«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 194

Ce qui se dit. Ce qui ne se dit pas.

Des portraits à répétition du Québec annexé

Bruno Deshaies
jeudi 18 novembre 2004

La grande société québécoise qui s’affiche à tour de bras dynamique, moderne et presque inébranlable, s’enlise depuis plusieurs années dans l’humour, le bavardage et les cancans. L’événement Guy A. Lepage à la soirée des Félix a dépassé les limites du supportable. Ses plates excuses et les erreurs de jugement partagées entre lui et Desjardins (selon l’avis de l’animateur qui est à la fois juge et partie) paraissent singulièrement suspectes.

Avant même les excuses de l’animateur de Tout le monde en parle, Odile Tremblay du quotidien Le Devoir avait réussi à mettre brillamment en perspective cet événement mesquin par rapport à la Culture. « Pourtant, la culture avec un grand C existe encore. » (NOTE no 1.) Et là, on est loin des commérages !

Cette entrée en matière sert de prétexte à un certain alignement d’extraits d’articles publiés dans Le Devoir et La Presse au cours des dernières semaines. Une impression générale nous incite à dire que notre ego collectif ne manque pas d’assurance : nous sommes les meilleurs. Néanmoins, les Québécois-Français vivent une situation de société minoritaire écartelée par des tensions sociales qui ne sont pas que des affaires de gauche ou de droite, de libéraux, de péquistes ou d’adéquistes.

Le Québec-Français vit des problèmes complexes. Ces problèmes sont liés principalement à de nombreux facteurs NATIONAUX que nos élites, nos chroniqueurs, nos hommes d’affaires, nos Églises, nos universitaires et même nos syndicats et nos politiciens aimeraient bien circonscrire à l’intérieur du cadre de la lutte SOCIALE ou de la dynamique interne de la résolution des conflits sociaux et plus particulièrement des relations de travail. Le plan culturel, par exemple, compromet ce bel échafaudage de nos théoriciens du « social ». Qui peut affirmer sans broncher que la culture québécoise n’est pas en danger ? Écoutons Odile Tremblay nous parler d’une « Culture en dérive » (cf. NOTE no 1).

« Et laissons au poète [Richard Desjardins] l’arme du « Non merci ! » face au raz-de-marée de l’humour et du divertissement à tout prix, qui n’en finit plus de tasser la culture dans un recoin. Que le créateur de Kanasuta trouve encore son public et rafle les prix du disque malgré la vague des rimailles à trois sous est déjà un bon signe. Signe que les gens savent reconnaître la poésie lorsqu’elle s’offre à eux. Faudrait juste leur en proposer plus souvent… […] Desjardins chantera devant une audience (sic) silencieuse. Deux continents en face l’un de l’autre. Celui de l’art et celui du divertissement. Mais c’est celui de l’étage du dessous qui s’étale sur les ondes, qui prend ses aises et gagne du terrain. Pas étonnant qu’il [Guy A. Lepage] se soit cru autorisé à bafouer le poète absent. Il a le vent en poupe. Depuis le début de l’automne, on voit nos institutions dérouler plus que jamais le tapis rouge au rire facile, à l’art jetable après usage. » (NOTE no 1.)

• Que pensez-vous de cette réaction à l’embourgeoisement de la bourgade culturelle québécoise (ou plutôt montréalaise) tissée serrée pour le plaisir d’une coterie et qui a au surplus la protection d’une société d’État canadian sur laquelle les Québécois-Français n’ont pratiquement aucun contrôle ? « Au même moment, tiens donc ! [signale cette journaliste] l’avenir de Télé-Québec est scruté par les compères [partisans de l’État canadian]. » Comprenez-vous un peu plus ?

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Chaque jour, la presse fait déferler sur nous des quantités énormes d’informations. Récemment, le débat pancandien est revenu sur le tapis avec « … le principe de l’asymétrie dans la pratique du fédéralisme canadien ». Beau sujet qui a alimenté les tribunes d’opinion et les chroniqueurs politiques. Nous le savons tous, cette question est réglée constitutionnellement. Malgré tout, d’aucuns y voit le caractère évolutif du fédéralisme canadian. Pourtant, nous savons tous que c’est en quelque sorte l’histoire du chien qui court après sa queue. Michel David a résumé pour nous le dilemme du Québec-Français en ces termes :

« D’un gouvernement à l’autre, le problème demeure toujours le même : si les Québécois n’ont pas la force d’imposer au reste du pays le fédéralisme qui leur conviendrait, ils n’ont pas davantage l’audace de claquer la porte. Ils ne disent l’envisager sérieusement lorsqu’ils sont bien certains qu’elle est verrouillée à double tour. » (NOTE no 2.)

• Pourquoi les Québécois laissent-ils pourrir cette situation depuis quatre ou cinq générations sans tirer irrévocablement la leçon que leur avenir n’est pas dans leur annexion au Canada-Anglais ?

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Le multiculturalisme canadien a la dent dure. Notre melting pot au Canada n’est pas american, il est canadian. Vous comprenez. Il n’est pas pareil. Le Canada est distinct. Il se distingue même. Mais attention ! Le multicultralisme n’est pas une théorie sociale insignifiante. Les chercheur(e)s accroché(e)s à cette idéologie nous endorment continuellement avec son pendant théorique qui est le « vivre ensemble ». Il peut être considéré comme « une instrumentalisation politicienne ». Et si cette conception du multiculturalisme est rejeté, cela peut donner le point de vue de Pierre Foglia (cf. NOTE no 3).

« J’aime les Américains, ils savent qui ils sont. […] En comparaison, le multiculturalisme canadien m’a toujours tanné (beaucoup plus en fait que le fédéralisme), j’ai toujours perçu notre soi-disant richesse multiculturelle, au mieux comme du folklore un peu débile, au pire comme une instrumentalisation politicienne. Notez je vous prie que c’est un immigré qui parle, justement c’est pas normal que je sois encore 43 ans plus tard : si le Canada existait, je serais canadien depuis longtemps. Je suis québécois, bien sûr, mais c’est politique. Je suis québécois par conviction, comme j’étais communiste quand j’étais petit. Si j’étais américain je ne me perdrais pas dans toutes ces méticulosités. Je serais américain, point. » (NOTE no 3.)

• Être Québécois, serait-ce uniquement une question de conviction ? Être Québécois, est-ce compatible à l’être réellement canadian ? Est-il normal qu’un immigré le soit encore après 43 ans ? Comment faire pour tarir la source de ce traquenard québécois ?

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Devant l’Economic Club de Toronto, que peut bien aller faire un Québécois-Français ? Québécois, il est déjà suspecte. Québécois-Français, il est redouté et perçu comme séparatiste. S’il est le bon gars que les Canadiens-Anglais aiment, il peut dire ce qu’il veut, mais personne ne le prendra au sérieux. S’il maîtrise bien l’anglais et s’exprime avec une certaine élégance dans la langue de l’Autre, on lui donnera une bonne note pour l’élocution. Au fond, l’objectif central de l’Economic Club de Toronto consiste à obliger le Québécois à mettre graduellement de l’eau dans son vin. L’allocution de Gilles Duceppe, le 12 novembre à Toronto, a-t-il apporté de nouveaux éléments à l’affirmation d’un Québec indépendant ? La déclaration qui suit a-t-elle vraiment intéressé l’Economic Club ?

« La conclusion d’une entente de partenariat avec le Canada n’est pas une condition nécessaire à l’accession du Québec à la souveraineté. Elle est souhaitable, cependant, autant pour le Québec que pour le Canada. Une telle entente – dont les modalités devront être négociées entre les deux pays – sera toute naturelle pour le Canada. Ce serait aller à l’encontre des intérêts du Canada – et particulièrement de l’Ontario – que de refuser un partenariat économique avec le Québec souverain. » (Cf. NOTE no 4. Document du Bloc québécois.)

En lieu et place, on lisait plutôt ceci dans les journaux :

« Un Québec devenu souverain et le Canada pourraient chacun mieux gérer leurs deniers publics, tout en instaurant des politiques économiques mieux adaptées à leurs intérêts. » Mais dans la situation actuelle, « trop souvent, nous nous nuisons l’un à l’autre. Le Québec ralentit le Canada et le Canada ralentit le Québec. » (NOTE no 4.)

• Sans une concertation nationale solide au Québec, peut-on penser que le Canada-Anglais permettra aisément ou le partenariat ou le fait de ralentir la croissance du Canada-Anglais ? Et même si la condition d’un appui intangible et irrévocable des Québécois à la souveraineté se réalisait, peut-on imaginer que le Canada-Anglais assistera les bras croisés à l’écroulement de son destin de Canada ? A-t-on vu un pays faire son indépendance uniquement avec de la rhétorique ? Et qui plus est, si cette rhétorique est contaminée par le principe fédératif, est-il possible d’imaginer transformer le fédéralisme canadien par des relations interétatiques véritables ?

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Le Québec a sa conception du Canada. Les gouvernements successifs à Québec l’ont exprimé de diverses manières tant sous les libéraux et les péquistes, qu’avant eux l’Union nationale et très longtemps avant, sous le premier premier ministre du Québec, P. J. O. Chauveau, dans le premier gouvernement conservateur du Québec en 1867. En 2004, nous en sommes toujours là où nous étions il y a 137 ans.

À Charlottetown, le 8 novembre dernier, le premier ministre Jean Charest a exprimé à son tour son interprétation des relations fédérales-provinciales ainsi que de la place du Québec dans le Canada et ce qu’il représente dans la fédération canadienne. Pour sa part, Gilles Duceppe a consacré une bonne partie de son discours à Toronto aux dossiers de la politique canadienne. Évidemment, Jean Charest à Charlottetown a cherché à défendre l’« esprit fédéral ».

Dans les deux cas, le malaise est évident au Canada-Anglais. Ce pays anglais issu de la colonisation britannique à partir de 1760 n’a pas commencé sa « révolution tranquille » avec l’Acte de Québec en 1774, mais avec la Proclamation royale de 1763. Cette première « constitution » canadienne a été la conséquence directe de la conquête. Elle a engendré une série d’autres constitutions qui, somme toute, devaient assurer l’annexion d’une colonie française et catholique à l’empire britannique. Cette annexion a été consommée en 1840, puis confirmée et consolidée en 1867. Depuis, c’est le statu quo constitutionnel. Pourtant, les Québécois ne cessent de rêver à des lendemains qui chantent. C’est encore une fois la teneur du discours du premier ministre du Québec à Charlottetown qui le confirme une fois de plus.

Un chroniqueur de Québec qui écrit régulièrement dans La Presse a suggéré d’abandonner l’expression de « fédéralisme centralisateur » par celui de « fédéralisme uniformisateur » (cf. NOTE no 5). Il est même allé plus loin que le premier ministre dans l’asservissement du Québec au Canada-Anglais. Son confrère de Montréal a récidivé dans son éditorial du 17 novembre pour défendre implacablement le fédéralisme idéal (cf. « La place du Québec. » Dans La Presse, mercredi 17 novembre 2004, p. A20). Tout cela se passe sous le couvert de la diversité culturelle. Écoutons le premier ministre du Québec chanter les louanges de l’« esprit fédéral ».

« Ce qui nuit à la fédération, ce n’est pas que le Québec veuille faire les choses à sa manière. Ce qui nuit à la fédération, c’est quand on veut que les provinces et les territoires soient tous identiques. »

« Le gouvernement du Québec, comme celui des autres provinces, ne constitue pas un sous-ordre de gouvernement. Et le gouvernement fédéral n’est pas à lui seul le gardien suprême du bien commun. Dans une fédération, chaque partenaire est gardien du bien commun dans ses domaines de compétence. » [Un vieux refrain usé à la corde.]

« L’Acte de Québec de 1774, adopté il y a plus de 200 ans, soit près d’un siècle avant la Confédération, est sur ce point le document le plus fondamental de l’histoire du Canada. C’est l’assise sur laquelle le partenariat canadien s’est construit à l’origine. L’esprit de cette loi a défini ce pays dès sa création. Il constitue l’une des décisions les plus éclairées qui aient jamais été prises au Canada. [...] Pour les Québécois en particulier, le Canada est une réussite précisément à cause de la place que leur pays a réservée à notre langue, à notre culture, à notre identité, non seulement pour survivre, mais aussi pour s’épanouir et prospérer au point où nos artistes, nos universitaires, nos entrepreneurs sont reconnus et célébrés dans le monde entier. [...] Pour que cela soit possible, il faut néanmoins que chaque palier de gouvernement comprenne bien son rôle, là où son intervention peut être utile et efficace et, en fin de compte, qu’il soit entièrement imputable de ses décisions envers son peuple. En d’autres termes, le respect des compétences de chaque gouvernement est une condition indispensable au succès de ce pays. »

« L’intérêt des Québécois dans la fédération canadienne sous-entend que cette fédération réussisse à respecter la différence du Québec. » (Cf. NOTE no 5 : Discours de Jean Charest.)

« M. Charest, comme bien des Québécois, dénonce ce fédéralisme centralisateur. Le terme n’est pas adéquat, car ce n’est pas à une centralisation des pouvoirs et des actions à laquelle on assiste, mais plutôt à la tentation d’imposer des valeurs et des normes nationales aux provinces. Il serait plus précis de parler de fédéralisme uniformisateur. » (Cf. NOTE no 5 : Alain Dubuc,)

• Qu’est-ce que le Parti québécois peut faire de plus ? Qu’est-ce que le Bloc québécois fait de plus à Ottawa ? Qu’est-ce que le Parti libéral du Québec ne comprend pas bien de la nature d’une fédération ? S’agit-il uniquement d’un combat politique à saveur électoraliste ? Pourquoi vit-on sempiternellement le même combat et les mêmes débats politico-constitutionnels ? N’y a-t-il pas une contradiction au Québec à parler de souveraineté et à continuer de vivre au crochet du Canada Anglais ? Sommes-nous rendus à la fin des haricots ?

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Changeons de registre. Plaçons-nous dans le cadre de l’État provincial du Québec. Une lutte s’amorce entre la gauche et la droite. Au fond, ce n’est ni la gauche ni la droite, c’est le bien commun. C’est l’Option citoyenne qui nous l’a dit. Ce groupe politique semble incapable de se départir d'une mentalité de victime dans un État providence... provincial ! Un pareil combat a déjà été mené dans le passé par Michel Chartrand et combien d’autres l’ont appuyé. Les syndicats ont dirigés des luttes de défense des droits des travailleurs. Ils ont fait des gains, mais ils ont subi aussi des revers. Bien sûr, les membres d’une société auront toujours des luttes sociales à entreprendre et des injustices à corriger. Généreuse, Françoise David propose avec une couverture médiatique sans précédent une option qui voudrait presque faire fi de son rapport à la souveraineté du Québec. Le compte rendu ci-dessous est l’opinion d’une professeure adjointe au département de sciences politiques de l’Université de Montréal.

Selon Pascale Dufour, « [Françoise David] propose de subordonner la réponse à la question de la souveraineté à celle, centrale, du bien commun. Autrement dit, dans la perspective à l’origine par le mouvement Option citoyenne, il s’agit de faire de la question nationale un instrument au service d’une autre finalité. […] Il semble que la société québécoise soit mûre pour une instrumentalisation de la question nationale. L’identité québécoise se vit au quotidien comme un fait accompli ; c’est aujourd’hui une pratique de tous les jours que d’être Québécois. […] Le sentiment d’urgence interne à la société québécoise, nécessaire à la souveraineté, a disparu. […] Si le mouvement politique d’Option citoyenne réussit à maintenir cette possibilité de troisième discours, il mettra fin à la bipolarité qui hante notre vie politique. Il aura en même temps trouvé sa planche de salut et justifié sa raison d’être. Mais pour cela, il faudra bien plus que de bonnes idées ou de la bonne volonté parce que c’est une position héroïque, rien de moins. » (NOTE no 6.)

• Peut-on savoir si le bien commun est à gauche ou à droite ? Pourrait-il être au milieu ? Par rapport à l’indépendance du Québec, n’est-ce pas mettre la charrue devant les bœufs ? La recherche de l'autonomie économique, politique et culturelle est-elle présente en notre collectivité ? Pourquoi finalement ne pas vouloir aller du grain à l’œuf en passant par la poule ? La société québécoise serait-elle mûre pour une instrumentalisation de la question nationale ?

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La défense de la langue française, du bon parler français, de la qualité du français est une histoire ancienne pour les Québécois-Français. Il est fort raisonnable de croire à la contribution de la Société Radio-Canada à l’amélioration de la qualité du français au Québec, mais cette contribution est nettement insuffisante pour expliquer l’état de cette langue au Québec.

Dans le développement général du Québec, on ne peut sous-estimer les conséquences de la scolarisation massive des jeunes, la formation des adultes, mais aussi les progrès économiques de l’ensemble de la société québécoise. Cela dit, il ne faut pas trop facilement faire l’équation que c’est le mauvais français qui menace le français, car le mauvais (?) français ne sera jamais pire que l’anglais qui se substituerait au français par la voie indirecte du bilinguisme social. S’il y a eu hier le « bilinguisme de naissance » (expression de Gaston Miron), nous nageons aujourd’hui dans le « bilinguisme forcé » de nos institutions d’affaires. Ne pas ignorer surtout que ce sont elles qui conditionnent l’embauche sur le plan du marché de l’emploi. Ne nous faisons pas trop d’illusions sur la qualité du français. Par exemple, l’émission Tout le monde en parle pourrait nous surprendre énormément à ce sujet, y compris le langage de l’animateur lui-même. Nous nous folklorisons toujours un peu plus chaque jour. En effet, si l’on cultivait cette langue toute notre vie et si l’on prenait la juste mesure des défis qui assaillent le Québécois-Français, il faudrait aller plus loin que d’affirmer que « la langue est une réserve d’outils ». Nous ne partageons pas le point de vue de Jacques Languirand, car il est trop restrictif.

« La Société Radio-Canada a beaucoup contribué à étendre le vocabulaire et à améliorer la qualité de la langue des Québécois. À cet égard, il est crucial qu’elle ne baisse pas sa garde et continue de lutter pour la qualité du français : or, on observe une diminution des exigences. […] On tient la langue pour acquise : or il faut continuer de la cultiver toute la vie. […] Si l’on ne dispose pas de mots, on ne peut pas développer sa pensée. La langue est une réserve d’outils. Dans un récent ouvrage, Michel Roy cite le regretté Jean V. Dufresne qui disait : « Ce n’est pas l’anglais qui menace le français, c’est le mauvais français. » Je suis d’accord. » (NOTE no 7.)

• Qui conteste la nécessité au Québec de développer son vocabulaire le plus possible ? Qui conteste qu’il y a des liens étroits entre les mots et la pensée, mais aussi l’inverse ? Les Québécois-Français ne luttent-ils pas assez pour défendre la place du français au Québec ? N’y a-t-il pas quelque part dans la situation québécoise une anomalie fondamentale en rapport avec son statut politique ? Ne faut-il pas décider ouvertement, fermement et irrévocablement que le « bilinguisme forcé » représente le ver qui est dans la pomme ?

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Un autre de nos intellectuels qui cherche un peu partout des mythes mobilisateurs. Sa principale préoccupation consiste à ausculter depuis deux ou trois décennies l’imaginaire collectif des Québécois-Français. Or, il a trouvé des choses affreuses qui ont fait de nous tous une société délabrée qui ne parvient pas en plus à se défaire de ses dépendances multiples. Savez-vous pourquoi ? C’est parce que les Québécois-Français n’ont pas su mettre en place « un discours efficace nourri de mythes mobilisateurs ». Savez-vous comment se fait cela ? C’est très simple : mettez « le mythe au secours de la pensée ». Rien de moins ! Faites ça ! et vous surmonterez la « pensée impuissante ». Où trouver de pareilles idées ? Dans le dernier livre de Gérard Bouchard !

« [Le règne de la société canadienne-française n’a laissé qu’une] société délabrée qui montrait les signes familiers d’un lourd héritage colonial et, plus généralement, d’une multiplicité de dépendances dont elle n’a pas su se défaire, faute d’un discours efficace nourri de mythes mobilisateurs » ? Tout cela pourrait s’expliquer par « le mythe au secours de la pensée ». [En suggérant des utopies, c’est-à-dire] « une volonté de reconstruire la vie sociale à partir d’un principe constitutif [le mythe] qui peut s’inscrire aussi bien dans la continuité – ou même la surcontinuité – que dans la rupture. » (NOTE no 8.)

• Sommes-nous mûrs pour une séance de thérapie collective au Québec ? Qu’attendons-nous pour imaginer une société idéale qui n’a jamais été possible de faire naître depuis les débuts de l’humanité ? Comment pouvons-nous nous extirper de notre passé en le combattant systématiquement plutôt que de le voir comme une expérience historique qui nous rendrait plus lucide face à notre avenir ? Comment bâtir à partir du choix de l’indépendance du Québec une société libre collectivement et capable d’agir par elle-même sur les plans politique, économique et culturel ? L’indépendance d’un pays, est-ce un mythe ou un fait ?

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Après le discours sur les mythes, voici le discours des chiffres anticipés d’une évolution historique projetée par le cerveau d’André Pratte de La Presse. Imaginons le Québec dans le monde en l’an 2050. Lisez ceci, c’est très sérieux. « Le défi est gigantesque. » Son raisonnement est simple, même simpliste. Il veut nous dire que c’est dans la fédération canadienne que le Québec sera le plus en sécurité. Si ce n’est pas le cas, le Québec pèsera tout au plus « une plume ». Au lieu d’espérer un Québec toujours plus maître de lui-même, il se réjouit même de son annexion au Canada-Anglais, de sa dépendance envers l’étranger qui s’infiltre dans sa demeure. Enfin, il rejoint Gérard Bouchard dans l’idée du « mythe au secours de la pensée ». Voici ce qu’écrit le grand prophète de La Presse :

« Éternelle souris aux côtés de l’éléphant américain, le Canada se sentira plus petit que jamais. En 2050, la population du Canada aura amorcé un lent déclin. Le Canada comptera alors 37 millions d’habitants, 11 fois moins que son puissant voisin. Le vieillissement de la population étant plus rapide au Québec qu’ailleurs sur le continent, les Québécois ne représenteront plus qu’un cinquième de la population canadienne en 2050, comparativement à un quart en 1991. Le poids politique du Québec s’en trouvera diminué d’autant. Ce qui fait réfléchir, quand on sait que l’entente de Charlottetown garantissait au Québec, pour l’éternité, 25% des sièges à la Chambre des communes… […] Les Américains continueront de dominer [l’Europe]. […] Dans un tel contexte, les petits pays, notamment le Canada, auront bien du mal à influencer le cours des choses. Pour survivre – et c’est encore plus vrai pour une culture distincte comme celle du Québec – ces sociétés devront faire preuve d’une productivité et d’une créativité hors du commun. Le défi est gigantesque. Qui en est conscient ? » (NOTE no 9.)

• Comment expliquer que de telles élucubrations soient prises au sérieux par des gens intelligents, instruits, formés et au surplus responsables à des degrés ou des niveaux divers dans la hiérarchie sociale ? Pourquoi de tels raisonnements ne sont-ils pas charcutés systématiquement sur la place publique par des personnalités qui sont en mesure de dénoncer une pareille pensée magique ? Manquons-nous de courage ? Manquons-nous d’idées ? Manquons-nous à notre devoir d’éclairer la population plutôt que de garder le silence ou de conspirer avec les officines de nos médias ? Les Québécois sont-ils à ce point pleutres pour ne pas intervenir afin d’imposer un débat fondamental sur le principe d’indépendance du Québec ? Allons-nous nous laisser guider indéfiniment par les gourous du principe fédératif qui croient détenir entre leurs mains la boule de cristal de l’avenir de l’humanité à coup de millions investis dans des activités, des opérations et même des centres de recherche consacrés à la défense de l’idéologie du fédéralisme ? Quand pourrons-nous obliger nos médias à présenter équitablement le revers de la médaille qui est fondé sur l’indépendance des peuples, sans être obligé de prendre les armes ? Sans cette condition explicite, un débat démocratique peut-il être sérieusement crédible ?

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Enfin ! éh bien oui ! Le déséquilibre fiscal fait partie du discours du Trône du gouvernement Martin. Le déséquilibre est reconnu. Le système fédéral canadien vient de franchir un pas, comme si l’événement était tout nouveau. Malheureusement pour tous les porteurs du ballon, le déséquilibre est une réalité in se de la constitution canadienne. Ce n’est pas le rapatriement de celle-ci 115 ans plus tard qui a créé le problème. Nous invitons nos lecteurs et lectrices à relire notre chronique du jeudi 7 mars 2002 pour s’en convaincre (« PÉRÉQUATION, PÉRÉQUATION QUAND TU NOUS TIENS ! L’UNION CANADIENNE pour un État canadien FORT. ») À moins d’être complètement sourd ou aveugle, le gouvernement fédéral contrôle la plus grande partie des revenus de la fédération canadienne. Qu’à cela ne tienne, on rêve encore d’un équilibre fiscal. Il ne se produira JAMAIS.

« Québec – Ottawa peut seul déterminer l’avenir de la formule de péréquation, peu importe ce qu’en pensent les provinces, puisqu’il s’agit d’un programme fédéral. [...] Le gouvernement Martin peut décider lui-même de la future répartition des paiements de péréquation quoi qu’il arrive. [...] Si le terme déséquilibre fiscal fait partie du discours du Trône en raison du sous-amendement du Bloc québécois, il n’est pas dans le vocabulaire des fonctionnaires fédéraux, qui nient toujours son existence. […] Ils [les fonctionnaires fédéraux] lancent d’ailleurs un avertissement à peine voilée au gouvernement Charest : baisser les impôts comme il a promis et réclamer ensuite plus d’argent d’Ottawa est incompatible. Il faut être conséquent avec ses décisions, a prévenu un fonctionnaire fédéral. » (NOTE no 10.)

• Qu’est-ce que les souverainistes font dans cette galère en se prosternant devant le pourvoyeur des subsides fédéraux qui contrôle les revenus et les dépenses de l’État canadien ? Pourquoi n’expliquent-ils pas clairement à la population que l’État du Québec est un État annexé, donc tronqué, et en plus fortement subventionné ? Pourquoi n’expliquent-ils pas aussi qu’un État souverain du Québec posséderait l’équivalent de tous les pouvoirs d’Ottawa en plus des siens et des revenus proportionnels à sa richesse collective ? Pourquoi cet attentisme ?

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La suite des événements liés à la péréquation se sont produits le 19 octobre 2004. Le gouvernement fédéral à chaussé ses grandes bottes et le Québec s’est plié au diktat de l’État canadian. Rien à faire. « Le partage du magot entre les provinces sera déterminé par un comité d’experts. » Le constat qui suit est clair.

« D’entrée de jeu, Paul Martin a délimité le carré de sable. Tous les premiers ministres se sont entendus à la conférence de septembre pour que le paiement de péréquation soit augmenté à 10 milliards cette année et 10,9 milliards [l’an prochain], a-t-il affirmé, non sans quelque malhonnêteté intellectuelle. […] Si le Québec n’a pu rien obtenir de plus, d’autres provinces ont pu profiter de side deals. […] La péréquation est maintenant soumise au plafond que les savantes formules ne viendront plus modifier. Le partage du magot entre les provinces sera déterminé par un comité d’experts. […] On les compte [les experts] sur les doigts d’une seule main et ils sont tous au ministère des Finances à Ottawa ou à Québec. […] Il serait donc étonnant que ce comité en vienne à des conclusions qui prendraient le gouvernement fédéral de court. Jean Charest n’a pas eu la défaite amère. […] Ce qui est important, c’est l’avenir, a-t-il dit. « La fédération continue d’évoluer. » (NOTE no 11.)

• Les fédéralistes croient au fédéralisme, pourquoi les souverainistes croient-ils à une association quelconque avec le Canada après l’ indépendance du Québec ? Pourquoi les souverainistes ne se rendent-ils pas à l’évidence des faits qui font de la société québécoise une société entretenue par un maître qui dirige de l’extérieur sa propre destinée ? Le souverainistes doivent-ils continuer à blâmer Ottawa alors que des provinces moins bien nanties semblent devoir mieux tirer leur épingle du jeu fédéral ?

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Dans une entrevue avec le rédacteur de la chronique du mercredi, Martin Lamontage, Luck Mervil a fait des déclarations qui méritent notre attention. Son point de vue est rafraîchissant compte tenu du discours habituel des souverainistes. Un changement de regard et un changement de ton seraient tout à fait bien reçus par les souverainistes qui ont porté l’objectif de l’indépendance depuis trente-cinq ans. Il suffirait de lire autrement l’histoire récente du Québec. Tout en connaissant sa différence, Luck Mervil n’en démord pas, il est Québécois. Ce qui pour lui entraîne des devoirs. « J’ai le sentiment, déclare-t-il, que de plus en plus de gens sont souverainistes. Beaucoup plus que voilà 10 ou 15 ans. Certains le sont, mais ils l’ignorent car on ne l’explique pas assez. On ne l’expliquera jamais assez. [...] Il faut conscientiser les gens. C’est notre devoir. » Voilà un appel à l’action plutôt qu’aux discussions byzantines sur le partenariat et la diversité culturelle ou l’exception culturelle. Voici quelques extraits des réponses qu’il a données à Martin Lamontagne.

« Le Québec a tellement changé depuis 30 ans. Les Québécois sont plus instruits que jamais. Ils sont éduqués. Ils n’ont plus peur de la différence. Et puis les Québécois, ils voyagent partout dans le monde. Je me suis promené de Montréal à Natashquan. J’ai vu le peuple québécois partout où il était. [...] ...Je suis même très honoré qu’une organisation de passionnés du Québec reconnaisse mon implication, car je suis aussi amoureux qu’eux du Québec. La démocratie exige des responsabilités. Il faut s’impliquer. C’est son prix. Je suis très fier d’être Québécois. [...]

Le grand mérite de la communauté haïtienne dont je fais partie est d’avoir évité la ghettoïsation. Si autrefois on parlait des Haïtiens qui étaient dans certains quartiers de Montréal, maintenant ils sont partout : Laval, Longueuil, Québec, Drummondville. La ghettoïsation est un grand danger pour les nouveaux arrivants. Ils se privent de se connecter plus rapidement avec la réalité d’ici. [...]

...Le Québec est un pays étonnamment plus riche qu’on veut nous le laisser croire. Ici même quand tu es dans la merde ou que tu arrives d’ailleurs dans des conditions pitoyables, tu as ta chance de t’en sortir. [...] le Québec a déjà tout ce qui faut pour être une nation riche, prospère et très stable économiquement. C’est à leur avantage qu’on croit l’inverse, man ! Le Québec c’est pas loin de 30 % de la richesse du Canada. Ils sont pas cons, sans nous ils auront plus de difficultés à survivre ! [...]

Je vis ici, je le vois, le Québec est différent du reste du monde par sa langue, sa culture mais aussi son territoire. J’ai été à plusieurs reprises à Toronto et je vais te dire, je me sens vraiment dans un pays étranger. Quand j’ai été en Haïti pour aider les gens là-bas je me suis rendu compte à quel point je me sentais fier d’être Québécois, mais surtout fier d’être un humain [...]

Je n’ai rien contre les Canadiens. Sauf que moi, je suis Québécois et la fête du Québec c’est le 24 juin. [...] La souveraineté c’est au plus tôt qu’on doit la faire. [...] J’ai le sentiment que de plus en plus de gens sont souverainistes. Beaucoup plus que voilà 10 ou 15 ans. Certains le sont mais ils l’ignorent car on ne l’explique pas assez. On ne l’expliquera jamais assez. [...]

...Il faut d’abord accorder une grande importance à ce que les règles démocratiques soient respectées par le clan adverse. Je trouve invraisemblable qu’on n’a pas pensé à ça avant. Il y a des choses qui se passent ici qui seraient impensables ailleurs, en Amérique du sud par exemple. Les gens ici, bien que très instruits, ne sont pas vraiment très politisés. C’est extrêmement dommage. Il faut conscientiser les gens. C’est notre devoir. » (NOTE no 12.)

• Pourquoi la motivation et la mobilisation des Québécois et des Québécoises ne sont-elles par au rendez-vous de l’Histoire ? Pourquoi faut-il autant de détours dans les abysses de la politique pour enfin ne recevoir que la portion congrue des maigres avantages du fédéralisme ? Pourquoi les souverainistes dépensent-ils autant d’énergie dans des combats secondaires et retardent-ils sciemment le compte à rebours ?

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Pour en finir avec le Québec annexé, il faudrait cesser de faire continuellement une lecture (même critique) de l’unification canadienne. En lieu et place, nous devrions plutôt faire une nouvelle lecture du Québec, soit celle de l’annexion du Canada-Français devenu avec le temps le Québec-Français. Ou encore, nous pourrions dresser un portrait plus juste de la fragilité de l’État provincial du Québec ? Ce changement d’orientation dans nos recherches nous permettrait de sortir du cadre juridico-constitutionnel et d’élaborer sur la richesse de l’agir par soi collectif sans la présence d’un gouvernement interposé qui nous remplace sur les questions les plus importantes de la vie d’une nation. Le combat ne doit plus se faire DANS le régime, mais SUR le régime.

Bruno Deshaies

NOTES :

(1) Odile Tremblay, « Culture en dérive. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 6 et 7 novembre 2004, p. F10.

(2) Michel David, « Autoportrait. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 6 et 7 novembre 2004, p. B3. Réaction : Robert Bertrand, « À Monsieur Michel David. » TRIBUNE LIBRE 8 novembre 2004.

(3) Pierre Foglia, « Le malin en soi. » Dans La Presse, jeudi 11 novembre 2004, p. A5.

(4) Martin Vallières, « Gilles Duceppe devant l’Economic Club de Toronto. « Le Québec et le Canada se nuisent. » Dans La Presse, samedi 13 novembre 2004, p. A13. Un autre compte rendu : Jennifer Graham, « Duceppe fait entendre le point de vue du Québec à Toronto. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 13 et 14 novembre 2004, p. A3. Pour le texte intégral en français et en anglais, consulter les « Notes pour une allocution du Chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, à l’Economic Club de Toronto, le vendredi 12 novembre 2004.

(5) Alain Dubuc, « Le carcan du fédéralisme uniformisateur. » Dans La Presse, samedi 13 novembre 2004, p. A23. Voir le discours « Pour redécouvrir l’esprit fédéral » prononcé par Jean Charest à Charlottetown le 8 novembre 2004.

(6) Pascale Dufour, « Option souverainiste ou Option citoyenne : un choix nécessaire ? » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 13 et 14 novembre 2004, p. B5.

(7) Solange Lévesque, « Prix Georges-Émile Lapalme. Une langue juste est le fondement de la communication. « Si l’on ne dispose pas de mots, on ne peut pas développer sa pensée ». Dans Le Devoir, samedi et dimanche 13 et 14 novembre 2004, p. G7. Prix accordé à Jacques Languirand.

(8) Louis Cornellier, « La tentation de l’impuissance. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 13 et 14 novembre 2004, p. F23.

(9) André Pratte, « Le monde (et le Québec) en 2050. » Dans La Presse, samedi 15 novembre 2004, p. A16.

(10) Tommy Chouinard, « Formule de péréquation : Ottawa a le champ libre. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 9 et 10 octobre 2004, p.

(11) Robert Dutrisac, « La conférence sur la péréquation. Les limites de la voie du consensus. Le fédéralisme coopératif dont rêve Jean Charest a été rattrapé par la réalité des intérêts divergents. » Dans Le Devoir, samedi et dimanche 30 et 31 octobre 2004, p. B2.

(12) Martin Lamontagne, « Entrevue avec le Patriote de l'année Luck Mervil. » Dans Vigile.net, Chronique du mercredi 10 novembre 2004. Une entrevue à lire.