«Indépendance : pour ou contre?»

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BESOINS DE LA POPULATION ET MISSION DE LA SANTÉ

Où est-il, l’État du Québec ?

Bruno Deshaies
jeudi 27 janvier 2005

« Le gros problème en ce moment, c’est qu’on a
deux mégacentres hospitaliers
universitaires en perspective
dont l’un pour les Anglo-Québécois
et l’autre pour les Québécois-Français. »

Les problèmes de l’État dépassent généralement les questions de gestion. Malheureusement, nos gouvernements provinciaux ont souvent des comportements de conseils municipaux. Ils voient l’État du Québec comme la somme de services que les ministères doivent offrir selon des budgets et des missions souvent éclatés sans trop de coordination.

Dans un gouvernement, les ministères sont aussi distincts les uns des autres que les fabriquants d’automobiles General Motors ou Ford. Pour les gouvernements, les règles de l’opinion publique et les sondages remplacent les règles du marché, mais les ministres responsables des ministères répondent à des besoins de compétition tout comme les dirigeants des entreprises privées.

En ce moment, de nombreux débats se font sur la place publique parce qu’un chef de gouvernement à Québec a suffisamment manqué de sagesse pour ignorer son propre conseil des ministres. Le chef du gouvernement s’est placé lui-même en état de compétition avec ses propres ministres, mais il a dû finalement se rétracter et faire marche arrière à cause de la pression de l’opinion publique. En ce sens, il a vraiment agi comme de nombreux maires de municipalités qui se croient personnellement investis d’une mission presque providentielle au déni de la démocratie. C’est le cas en particulier de la décision de son gouvernement de subventionner des écoles privées juives.

Dans un autre cas, le CHUM, l’histoire est devenue tellement loufoque que l’affaire remonte même à 1927. N’allons pas aussi loin pour l’instant, car il y aurait tellement de morts à réveiller qu’ils feraient sûrement peur aux vivants qui s’agitent autour de tous les restes qui s’offrent pour défendre soit la gare de triage d’Outremont, le 1000 Saint-Denis ou, autrement dit, l’agrandissement de l’Hôpital Saint-Luc, le projet du 6000 Saint-Denis que le gouvernement du Parti québécois annonçait fièrement avec une immense pancarte avant les dernières élections et maintenant l’Hôtel-Dieu de Montréal (peut-être le projet le moins farfelu de tous), mais que le recteur Robert Lacroix de l’Université de Montréal refuse d’étudier parce que le site aurait déjà été jugé non valable ou non pertinent ou non... Qui peut savoir ce qui se cache derrière cette réponse après avoir tout lu ce qui s’est écrit dans les journaux depuis que le débat fait rage.

Le gouvernement du Québec dans tout cela, où est-il ? Le ministre de la Santé et des Services sociaux, lui aussi, où est-il ? Le conseil des ministres à Québec, où est-il ? Le Parti québécois que fait-il réellement ? Quant à l’ADQ, son chef Mario Dumont accepte le site d’Outremont. Cette position a au moins le mérite d’être claire, mais que signifie-t-elle politiquement ?

Le gros problème en ce moment, c’est qu’on a deux mégacentres hospitaliers universitaires en perspective à Montréal dont l’un pour les Anglo-Québécois et l’autre pour les Québécois-Français. (Voir NOTE no 1.) Pour une ville comme Montréal, est-ce normal d’investir dans deux mégahôpitaux sur la base de la langue ? Selon l’ex-ministre péquiste, Jean Garon, dans les gouvernements du Parti québécois, sa réplique est sans équivoque : « C’est tout simplement fou raide ! »

On peut ne pas partager l’opinion de Jean Garon, mais quand un petit État comme le Québec (qui est en fait un semi-État) tente de se payer le luxe du dédoublement de tous ses services publics dans les deux langues avec la création d’institutions distinctes pour répondre à des clientèles qui refusent de s’adapter à l’évolution du Québec moderne où la langue française doit être considérée comme la langue nationale au Québec ou à tout le moins officielle, le contribuable québécois est en droit de s’interroger et de manifester son mécontentement envers les gouvernements et les politiciens et les politiciennes qui se disent orgueilleusement les représentants et les représentantes de tous les citoyens et les citoyennes du Québec.

Heureusement que les opinions des chercheurs eux-mêmes ne vont pas dans le même sens que le cloisonnement des centres universitaires hospitaliers de soins de santé, de formation et de recherche médicale. Ainsi, le directeur général du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), M. Arthur Porter, réputé radio-oncologue et Sierra-Léonais d’origine, souhaite une plus grande complémentarité clinique entre les deux mégahôpitaux. Elle existe même déjà, a-t-il déclaré. Par ailleurs, le directeur de la recherche du CHUM, le Dr Pavel Hamet, a souligné que le CHUM et le CUSM collaborent dans des projets que l'un ou l'autre centre dirige. Il fait même remarquer que « les meilleurs succès en recherche médicale à Montréal, on les fait ensemble » et même que « la force de Montréal en recherche médicale vient en partie de cette richesse historique et culturelle ». Par conséquent, la recherche en santé à Montréal et le travail des chercheurs sont particulièrement entremêlés et compénétrés. Ces renseignements nous montrent à quel point nos hommes politiques québécois ont manqué de vision pendant des années au sujet du mégahôpital montréalais qui unirait les forces de nos équipes de chercheurs sous un même toit tout en assurant des formations dans les deux langues et des services adaptés à des patients dont la langue maternelle aurait été ou le français ou l’anglais.

Si à la suite des points de vues exprimés par les docteurs Porter et Hamet on ajoute les informations rapportées par Éric Desrosiers dans Le Devoir le 24 janvier denier (cf. NOTE no 2), on ne peut qu’être indigné. Par exemple :

Alors que le Québec compte 82 % de francophones, 8 % d'anglophones et 10 % d'allophones, le ministère de l'Éducation consacre 23 % de son budget destiné aux universités anglophones (McGill, Concordia et Bishop's). Avec 77 % du financement, les autres universités ont moins d'argent que le poids démographique de la population francophone, selon Lacroix et Sabourin [d’après leur article publié dans la revue L’Action nationale, octobre 2004]. De même, le tiers des fonds de recherche versés par Ottawa à des universités québécoises, de 1999 à 2003, sont allés à McGill et, en 2004, cette proportion a grimpé à la moitié, note M. Lacroix (cf. NOTE NO 3).

Mais ce n’est pas tout. On apprend encore :

Selon les données de CAPER (Canadian Post-M.D. Education Registry), cinq ans après l'obtention de leurs diplômes, 45 % des médecins issus de McGill pratiquaient ailleurs qu'au Québec, contre 12 % pour l'Université de Montréal et 5 % pour l'Université Laval. McGill compte pour le quart environ des admissions en médecine au Québec mais elle ne fournit qu'un peu plus de 10 % des médecins pratiquant au Québec. L'Université de Montréal en produit trois fois plus.

Des données comme celles-là et beaucoup d’autres dans d’autres domaines nous montrent que l’État du Québec a des choix importants à faire. Il ne devrait plus être acceptable pour la majorité des Québécois de laisser leurs gouvernants prendre des décisions aussi importantes pour l’avenir du Québec derrières des portes closes. Pour le moment, les experts engagés par le gouvernement n’inspirent aucunement confiance. Devant le fouillis d’information qu’ils ont devant eux, les contribuables se demandent comment les Johnson et Mulroney ou les Couture et St-Pierre ou les Robert Lacroix ou les Jacques Girard pourront résoudre ce casse-tête sans tenir compte des enjeux nationaux du Québec. Pour le pas voir le problème dans une perspective NATIONALE, la vision provincialiste de nos divers gouvernements et de nos chefs de file de la société civile au Québec nous a conduits là où nous sommes parvenus en ce moment concernant le CHUM. Nos gouvernements et nos élites on mit la santé dans le lit de Procuste. Si la santé coûte trop chère, on rapetisse le lit ; si la santé en demande trop, on allonge le lit pour satisfaire tout le monde, mais il n’y a pas plus d’argent de disponible. Dans les deux cas, c’est la même rigidité idéologique gouvernementale sans imagination.

Si la santé était la première priorité du gouvernement Charest, force est d’admettre que le chef du gouvernement a échoué lamentablement dans son entreprise. Comme le déclarait Jean Garon sur les ondes de CKAC le 11 janvier dernier, il ne faut pas s’attendre ni à l’unanimité ni à un consensus, mais à un choix démocratique qui s’appuierait sur les droits de la majorité à faire pencher la balance sur un projet clairement identifié et sérieusement étayé par de bons arguments. Ce processus de décision gouvernemental devrait tenir compte de toute l’expertise que les spécialistes du gouvernement possèdent déjà concernant les multiples facettes de l’édification d’un centre universitaire de santé à Montréal qui répondrait aux diverses vocations de service que ce nouveau centre médical devrait offrir à toute la population québécoise.

Cela dit, l’expertise de plusieurs ministères est en cause. En premier lieu, le ministère de la Santé et des Services sociaux. Ce ministère a certainement coordonné les travaux d’autres ministères comme celui de l’éducation et de l’enseignement supérieur et pourquoi pas ceux de l’environnement ou encore des transports et bien évidemment des finances et pourquoi pas des affaires municipales et des affaires intergouvernementales canadiennes.

Bien évidemment, un mégaprojet de cette envergure ne peut être réalisé sans un pilotage par le Conseil exécutif de l’État. Mais au plus haut point, il faut un gouvernement capable d’expliquer l’ampleur d’un tel projet à la population plutôt que de laisser des tiers assumer cette responsabilité à sa place.

Ici, nous touchons là à un bel exemple des limites de responsabilité qui peuvent incomber aux agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux (Loi 25 sanctionnée le 18 décembre 2003). Les agences en question ne sont pas plus que des organismes publics déconcentrés par rapport à l’État et qui gèrent localement des problèmes de développement à condition que des institutions locales existent bel et bien et qu’elles soient en état d’agir réellement. Or, l’agence impliquée dans le dossier du CHUM nous offre le spectacle d’un parcours chaotique d’où les rebondissements du groupe de pression d’hommes d’affaires entourant le recteur Robert Lacroix de l’Université de Montréal au profit d’un nouveau site celui d’Outremont. À partir de ce moment là, le débat s’est emballé sur le choix de la localisation du site du CHUM « francophone ».

Cependant, que l’État du Québec ait eu l’imprudence de croire qu’une telle agence à Montréal pouvait avoir l’autorité nécessaire pour gérer un projet de mégacentre hospitalier universitaire de l’envergure que nous savons, c’était faire montre d’incompétence flagrante. La plus belle preuve en est que le ministre de la Santé du Québec est complètement KO. On le cherche même. De toute façon, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain a fait appel au directeur du CUSM, M. Arthur Porter, pour parler de l’« accès universel et l’excellence dans le domaine des soins de santé ». Comme il se doit, il n’a pas répondu véritablement aux questions qui lui ont été posées au sujet du CHUM et de ses problèmes.

Hier matin, La Presse nous apprenait que l’ancien président du conseil d’administration du CHUM, M. Jacques Girard, et l’architecte Jean-Claude Marsan, ont présenté le site de l’Hôtel-Dieu « nouveau » au nom d’une coalition qui souhaite voir le CHUM érigé sur les terrains et jardins de l’actuel Hôtel-Dieu et de terrains adjacents qui constitueraient finalement un emplacement de 92 000 mètres carrés. Le recteur de l’Université de Montréal, M. Robert Lacroix, a répliqué immédiatement. Il n’y a que deux sites : l’hôpital Saint-Luc et la gare de triage d’Outremont. Quant à faire, pourquoi ne pas ajouter à tous ces projets celui des humoristes, à savoir de transformer le Stade olympique en un « supermégahôpital » qui pourrait satisfaire tous les besoins de la population.

Oh ! n’oublions pas, il y a encore les 3P (partenariat public-privé). Or depuis le temps qu’il est question de ce CHUM à Montréal, pourquoi diable le privé ne s’est-il pas présenté le bout du nez plus rapidement ? Fallait-il attendre autant de temps pour que le public s’embourbe jusqu’au cou avant d’intervenir ? Par ailleurs, pourquoi le gouvernement Charest n’a-t-il pas fait valoir explicitement les mérites des 3P dans le cas du CHUM « francophone » ? Quel calcul le gouvernement Charest a-t-il fait en laissant pourrir un dossier aussi vital pour Montréal et pour le Québec tout entier ? Ne savait-il pas qu’il aurait un jour à recoller les morceaux du pot cassé ? On attend encore une réponse des experts.

Si nous avons encore un gouvernement à Québec, il faudrait bien qu’il mette fin à cette récréation qui nous a coûté plus de 30 millions en études de toutes sortes. Nos fonctionnaires devraient avoir une certaine idée de ce gâchis gouvernemental si nos politiciens et politiciennes et le chef du gouvernement n’éprouvent pas de remords devant ce spectacle ridicule, absurde, déraisonnable, saugrenu et même contraire au bon sens.

Du moins, une endocrinologue de l’Hôpital Saint-Luc/CHUM, Jana Havrankova, faisait parvenir son opinion au quotidien La Presse sous le titre : « Le CHUM enchanté. Un opéra en quatre actes. » (27 janvier 2005, p. A18.) Écourtons le récit. Au troisième acte : « Le rideau tombe sur la cacophonie et les spectateurs se disent : « Si ça peut finir. » Or arrive alors au quatrième acte ? Explication : « Il [allusion au CHUM] n’existe pas encore. Malheureusement, l’auteur est mystérieusement disparu avant de terminer son opéra. Est-ce que quelqu’un au ministère de la Santé par exemple, voudrait bien parachever cette œuvre ? »

Où est-il l’État du Québec si tant est que nous en avons un ?

Bruno Deshaies

NOTES :

(1) Denis R. Roy, M.D., « L'essentiel du CHUM 2010 : 700 lits sur un site unique. » Dans Le Devoir, mercredi 5 janvier 2005 ( « Libre opinion »). L’auteur est directeur général du Centre hospitalier de l'Université de Montréal

(2) Éric Desrosiers, « CHUM: des citoyens réclament un débat public. » Dans Le Devoir, lundi 24 janvier 2005

(3) « Après ses études de baccalauréat à l'Université Laval, rapporte Éric Desrosiers, Frédéric Lacroix a passé cinq ans à McGill pour obtenir un doctorat en génie électrique en 2001. « Je suis allé en Californie tout de suite après mon doctorat. J'ai fait comme tous les gens de mon laboratoire qui sont partis à l'extérieur du Québec », a -t-il relaté. La plupart des détenteurs de doctorat de l'Université Laval travaillent au Québec, a-t-il fait valoir. « À McGill, les contacts sont avec les États-Unis et Ottawa, avec le monde anglo-américain », a constaté Frédéric Lacroix qui a depuis décidé de revenir au Québec. » (Cf. NOTE no 1.)