«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 175

« LE GOÛT DE L’AVENIR » (MICHEL VENNE)

L’Institut du Nouveau Monde et le Québec indépendant

Bruno Deshaies
jeudi 22 avril 2004

La grisaille des commandites avec Paul Martin, les ratés du gouvernement Jean Charest, les entourloupettes des souverainistes péquistes, les imprévisions de nos gouvernements successifs à Québec comme à Ottawa et, surtout, l’échec de deux référendums sur la souveraineté, le Québec est en panne. Comment retisser les repères sociaux et redresser le passé ? Pouvons-nous retrouver « le goût de l’avenir » ? C’est ce que se demandent certaines personnes.

Ce « goût de l’avenir », comment le retrouver ? Pour le groupe fondateur de l’Institut du Nouveau Monde, la base du raisonnement réside dans le besoin de faire des choses localement, de construire le Québec autrement, de revenir à l’approche sociale. Il faut éviter, pense-t-il, que l’avenir « soit livré aux lois du hasard, abandonné à la fatalité ou, pire encore, à la domination des puissants, aux logiques mécaniques, au déterminisme technologique ou aux lois du marché. » Un autre monde est possible si on rejette « la dictature du présent » et si on veut gouverner son avenir. (Voir RÉF., 12.01.2004)

Pour faire naître ce « Nouveau Monde », un groupe de personnes pense réanimer la société québécoise en panne (voir plus loin pour la liste des noms). Ce groupe fondateur a vu le jour au printemps 2002 autour d'une idée du professeur Gérard Bouchard. Depuis le début de l’année, Michel Venne a cru bon mettre en oeuvre cette idée dans une série d’articles publiée dans Le Devoir. Au fil des mois, raconte-t-il, « quelques dizaines de personnes : intellectuels, acteurs de la société civile, gens d'affaires, jeunes et moins jeunes, de tous horizons » se sont concertés, ce qui a donné lieu à la proposition de la création de l’Institut du Nouveau Monde (voir RÉF., 10 : L'Institut du Nouveau Monde.)

À quoi tient-elle cette « idée » de Gérard Bouchard ? Elle vient de son article dans L’Annuaire du Québec 2004 (voir NOTE no 1). Michel Venne résume l’article de Gérard Bouchard en le citant en ces termes : « Comme l'a montré Gérard Bouchard, les pistes sont brouillées autant dans l'ordre symbolique (la tradition, les rituels, la mémoire, l'identité, la nation, la religion), dans l'ordre social (la famille, la communauté, les classes sociales, les institutions) que dans l'ordre politique (la mondialisation, la montée du pouvoir judiciaire, le rôle du citoyen). Au Québec, les grands mythes, les principes, les idéaux qui furent porteurs de la Révolution tranquille sont soit en désuétude, soit en déclin, soit en cours de redéfinition, ajoute le sociologue et historien, qui appelle à la recherche de nouveaux idéaux, à l'heure pourtant où les utopies, les grands projets collectifs et les grands récits, ceux de gauche comme ceux de droite, n'ont plus bonne presse. » (Voir RÉF., 10 : L'Institut du Nouveau Monde. ») Voilà le discours du « social » bien senti (voir notre critique à la NOTE no 1).

Les Québécois-Français auront vraiment « le goût de l’avenir »
quand ils seront fièrement devenus,
individuellement et collectivement, indépendants.
Sinon, ce ne sera que du psittacisme.

Le sociologue Gérard Bouchard va encore plus loin. Il vient nous dire que « ce qui manque aujourd’hui, c’est l’équivalent de ce que fut le marxisme (non comme doctrine mais comme instrument scientifique) pour le capitalisme des XIXe et XXe siècles : c’est un corpus théorique qui permettrait de comprendre et de mettre en échec la gigantesque machine qu’est devenu le système de production et d’échange (cf. NOTE no 1, BOUCHARD, p. 44). » Cette position est inacceptable pour un intellectuel qui se dit dans le camp des souverainistes. Il fait bifurquer le débat sur des voies inappropriées. Plus grave encore, il dilue le message : il le nie ! C’est sur cette lancée que l’Institut du Nouveau Monde croit nous faire avancer dans la défense de l’objectif de l’indépendance du Québec. C’est une véritable mystification ! Je me trompe. Ces gens-là n’y croient pas. Les Québécois-Français auront vraiment « le goût de l’avenir » quand ils seront fièrement devenus, individuellement et collectivement, indépendants. Sinon, ce ne sera que du psittacisme.

Michel Venne nous arrive avec la méthode des « tiroirs » pour discuter de la complexité de la vie d’une société. Il ne s’en formalise pas. « Il y a cent façons, nous dit-il, de découper la réalité pour la soumettre au débat. Pour cette série sur « le goût de l'avenir » (lire ma chronique du 12 janvier [cf. RÉF.]), j'ai choisi de partir de ce que j'estime correspondre, peut-être à tort, aux préoccupations courantes de la population plutôt que de le faire selon des catégories intellectuelles comme la liberté ou le nationalisme. » (Voir RÉF., 19.01.2004) Restons-en au social. C’est ce qu’il fera. C’est ce que son mentor a recommandé dans son article publié dans L’Annuaire du Québec 2004 (cf. NOTE no 1 : BOUCHARD).

Les thèmes suggérés sont ceux que l’on retrouve dans ses onze articles (voir RÉF., VENNE). En bref, c’est « le goût de vivre ». Qui peut s’opposer au goût de vivre ? Fonder une famille, avoir un bon emploi, vivre dans une société libre, payer des impôts qui seront bien utilisés, avoir une bonne formation scolaire et universitaire, habiter un pays réel, être dirigé par des chefs de file qui se tiennent debout, pouvoir partager sa vision du monde, participer à la définition de notre intérêt national, souhaiter de nouvelles formes de gouverne démocratique, puis, finalement, refuser le fatalisme et désirer la création de l’Institut du Nouveau Monde.

C’est le programme proposé à ceux et celles qui désirent participer aux activités de l’Institut du Nouveau Monde. Est-il besoin de mentionner que le projet ne vise pas à discuter de l’indépendance du Québec ? L’objet est complètement esquivé, occulté. Il s’agit de faire participer des citoyens et des citoyennes, de faire bouillonner des idées, bref d’être un « être » politique qui participe au débat de la Cité. Il n’est donc pas surprenant de lire cette invitation : « Si la perspective de participer aux activités d'un institut non partisan voué à l'animation du débat public vous intéresse », venez-vous joindre à l’Institut du Nouveau Monde (voir RÉF., 02,02.2004 et 19.04.2004). En date du 29 mars, il y avait environ 750 personnes désireuses de participer (voir RÉF., 29,03.2004).

Le site Internet de l’Institut du Nouveau Monde est en marche depuis ce matin. L’Institut à but non lucratif est dirigé par un conseil d’administration très diversifié. Il est présidé par M. Conrad Sauvé et il est composé de Mme Dominique Anglade, M. Gérard Bouchard, Mme Geneviève Baril, M. Claude Béland, M. Michel Cossette, Mme Karine Blondin, Mme Sophie Dufour, M. Patrick Ferland, Mme Manon Forget (voir RÉF., 19.04.2004).

Un plan d’action est déjà en vigueur. L'INM organise en août prochain, avec le soutien financier du Fonds Jeunesse Québec, une université d'été pour les jeunes de 15 à 30 ans. L'Annuaire du Québec, publié chez Fides, devient une publication de l'Institut. En outre, l'INM veut explorer toutes les possibilités qu'offre Internet à des fins de délibération et d'information du public sur les enjeux de société. L’Institut espère organiser des cercles de réflexion pour les membres. À compter de l'automne, il prévoit la tenue d'une série de cinq grands rendez-vous stratégiques pour le Québec. » (cf. RÉF., 19.04.2004 et aussi l’INM ).

L’INM veut faire « retrouver le goût de débattre ». (RÉF.,12.01.2004). Il veut offrir une agora et contribuer à créer des conditions favorables à cette participation. » (RÉF., 19.04.2004) Il cherche des « personnes intéressées par la création d'un Institut voué au renouvellement des idées et à la participation civique au Québec » (RÉF., 08.03.2004).

Pour les concepteurs de l’Institut, « il s'agit d'une « boîte à idées » originale, axée sur le Québec, fondée sur la participation des citoyens, qui agit dans une perspective de justice sociale, dans le respect des valeurs démocratiques et dans un esprit d'ouverture et d'innovation. (RÉF., 19.04.2004).

Le parti pris initial appuie le fait que « nos concitoyens expriment sans équivoque un désir de renouveler les idées [...] sans pour autant renier l'identité, la spécificité, les préférences ou les réussites du Québec des cinquante dernières années. Mais ils ne veulent pas se faire imposer de nouveaux projets de société. Ils veulent en être partie prenante. » (RÉF., 19.04.2004) « L'INM veut offrir une agora et contribuer à créer des conditions favorables à cette participation. » (RÉF., 19.04.2004)

Ce nouvel organisme sans but lucratif « a obtenu une subvention de 25 000 $ du ministère de la Recherche, Science et Technologie en mars 2003 pour financer en partie le démarrage de l'Institut. Une subvention de 225 000 $ a été accordée par le Fonds Jeunesse Québec en février 2004 pour l'organisation de l'université d'été, l'Université du Nouveau Monde, dont la première édition aura lieu du 19 au 22 août 2004. »

Le travail accompli par les concepteurs de l’INM est considérable. Il n’y a aucun doute que leur désir de provoquer « le retour au social » dans l’approche des problèmes de société est noble et même stimulant. Toutefois, le parti pris idéologique visant à occulter « le national » du problème fondamental des Québécois et des Québécois-Français nous semble un peu naïf.

On peut d’ores et déjà prédire que les responsables de cet Institut vont se buter rapidement à des difficultés de conceptions sociales. Il ne leur sera pas permis d’exclure dans leur démarche la présence très lourde du Canada-Anglais dans tous les domaines du développement social au Québec. Le Québec n’est pas un État comme les autres, il est une province. Il est un État subventionné par l’État central canadian (ce qui est bien pire encore que le déséquilibre fiscal).

Il ne faudrait pas crier trop vite Victoire. Le combat pour l’indépendance du Québec doit continuer. S’il y a un Institut du Nouveau Monde qui vient de naître, il nous faudrait une contrepartie, un complément essentiel et incontournable, soit un Centre de recherche de l’indépendance.

Bravo pour cette initiative. Bonne chance aux coureurs.

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCE :

Michel VENNE, « Le goût de l'avenir. » Dans Le Devoir, lundi 12 janvier 2004, http://www.ledevoir.com/2004/01/19/45204.html Ce texte d’introduction a été suivi de dix autres articles publiés dans Le Devoir entre le 19 janvier et le 19 avril 2004. Le but principal de tous ces articles a été d’en arriver à une proposition de création d’un Institut du Nouveau Monde. Les thèmes proposés par Michel Venne http://www.inm.qc.ca/viewArticle.do?articleID=16894 sont les suivants :

1 Quelle famille ! (19.01.2004)
2 « Une bonne job, un bon boss... » (26.01.2004)
3 Le fisc veut votre bien... (02.02.2004)
4 L'éducation pour tous (09.02.2004)
5 Vaste pays (23.02.2004)
6 Une éthique commune (01.03.2004)
7 Citoyens du monde (08.03.2004)
8 Le « nous » québécois (15.03.2004)
9 Le goût de la démocratie (29.03.2004)
10 L'Institut du Nouveau Monde (19.04.2004)

NOTE :

(1) « En quête d’un nouvel idéal. Pour une pensée du lieu et du lien social. » Dans Michel VENNE, dir., L’Annuaire du Québec 2004. Montréal, Fides, 2004, p. 38-44. Consulter Bruno Deshaies, « Québec 2003. Un portrait peu reluisant. » Chronique du jeudi 25 mars 2004.