'est ce coin de planète où je me sens chez moi avec les miens.
C'est ce coin qui m'a vu naître
ou que j'ai choisi pour y poursuivre ma vie.

Ce Québec moderne, il est son « pays ». Il y découvre son attachement, ses espaces, sa géographie, sa longue marche, sa langue, ses habitants, sa manière de vivre et sa façon d’être au monde et surtout de l’affirmer et de le chanter. Même plus, ce « pays » le porte :

Il [mon pays] me parle d'une voix si douce et si prenante
Que j'en ai le coeur en fête !

Ces quelques extraits du poème intitulé « Mon pays ! » montrent à quel point l’enracinement de l’indépendance du Québec est au centre même des préoccupations de l’écrivain et du citoyen qu’il est.

Dans une entrevue récente avec Nathalie Petrowski du quotidien La Presse, la journaliste a noté que M. Yves Beauchemin est « dans la vie [...] un souverainiste convaincu ». Il lui a déclaré sans ambages : « C’est essentiel, sinon on va disparaître. » (RÉF., no 3.) Bien sûr, le Parti québécois dont il est membre vit des moments difficiles, mais cela ne l’inquiète pas outre mesure. « Pour lui, écrit la journaliste, les choses ne vont ni mieux ni plus mal qu’avant. » Mais l’écrivain s’explique : « Ça n’a jamais vraiment été bien au Québec dans la mesure où nous n’avons jamais eu notre liberté collective. À travers cela, il y a eu des bonnes journées et des moins bonnes. Il faut être patient. L’histoire est longue, mais heureusement nous sommes un peuple entêté. » (RÉF., no 3. Phrase mise en gras par nous.) Devant cette situation, le romancier ne baisse pas les bras. Il rêve de devenir journaliste de combat. Comme écrivain, Yves Beauchemin ne se plaint pas. Au contraire, déclare-t-il, « j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire ». Puis, il ajoute avec une certaine urgence : « j’avoue qu’en ce moment, ce dont je rêve le plus, c’est de faire du journalisme de combat pour avoir une influence plus directe sur MA société » (RÉF., no 3. Mot mis en gras et en majuscules par nous).

Yves Beauchemin

« ...pour les Québécois, le Canada est un cadenas ... »
(Yves Beauchemin)

Le 31 novembre 2003, dans une lettre qu’il adressait au quotidien Le Devoir, l’écrivain Beauchemin nous donnait un avant-goût de ce qu’il pourrait écrire demain. Il n’hésitait pas à dire que « pour les Québécois, le Canada est un cadenas ». Et au sujet de Jean Chrétien qui avouait avoir eu « l’intention [...] de rejeter un OUI victorieux en 1995 », il lui assène cette réplique : « le premier ministre montre à son tour ses tendances à la Pinochet et la mauvaise foi qui les accompagne » (RÉF., no 2). Voilà une belle preuve d’assurance et de loyauté envers son « pays » afin d’« avoir une influence plus directe sur MA société », tel qu’il l’a déclaré en entrevue avec Nathalie Petrowski (cf. RÉF., no 3).

Aux lecteurs, et lectrices, de cette chronique, nous avons dressé sur deux colonnes un tableau sommaire de certains articles que l’écrivain Beauchemin a communiqués aux journaux (voir RÉF., no 2). Pour vous guider dans votre réflexion, un aperçu de sa pensée apparaît sous la forme de « Notes » dans la colonne de droite. Le plus important est de reconnaître le point de vue fondamental de cet auteur au sujet de l’indépendance du Québec. On constate qu’il le fonde sur le concept de « pays » comme œuvre collective. C’est l’œuvre d’un peuple et de chacun de nous. « Car il n'est pas de pays, écrit-il, sans hommes ni femmes pour le connaître et l'aimer, l'embellir et le parfaire. » (Cf. le poème « Mon pays ! »)

Sa réflexion peut servir de guide à ceux et celles qui désirent comprendre qu’un individu n’est pas complètement libre s’il n’appartient pas aussi à une société qui est également libre collectivement. En définitive, n’être pas soi-même pour un autre, c’est en quelque sorte être un fantôme pour soi-même. C’est aussi ne pas être capable d’agir par soi-même. Ne plus être soi, c’est porter les habits d’un autre. Le fait est aussi vrai pour un peuple. En plus, le rapport de soi à la société ne fonctionne pas à sens unique. Chaque individu est partie prenante de sa société. La société, le groupe majoritaire, la nation québécoise sont eux-mêmes éducateurs. C’est ce que pense Yves Beauchemin (cf. ci-dessous la seconde citation).

« Le manque de liberté d'une collectivité affecte celle de chacun de ses membres. »

DOSSIER YVES BEAUCHEMIN
VIGILE.NET

Liste des articles retenus

« Je me fiche des chiffres. » Le Devoir, mercredi 5 novembre 2003 (« Lettres » : 31 octobre 2003).

Notes

« Ceci est mon pays », a répondu Collenette [ex-ministre de la Défense nationale sous Jean Chrétien], en faisant péter ses bretelles totalitaires. « Je me fiche des chiffres. C'est une chose de dire que vous voulez vous séparer, mais maintenant, on commence à jouer dur... »

Le mot de l’Académie
Liberté


« Quand deux esclaves se rencontrent, ils disent du mal de la liberté. » Proverbe terrible qui, en 12 mots, décrit le réflexe du colonisé comme un coup de bistouri ouvre un abcès.

On donnera les noms qu'on veut aux deux esclaves. Moi, j'ai mes prénoms : Jean et Stéphane. Car il y a des esclaves-gérants fort puissants, et parfois même couronnés. »

Le Devoir lundi 8 juillet 2002

« J’appartiens, en effet, à un peuple un peu bizarre qui, de toute son histoire, n'a jamais connu la liberté collective dans sa plénitude – avec ses joies et aussi ses risques. »

Liberté et esclavage
Le réflexe du colonisé
Les esclaves-gérants

Le guide égaré

« En fait, Lucien Bouchard ne semble pas saisir toutes les implications du dossier linguistique, particulièrement dans sa composante montréalaise. Il en a une vision provinciale, comme si le destin du Québec était contenu tout entier dans celui de sa capitale. Avec lui, la peur du qu'en-dira-t-on a été élevée au niveau de principe et la défense du statu quo s'est transformée en bible. »

Le Devoir 1er mars 2001.

Lucien Bouchard et la langue française.
Que fait-il du cas de Montréal ?

Il est un provincial.

Pettigrew et la bande dessinée

Pendant que M. Pettigrew invite les Québécois à se tenir à la fine pointe du progrès politique en abandonnant ce que Lord Durham appelait « leurs vaines espérances de nationalistes », le Canada, lui, peut continuer d'être « vieux jeu » en construisant sur notre démission collective – puis sur notre lente assimilation – la belle et noble nation canadienne.

Le Devoir 16 février 1999.

La nation canadienne c. la nation québécoise

« Un pays [le Canada] de plus en plus homogène culturellement, dirigé par un gouvernement qui ne répond plus qu'aux aspirations d'une seule de ses composantes culturelles, est-ce que ça ne serait pas, par hasard, un État-nation ? »

Parler français, pour combien de temps ?

Notre déclin démographique et le rejet par le Canada de nos aspirations collectives les plus légitimes nous obligent, pour conserver notre langue, à choisir la souveraineté.

Le Devoir 9 mars 1999.

La langue française et sa disparition au Québec

[Bill Johnson] Un héros à la crème. Johnson a la couenne dure ; il récidivera l'an prochain

Le Devoir 3 juillet 1998.

« La vue du fleurdelisé lui brûle les yeux comme les feux de l'enfer (il refuse d'en tenir un dans sa main). Il s'acharne contre la loi 101 - malgré le large consensus qu'elle a toujours obtenu chez les francophones - et promet de l'achever en ramenant au Québec le bilinguisme officiel et le libre accès à l'école anglaise pour les immigrants. »

Mon pays !

VIGILE.NET mars 1998.

Poème illustrant son attachement à son « pays » et la grandeur de ses espaces, sa géographie, sa longue marche, sa langue, ses habitants, sa manière de vivre et sa façon d’être au monde et surtout de la force de l’affirmer et de le chanter ainsi que de reconnaître la voix « douce et prenante » de ce « pays » qui est le sien propre.

La loi 101 : bientôt « une petite chose décorative »
Yves Beauchemin (L’auteur est écrivain)
La Presse du jeudi 7 mars 1996

« [...] La bataille des langues fait rage plus que jamais. [...] Aujourd'hui, elle a comme enjeu le contrôle d'une ville, Montréal, la seule métropole nord-américaine où le français a des chances de s'épanouir et de rayonner. C'est dans cette ville et nulle part ailleurs que notre langue joue son destin [...] ».

La liberté

Attardons-nous plus particulièrement à son article portant sur la « LIBERTÉ » (RÉF., no 1). Essayons de l’analyser un peu plus en profondeur.

Première citation :

Depuis des générations, ses habitants souffrent, sans trop le savoir, de ce que j'appellerais le syndrome de l'oiseau élevé en cage. La vue des barreaux les frustre mais en même temps les rassure. L'air libre les attire mais les étourdit. Des gens qui ne nous estiment pas beaucoup disent même à voix basse que nous sommes devenus des poules politiques aux ailes atrophiées.

Monsieur Beauchemin est notre compatriote. Il a ses idées sur le « pays » qu’il habite. Il nous en fait part. Que constate-t-il de son poste d’observation ? Il constate que le peuple québécois est un peuple coincé. Métaphoriquement, il le voit comme un « oiseau élevé en cage ». C’est le produit de la longue durée de son histoire, c’est-à-dire du temps et des événements subis collectivement et intériorisés lentement et progressivement, puis transmis d’une génération à l’autre. Malgré tout, ce peuple garde l’espoir, mais la liberté l’étourdit. Il se contente de projets sociaux sans être capable de passer à un autre niveau, celui du NATIONAL. Le cadre fédéral suffit à sa liberté. Pourtant, il s’échine à dénoncer les abus du système, mais il ne parvient pas à mettre en place les bases d’une pensée politique indépendantiste. De plus, il « n'a jamais connu la liberté collective dans sa plénitude – avec ses joies et aussi ses risques », si bien que ses individus sont « des poules politiques aux ailes atrophiées ». Quel destin politique lamentable ! Les Québécois sont d’ailleurs passés maîtres dans l’art de se lamenter continuellement ! Nos ministres des Finances en sont les plus grands spécialistes.

Au lieu de nous faire perdre la tête, ce constat foudroyant devrait nous rappeler l’urgence d’une action collective concertée et la volonté de découvrir ce que l’écrivain appelle « la lumineuse Liberté ». L’anticiper aujourd’hui, nous permettrait d’entrevoir cette liberté collective que nous offre l’indépendance qui en ce moment jaillit au bout du tunnel. S’y rendre est le défi à relever tous les jours.

Il est évident que ce constat ne se dissocie pas du dernier référendum de 1995 si tant est que « les peuples à qui on a ravi leur liberté n'aspirent qu'à une chose : la retrouver ».

Seconde citation :

Suis-je hors de mon sujet ? Je ne le crois pas. Le manque de liberté d'une collectivité affecte celle de chacun de ses membres. Les artistes québécois savent cela. Il n'est pas toujours facile pour eux, quand ils sont en mission à l'étranger, de représenter un peuple-fantôme qui n'a pas encore enseigne sur rue. Cela n'aide pas à se faire connaître. Et cela ne donne pas d'inspiration ! (RÉF., no 1.)

Au sujet d’une question aussi grave et aussi importante que celle de décider de son indépendance collective, les liens entre l’individu et la société sont réciproques. Avons-nous évalué à quel point l’absence de liberté collective lamine imperceptiblement et sournoisement la liberté d’esprit individuelle des Québécois et des Québécoises et leur capacité à se présenter pour ce qu’ils sont en tant que tels ? N’est-ce pas de là que vient à Yves Beauchemin l’idée de penser « représenter un peuple-fantôme » ? Sommes-nous tous et toutes des représentants d’un « peuple-fantôme » ?

Bien sûr, l’image est choquante. Bien évidemment, Denise Bombardier sera certainement la première à grimper dans les rideaux ; Claude Charron nous dira probablement qu’il gagne bien sa vie et vit bien et même qu’il est heureux au Canada ; ou Jacques Godbout qui soutiendra que nous jouissons de tous les droits et libertés individuels et se demandera pourquoi on se plaint ; et encore, Guy A. Lepage qui ne réfléchit pas toujours avant d’agir, nous affirmera qu’il croit dur comme fer qu’il peut faire ce qu’il veut à Radio-Canada et qu’il n’est surtout pas censuré. Combien d’autres Québécois qui, trop avancés dans leur processus d’assimilation, ne peuvent absolument plus rien comprendre à la notion du vide de liberté collective, rejetteront d’emblée sans autres formes d’analyse le constat d’Yves Beauchemin. On sent très bien que des réactions passionnées nient l’existence du « peuple-fantôme » au nom de peuple canadien auquel les Québécois et les Québécoises, croient-ils, appartiennent à part entière. D’ailleurs, on le leur a assez dit et assez répété à coup de milliards (pensez aux chaires de recherche du Canada, aux bourses du Millénaire, à la Fondation P. E. Trudeau, aux commandites, etc.) qu’il leur est maintenant impossible de penser autrement. Heureusement, Yves Beauchemin leur rappelle que nous sommes collectivement conditionnés. Pire, que « cela n'aide pas à se faire connaître. » Et pire encore : « Et cela ne donne pas d'inspiration ! » Le croyez-vous ?

Nous perdons trop de temps à critiquer les fédéralistes. La contrepartie consisterait à consacrer plus de temps à faire comprendre et à défendre la souveraineté. C’est ce que fait l’écrivain Yves Beauchemin avec toutes les cordes à son arc dont il dispose : la parole, l’écriture et l’engagement d’un citoyen. À celles-ci, il ajoute la volonté, la détermination, le courage, le sens de la lutte et l’espoir. C’est lui qui a raison.

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCES :

(1) Yves BEAUCHEMIN, « Le mot de l'Académie. LIBERTÉ. » Dans Le Devoir lundi 8 juillet 2002.
À l'invitation du Devoir, l'Académie des lettres du Québec offre à nos lecteurs cette série estivale [2002] inspirée des mots du temps. Chaque semaine, un écrivain, membre de l'Académie, écrira les réflexions que lui inspire un mot qu'il a choisi.

(2) Yves BEAUCHEMIN, Rubrique : « AUTEUR ». Dans Vigile.net. Liste des articles publiés entre 1996 et 2002.

Veuillez ajouter à cette liste le texte suivant : « Je me fiche des chiffres. » Dans Le Devoir, mercredi 5 novembre 2003 (« Lettres » : 31 octobre 2003).

(3) Nathalie PETROWSKI, « Yves Beauchemin. Comme un troisième fils. » Dans La Presse, dimanche 7 novembre 2004, p. 1 et 2 (« Arts et spectacles »).