L’Académie de l’indépendance
« Seule la montée de la souveraineté
rendrait possible la réforme.
Seule cette réforme
rendrait impossible la souveraineté. »
(Anonyme, 1er mars 2004.)
« La formule de la confédération est connue
pour son instabilité politique et diplomatique.
Victime de forces centrifuges, elle aboutit souvent
à l’éclatement ou à l’obsolescence... »
(Voir RÉF., GOUNELLE, 2001, p. 155-156.)
« Pour efficaces qu’elles soient un temps,
les solutions de force suffisent rarement
à régler les conflits nationaux. »
(Voir RÉF., CARRÈRE D’ENCAUSSE, p. 108
et aussi l’ANNEXE.)
La chronique du 12 février dernier a suscité des réactions (cf. RÉF., DESHAIES). L’une de ces réactions mérite une attention particulière parce qu’elle situe merveilleusement bien les difficultés auxquelles doivent faire face les indépendantistes.
Le débat a commencé avec cette remarque d’une personne. Elle nous écrit : « Nous devons sortir de l’imbroglio qui veut que le fédéralisme ne soit pas renouvelable (« la maison de fou » de René Lévesque), mais comme Stéphane Paquin (voir NOTE no 1), on va se faire mourir (comme Ryan) à vouloir le renouveler. Ah ! Qu’est-ce qu’on est con ! Depuis 40 ans (non, 244 ! ! !) qu’il n’est pas renouvelable ! » Malgré tout, les nationalistes souverainistes en veulent encore.
La réponse à ce commentaire s’est présentée dans les termes qui suivent.
Fédéralisme renouvelable ou non renouvelable ?
J’ajouterais une petite chose à cette remarque en ce qui a trait au fédéralisme renouvelable ou non renouvelable
1. D’abord, c’est un débat non productif
Selon moi, de développer l’idée que le fédéralisme n’est pas renouvelable n’est pas productif, parce que pour un fédéraliste, de bonne foi, cela ne dissipe pas « ses » attentes. Pour ce fédéraliste, ce qu’il préfère, c’est le fédéralisme. Même que s’il n’est pas renouvelable, cela ne veut pas dire que le fédéralisme n’est pas préférable.
2. Le mythe du régime renouvelable entretient l’« attente »
Il y a un deuxième inconvénient à cette approche qui voudrait que « le fédéralisme ne soit pas renouvelable ». Une telle approche entretient elle-même, consciemment ou inconsciemment, une attente, une attente de renouvellement.
Pour un(e) fédéraliste, peut-être admettra-t-il que le fédéralisme n’est pas renouvelable, mais dans son for intérieur, étant donné que sa préférence va au fédéralisme, il, elle se dira, qui sait si un jour il ne le sera pas, renouvelable, avec une conjoncture différente, des hommes et des femmes politiques différents(es), tant au Canada-Anglais qu’au Québec. Il se pourrait, un jour, qu’une équipe soit pour la décentralisation, qui sait ? Voilà ce qu’il souhaitera dans son for intérieur.
3. L’idéologie fédéraliste brouille « la piste » de l’indépendance
Troisième inconvénient, cette même personne ne souhaitera pas vraiment la souveraineté, l’indépendance. Elle n’en comprendra pas le changement profond, fondamental, pour notre collectivité, ainsi que sa nécessité par rapport à cette autre personne qui considère que vivre subordonné, annexé, politiquement ne peut qu’avoir des répercussions négatives sur notre culture compte tenu de l’inévitable interaction des facteurs (démographique, politique, économique, sociologique et culturel). Bref, tout le travail de reconversion de sa pensée n’aura pas été fait. Donc, pour cette personne, étant donné que ce travail n’aura pas été fait, elle ne sera pas à même d’y voir clair, puisqu’elle n’en sera qu’au début d’une interrogation sur la VIE comme société que nous menons.
4. L’offre « alléchante » de renouvellement et ses pièges
Enfin, il me semble, et c’est là aussi un scénario du pire, que devant une majorité qui dirait oui à la souveraineté (avec à l’esprit cette idée d’un « si le scénario du fédéralisme renouvelable » est accepté tacitement ou implicitement), il sera de bonne guerre, pour le camp fédéraliste, de présenter une offre « alléchante » de renouvellement du fédéralisme, dans le sens de l’article de monsieur Paquin, par exemple (voir NOTE no 1). Et, ipso facto, ceux et celles qui auraient été tentés(es) par les sirènes séparatistes se rabattront sur cette troisième voie, la réforme.
Dans ce contexte, il sera impossible aux indépendantistes de contrecarrer cette situation, du moins très difficilement (sinon impossible), car le temps leur manquera et, en plus, la dynamique des idées se sera inversée à l’avantage de la réforme. C’est là un très gros risque. C’est pourquoi il convient plutôt de développer la thèse que, renouvelé ou non renouvelé, le fédéralisme, en soi, avec et y compris la réforme, ne donne pas l’égalité dans l’interdépendance : il y aura toujours cette partie du pouvoir politique où les indépendantistes n’agiront pas collectivement et majoritairement par eux-mêmes, avec les répercussions sur notre vie économique et culturelle.
5. La réaction fédéraliste du « majoritaire » : prendre le risque d’attendre
Supposons que je suis fédéraliste, et canadien-anglais. Devant la réforme appréhendée, je serais tenté de prendre le risque d’attendre avant de devoir me résoudre à une réforme dans le sens des aspirations des Québécois(es)-Français(es) qui souhaitent une réforme ; je serai tenté d’attendre d’être obligé d’y aller, mais pas avant. Seule la montée de la souveraineté rendrait possible la réforme. Seule cette réforme rendrait impossible la souveraineté. Or, étant donné que les souverainistes seraient en grand nombre, en nombre suffisant, des fédéralistes dépités, cette situation nous rendrait – nous, les Québécois(es) – si vulnérables.
Par ailleurs, devant une situation différente, ce ne peut être que parce qu’une majorité, au Québec, se dessine et que, comme Canadien-Anglais, je me sentirais « obligé » d’y aller (de négocier la réforme) considérant que tout, ou presque, est préférable à la sécession du Québec, qui me ferait perdre le quart ou le cinquième des consommateurs, des contribuables (des « payeurs » de taxes et d’impôts), de ma fonction publique, etc., et aussi de mon pouvoir.
Doit-on supposer la réforme impossible ?
En d’autres termes, l’ennemi c’est la réforme. Car, deviendrait-elle possible, nous ne pourrions pas la contrer si notre approche se basait sur son impossibilité.
Conclusion
Il faut éviter de demeurer dans « la réforme » ou dans l'attente de la réforme ou même dans l'esprit fédératif. En revanche, il est impératif de traiter des « fondements » de l'indépendance, du principe d'indépendance, de ce que signifie l'agir-par-soi et la complexité de l'interaction des facteurs comme dynamique dans la vie d’une société.
D’après l’expérience historique canadienne, le seul langage que le Canada-Anglais peut comprendre est le suivant : même si une majorité, au Québec, se dessine, le Canada-Anglais n’abandonnera pas facilement la partie, « considérant que tout, ou presque, est préférable à la sécession du Québec ». Le Canada-Anglais ne voudrait pas perdre « sa » province de Québec, c’est-à-dire le quart ou le cinquième de sa « puissance » comme État national canadian.
PAR CONSÉQUENT, EN OPPOSITION À CETTE OFFENSIVE CANADIAN, LA « POUSSÉE » HORS DE L'ATTRACTION FÉDÉRALISTE DEVRA ÊTRE TERRIBLEMENT FORTE POUR JUGULER L'INERTIE, LA DÉPENDANCE FÉDÉRALISTE. Que non pas : L'OBSTACLE FÉDÉRALISTE GIGANTESQUE. L'« insurmonté » pourra-t-il un jour être surmonté ? Est-ce que l’« irréparable » pourra être « réparable » ? Est-ce que l'« insurmontable » peut devenir « surmontable » ? Il faut y travailler pour parvenir à changer la trajectoire. Mais quel obstacle !
***
Avec le temps...
Le temps de l'esclavage
Le temps du long dressage
Le temps de subir est passé
C'est assez
Le temps des sacrifices
Se vend à bénéfice
Le temps de prendre est arrivé
(Jacques Michel, « Un nouveau jour va se lever. »)
La critique sociale doit être inhérente à toute société démocratique, qu’elle vienne de CNN ou de TVA ou de Claudette Carbonneau de la CSN et même d’Henri Massé de la FTQ. Ce qui est déplorable, c’est lorsque la critique sociale prétend se substituer au débat « NATIONAL ». Là, il y a une grande difficulté dans la pensée québécoise, canadienne-française de souche, transmise aux descendants indigènes ou à des descendants immigrés.
Il est vrai que parler d’association est rassurant pour le peuple québécois. Or, devant cet obstacle insurmonté que d’être indépendant, ne conviendrait-il pas préférablement de parler de ce qui serait le plus difficile, après avoir si longtemps parlé de ce qui serait le plus facile, de l’indépendance facile, tranquille devenue la souveraineté facile, tranquille, avec l’association facile, tranquille. Ne faudrait-il pas une période d’adaptation et probablement de menaces de toutes sortes, et assurément de boycottage de la part du Canada-Anglais et peut-être même américain si nous proclamions l’indépendance ?
Il faut laisser à tous ceux qui veulent nous faire peur de le faire comme ils le veulent. En revanche, l’objectif politique n’est pas de servir un somnifère indépendantiste à tous les Québécois pour qu’ils se convertissent au séparatisme sans savoir de quoi ils parlent. Il est de la responsabilité des indépendantistes d’identifier ceux qui parlent de dislocation, de tragédie et de connaître le but de leur discours ? Il s’agit de revenir au schéma théorique de la communication : qui parle ? Quelle forme prend le langage (aspect sémantique, expression, ton, etc. et surtout quels sont les buts de ce discours ?
Il serait sûrement utile de connaître quels sont les intérêts avoués ou non de ceux qui parlent ? Et dans ce cas, ne serait-il pas plus « stratégique » de confier le fardeau de la preuve à la partie qui présente le projet souverainiste comme « terrifiant » ? N’est-ce pas les mêmes qui engagent des agences de publicité pour vendre le Canada tout en retournant dans les coffres du Parti libéral une partie des fonds ? Le discours apocalyptique a des raisons d’être ce qu’il est, c’est-à-dire de se porter à la défense du FÉDÉRALISME. Les indépendantistes doivent sortir du cercle vicieux de l’acceptation, de l’attente, du renouvellement ou de la réforme. En d’autres termes, l’ennemi des souverainistes ou indépendantistes est tous ces partisans de la « réforme ».
Partir du principe d’indépendance
La contrepartie est dans le principe d’indépendance. Il ne faut pas demeurer dans « la réforme » et dans l'attente de la réforme ni même dans l'esprit fédératif. Il est impératif de traiter des « fondements » de l'indépendance, du principe d'indépendance, de ce que signifie l'agir-par-soi et la complexité de l'interaction des facteurs dans une société (soit cette dynamique intégrale – interne – de la société).
Quant à l’« union des peuples », il y a passablement de mythologie dans ce discours et aussi beaucoup d’hypocrisie. Un internaute m’écrit : « L'union des peuples souverains exige leur souveraineté. C'est le refus canadian qui entraînera une vraie sécession « le cas échéant ». » Pourquoi faut-il « le refus canadian » pour savoir que notre objectif est l’indépendance du Québec ? Dans ce domaine, je crois que le « mémento » de Max Gounelle (cf. RÉF.) serait très précieux pour ceux et celles qui entendent parler sérieusement d’indépendance des nations ou des États-(Nations) indépendants. Ce qui est vrai pour eux l’est aussi pour les peuples qui veulent accéder à leur indépendance.
Pour arriver aux fins de l’indépendance du Québec, il faut D’ABORD sortir irrémédiablement de la théorie du fédéralisme renouvelable ou de la réforme à répétition (avec ou sans contrainte). SECUNDO, il faut travailler sur le NATIONAL dans la perspective de l’agir-par-soi collectif (de la majorité démocratiquement reconnue) et du besoin d’« être présent au monde » pour une collectivité distincte (sans collectivité interposée).
La richesse de l’indépendance vient à la fois de sa capacité « intérieure » en tant que nation et de son rapport « extérieur » au monde, et encore en tant que nation indépendante. Cela dit, l’État-(Nations) reste toujours dans la mouvance des exigences qu’imposent inévitablement les « relations internationales », c’est-à-dire les rapports interétatiques (voir RÉF., GOUNELLE).
Au fond, les Québécois doivent en finir avec le réflexe fédératif ou confédéral et penser selon le principe d’indépendance. Ils doivent comprendre ce qui est le plus facile et ce qui est le plus difficile pour eux. Qu'est-ce qui pourrait le plus les aider à faire face aux embûches qui seront devant eux ? Il y a de beaux dossiers à préparer et surtout des actions et des gestes à poser d’une manière tangible et cohérente.
Bruno Deshaies
RÉFÉRENCES :
Hélène CARRÈRE D’ENCAUSSE, La gloire des nations ou la fin de l’Empire soviétique, Paris, Fayard, 1990, 431 p. 2e éd. : 1991.
Bruno DESHAIES, « FAIRE UN CHOIX. Les défis de la classe politique au Canada et au Québec. » Dans Vigile.net, Chronique du jeudi 12 février 2004. 28,1 Ko.
Max GOUNELLE, Relations internationales, 5e éd., Paris, Dalloz, 2001, 226 p. (Coll. « Mémentos »). Consulter plus particulièrement : Seconde partie : Analyse globale des relations internationales, Titre II : Acteurs principaux : Chapitre I : L’irréductible État souverain, Section 1 : L’archétype de l’État dans les relations internationales (p. 129-144) et Section 3 : Les regroupements d’États dans les relations internationales (p. 151-158).
NOTE :
(1) « Les provinces et les relations internationales. L’inévitable diplomatie à paliers multiples. » Dans Le Devoir, 24 février 2004. Deuxième de deux textes. L’auteur de l’article est professeur associé au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, adjoint au titulaire de la Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec que dirige Robert Comeau.
Source
Au sujet d’Hector Fabre, il est intéressant de noter son plaidoyer favorable à l’annexion du Canada aux États-Unis dans sa conférence prononcée devant l’Institut canadien de Québec le 15 mars 1871. Le titre : Confédération, indépendance, annexion. Québec, L’Événement, 1871, 33 p. Sir Hector Fabre, avocat et journaliste à Québec, était le frère de Mgr Fabre qui a été évêque (1876), puis archevêque (1886) à Montréal, et de Hortense, l’épouse de Sir Georges-Étienne Cartier.
L’Académie de l’indépendance