«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 203

JEAN GARON

Un indépendantiste qui a décidé de faire autre chose.

Bruno Deshaies
jeudi 17 février 2005

« Je ne suis membre
d’aucun parti provincial depuis 2000. »
(Jean Garon, voir RÉF.)

Combien sont-ils d’indépendantistes à avoir orienté leurs occupations ou leurs préoccupations sur d’autres cibles que la souveraineté et le Parti québécois ou le Bloc québécois ? Nous faisons le pari qu’ils sont quelques centaines de milliers à piaffer d’impatience. Ils n’attendent même plus les mirages de ces deux partis.

Ces quelques centaines de milliers d’indépendantistes sont ailleurs. Ils pansent leurs plaies. Ils avalent la pilule des échecs qui n’ont pas été seulement référendaires, mais aussi politiques, économiques et culturels. Ils se sentent floués.

Ces quelques centaines de milliers d’hommes et de femmes ont depuis longtemps compris que l’indépendance du Québec faisait partie de cette histoire du temps présent si cruciale pour les Québécois et les Québécoises. C’est donc dans cette voie qu’ils cherchent et qu’ils s’appliquent à aller plus loin que le discours creux des métaphores souverainistes ou des entourloupettes péquistes ou bloquistes. Ils ont compris que le Canada-Anglais dit le ROC et la minorité canadian au Québec ainsi que le gouvernement central ne lâcheront jamais prises sur les Québécois et les Québécoises. Tous les coups seront bons pour sauver la démocratie canadienne et la Charte des droits et libertés canadienne à l’encontre du droit des peuples à l’autodétermination. Depuis longtemps, ils ont compris aussi que l’État du Québec est véritablement le leur et le seul à leur service exclusif. Ils savent de mieux en mieux qu’ils méritent mieux que d’être gouvernés par un semi-État qui est toujours provincial depuis sa création en 1867 et, dans les faits, l’ombre d’un État.

Depuis une dizaine d’années, ils se sont éloignés de la classe politique pour embrasser de nombreuses autres causes qui serviront peut-être la société. Cependant, au fond d’eux-mêmes, l’insatisfaction est profonde et les cicatrices demeurent encore visibles. Ils se demandent encore aujourd’hui pourquoi la rencontre de l’objectif de l’indépendance et de leur destin collectif a échoué à deux reprises. Parmi tous ces Québécois et Québécoises qui veulent un Québec indépendant, il y a l’exemple de monsieur Jean Garon qui a orienté sa carrière vers la politique municipale. Il est devenu maire de la ville fusionnée de Lévis. Il s’applique à déployer ses talents « dans son coin » comme il dit. Combien d’autres ont agi ainsi ? Il y a certainement quelques réflexions qui devraient traverser l’esprit des partisans politiques de la souveraineté à la manière péquiste ou bloquiste.

Jean Garon et la politique municipale

Pour sa part, monsieur Jean Garon a pris le sentier de la politique municipale. À l’occasion d’une entrevue au poste CKAC, il a eu l’occasion de s’exprimer sur la comparaison entre la politique municipale et la politique provinciale, la souveraineté et quelques autres sujets dont celui du CHUM. Il est intéressant d’entendre ce que son expérience peut nous apprendre (voir RÉF.). Il va de soi que nous avons transcrit textuellement les propos que se sont échangés les deux hommes.

En politique municipale, Jean Garon se sent à son aise. Il a maintenant une expérience de ce milieu qui lui permet de faire des comparaisons entre la politique municipale et la politique provinciale. L’animateur de l’entrevue, Mario Langlois, n’a pas hésité de poser la question à monsieur Garon. Il lui a dit : « Monsieur Garon, vous êtes en politique municipale depuis 1998. Comment vivez-vous ça ? Comment pouvez-vous comparer la politique provinciale face à la politique municipale ? »

Jean Garon. Waaf ! C’est le problème des égaux ; il est plus grand au niveau municipal. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas au niveau provincial.

Mario Langlois. Non !

JG. Mais... c’est-à-dire, quand vous êtes au gouvernement du Québec, vous ne pensez pas que le premier ministre est obligé de tout vous dire, de consulter tout le monde sur tout. Il a des fonctions importantes ; il peut prendre des décisions ; il consulte, quand il pense qu’il doit consulter, il consulte les gens qu’il pense devoir consulter.

Au niveau municipal, ce qui est tannant, c’est que quelqu’un, à un moment donné, vous dit : « Vous ne m’en avez pas parlé. » Mais oui, mais il faut... Vous ne pouvez pas compter tout à toute minute constamment. Deuxièmement, il y a des chose qui se font mieux si ça ne se passe pas sur la place publique  comme des négociations, par exemple.

Moi, j’ai acheté depuis 2002, à la ville de Lévis, j’avais fait en sorte [d’être prudent dans nos négociations]. On avait dans notre programme de faire des grands parcs. Si j’avais commencer par parler de ça dans les journaux, j’aurais fait comme d’autres endroits. Ils manquent leurs coups, ça coûte trois fois plus cher que prévu, quatre fois, cinq fois, dix fois plus cher que prévu.

Moi, j’ai parlé dès le début (j’ai été élu en 2002) à Irving. Je veux acheter 6 ou 7 millions de pieds carrés de terrain à un endroit extraordinaire. [La négociation] a pris trois ans. Si j’avais passé mon temps d’en parler ou à faire des déclarations là-dessus, on n’aurait pas réussi. D’ailleurs, à Québec, ils n’ont pas réussi. C’est rendu à 2 millions. Nous, on a acheté plus grand qu’eux autres encore sur le bord du fleuve pour 200 quelques milles piastres plus les taxes. Alors, on s’est entendu. Il y a eu des offres, des contre-offres, [cette négociation] a duré des mois. Mais, en tout temps, [le résultat était] sujet à une ratification par le Conseil. Quand ça été prêt, on est allé au Conseil. J’étais à l’hôpital quand c’est allé au Conseil et pis les gens... ça passé. Bonne négociation ici. [...]

Moi, j’ai dit à Ultramar, c’est possible. Le problème sera facile à régler. La compagnie a dit : comment ? Il y a une magnifique montagne près de la raffinerie que tout le monde aurait voulu faire un parc avec ça. Pourquoi vous ne l’acheter pas. Nous autres on a le droit maintenant en vertu de notre loi des villes de plus de 100 000 habitants de faire un parc avec un terrain privé.

Quand le président américain de la compagnie vient au printemps 2002, je le rencontre. Je lui propose d’acheter. Il me dit, je trouve que cette suggestion a du bon sens. C’est intéressant. Mais là, j’ai fait une erreur d’en parlé à la commission de la Capitale nationale. Le lendemain, quelques jours après, c’était dans les journaux. Le prix avait monté d’une façon faramineuse. Quand les libéraux ont gagné les élections et que le PQ a perdu. Je suis retourné voir Ultramar. J’ai dit si j’étais vous, je recommencerais les négociations. Pourquoi ? Tout simplement, monsieur [Pierre] Boucher [président de la Commission de la Capitale nationale de Québec], je suis certain que l’Hydro[-Québec] ne gardera pas monsieur Boucher et peut-être bien que la Commission de la Capitale nationale va disparaître. Alors, vous n’aurez plus les gens pour faire gonfler les prix. Alors, c’est ce qui est arrivé.

ML. Mais on vous reproche...

JG. Ça été acheté par Ultramar. Et puis, c’est un terrain magnifique où il y a des arbres de 100, 150 ans, il y a trois rivières qui passent là-dessus, pas Trois-Rivières, la ville, mais trois rivières. Ça va faire un parc extraordinaire en plein centre de la ville.

Explications sur l’incapacité des décideurs à prendre des décisions

Ce genre de négociations sur le règlement de l’achat d’un terrain à Ultramar par la Ville de Lévis donne un exemple du style de direction du maire Jean Garon. Il cherche à résoudre les difficultés par des arrangements qui lui permettront d’atteindre son objectif. Cette manière d’agir reflète une conception politique sur laquelle il a pu s’expliquer au cours de l’entrevue. Mario Langlois revient à la comparaison entre la politique municipale et la politique provinciale. Il l’interroge sur la capacité des élus de prendre des décisions. Il lui dit : « Il me semble que ça tataouine drôlement quand c’est le temps de prendre des décisions actuellement. Est-ce que ce sont les décideurs qui ont peur de se faire passer au batte par les critiques ? » Voici l’explication que lui fournit le maire de Lévis, Jean Garon.

Parce qu’au Québec, c’est de même partout. Nous, on a un héritage important dans notre génétique, c’est l’héritage catholique et l’héritage français. Catholique, un Vatican, donc c’est unanime ; l’héritage français c’était, on a connu la France, ce qu’il y avait de plus centralisé avec les Monarques. Alors, à Québec, c’était pas compliqué historiquement. Il y avait un gouverneur, l’Évêque, le pouvoir militaire... et les gens tétaient ces pouvoirs-là. À Montréal, vous aviez le monde des affaires. Alors qu’ils étaient plus batailleurs, c’était une autre conception des choses.

Ce qui nous a influencés aujourd’hui, c’est qu’on cherche toujours l’unanimité comme si, dans une société démocratique, c’est unanime. C’est jamais unanime dans une société démocratique. À chaque fois que vous voulez faire quelque chose y en a qui pense pas comme ça. C’est normal à part de cela. Mais nous, on cherche toujours l’unanimité. On cherche toujours le consensus total. Nos héritages catholique et royaliste sont une cause de ça.

Cette explication a une certaine valeur historique, mais elle n’explique pas tout. Cependant, cette vision de monsieur Garon de la société québécoise anime sa vision de l’action politique. On peut ne pas partager son point de vue, mais pour lui de telles idées l’influencent dans l’action. À ce moment-là, il fait un lien immédiatement avec le processus démocratique. Il déclare :

Il y a eu un affrontement terrible entre Bush et Kerry. L’élection terminée, Bush a eu 51 p. cent. C’est réglé. Il est là pour quatre ans. Avez-vous remarqué, comment tous les gens se sont comportés. C’est extraordinaire. Encore, c’est le père de M. Bush et M. Clinton qui vont faire ensemble une collecte pour les fonds. Pourquoi, parce qu’eux, y sont vraiment des démocrates les Américains. Ils savent qu’il y a des batailles à mener, mais quand la bataille est finie, elle est finie. Après ça, à la prochaine bataille, on recommencera si on veut recommencer, mais en attendant on fonctionne. Nous, on cherche toujours l’unanimité, le consensus. Regardez à Montréal, quand vous parler de l’hôpital, du CHUM.

La philosophie politique de Jean Garon est claire. Lorsqu’un homme politique est élu, les citoyens et citoyennes le chargent de prendre des décisions. Il le fait en respectant les règles de la démocratie. Pour lui, comme chez René Lévesque, l’inspiration américaine est édifiante presque idyllique. Mais, pour les Québécois, Jean Garon s’explique :

Bon, nous, ce n’est pas ça. On recherche toujours le consensus et l’unanimité. Ce n’est pas possible dans une société normale. Les gens ne pensent pas de la même façon ; ils n’ont pas la même expérience de la vie ; ils n’ont pas la même approche des choses. Il y en a qui... mais à un moment donné il faut qu’une société fonctionne. Tout en fonctionnant, ils continuent à travailler ensemble. On peut arriver, prendre une décision. Mettons qu’une décision se prend... on dit c’est ça ! Bon, maintenant, tout le monde dit la décision est prise. On va essayer de fonctionner avec ça tout le monde ensemble.

Le pragmatisme de Jean Garon

Dans le fond, pour Jean Garon, il faut être pragmatique. Il faut fonctionner. Au sujet du CHUM, il a dit ce qu’il pense vraiment. « À mon avis, a-t-il déclaré, il devrait y avoir un hôpital universitaire important à Montréal qui fonctionnerait en français ; les gens qui parlent anglais pourraient aller là parce qu’il y a des gens qui seraient capables de les desservir également. Pensez-vous qu’une ville comme Montréal pourra avoir deux grands hôpitaux universitaires, de même ampleur ? [...] Moi, je pense que c’est fou raide. » « On a peur de déplaire », lui répond Mario Langlois. Sur quoi réplique M. Garon : « C’est de l’argent ça ! » Réaction de l’animateur : « On a peur de déplaire M. Garon. »

Selon M. Garon, le principe d’unanimité nous joue un tour. « Que tout le monde soit unanime, déclare Garon, cela n’arrivera jamais. » Et que ce soit notre héritage catholique et notre héritage français, « nos leaders ou ceux qui se proposent comme leaders, n’ont pas de colonnes » affirme l’animateur. Ce à quoi, M. Garon propose une analogie : « Non, ils ont un cerveau, j’avais déjà dit ça, comme un œuf à deux jaunes. Ils savent jamais lequel fertiliser. [...] Ils sont pour et ils sont contre en même temps. Au Québec, c’est le drame. On est toujours comme ça. Je pense que celui qui a été le plus grand exemple de ce comportement a été M. Bourassa. Il avait des qualités, M. Bourassa, mais il était indécis, il penchait, il était comme un roseau. Il pouvait pencher complètement, mais quand le vent arrêtait, il revenait à sa position normale. »

Quant à Jean Charest, la question de l’animateur est directe : « Qu’est-ce que vous pensez du premier ministre actuel, Jean Charest ? » La réponse est aussi directe : « Je vais être franc avec vous, moi je ne suis pas sévère pour Jean Charest. Je crois qu’il va être obligé de vendre ses affaires lui-même davantage. Quand il dit qu’il y a un problème d’endettement au Québec, il a raison. Il y a un gros problème d’endettement. Les faux déficits zéros de Lucien Bouchard avec des fonds camouflés ici et là, je regrette, c’est pas comme ça qu’on fait un déficit zéro. Avec un déficit zéro, la dette ne continue pas à augmenter quand vous avez un déficit zéro. Vous, si vous ne vous endettez pas, votre dette n’augmentera pas ! » Il ajoute :

Quand la dette commence à augmenter, c’est parce que vous avez de faux déficits zéros. Je pense qu’il va falloir se dire des choses. Par exemple, le tiers de la dette du Québec ce sont les fonds de pension qui ne sont pas capitalisés, c’est le cas pour les fonctionnaires du Québec. Il n’y a pas beaucoup de monde qui sait ça. Regardez. La dette totale du Québec, il y a une partie, c’est des fonds de pension non capitalisés de la fonction publique québécoise. C’est des sommes d’argent, des dizaines de milliards qui vont là. Qui sont là, qui sont prévus et qu’il va falloir payer à un moment donné. Quand on regarde le vieillissement de la population et que le nombre des gens qui vont être sur le marché du travail et qui ne seront plus dans 10 ans, dans 15 ans, dans 20 ans, dans 25 ans... Bien, c’est évident que c’est inquiétant. Et moi je pense que M. Charest là-dessus, il a raison. Mais excepté, il va falloir qu’il l’explique à la population parce que là c’est complexe et c’est une situation nouvelle qu’on n’a jamais vu antérieurement.

Bien évidemment, « je pense que M. Charest est un excellent vendeur. D’ailleurs on l’a vu à Ottawa ou à Québec, c’est un excellent vendeur, excepté qu’il ne vend pas tout le temps. » Au sujet de la dette, « il faut se mette à la tâche, pour dire : « on règle notre problème budgétaire ». Il faut arrêter tout, sans quoi cette situation crée actuellement une mentalité. C’est qui qui téterait le plus le gouvernement du Québec, les gouvernements ».

Garon, un parmi les quelques centaines de milliers d’indépendantistes qui sont ailleurs.

Ce sont des sujets passionnants, mais il y a aussi M. Bernard Landry et le Parti québécois. Une autre question directe de l’animateur : « M. Garon, je vous parlais de leadership, pour poursuivre dans la même veine, leadership de votre ancien parti, occupé par M. Landry, est-il toujours l’homme de la situation ? » Réponse de M. Garon : « Est-ce qu’ils veulent le garder ou non ? C’est ça qui va être décidé au mois de juin. Ils vont le garder ou ils ne le garderont pas, ça va dépendre de ce qu’ils voient comme possible successeur. S’ils ne voient pas de successeurs, je pense qu’ils vont avoir tendance à le garder. » L’animateur le relance avec un autre question : « Vous, si c’était de vous ? » Réponse catégorique : « Ah ! Moi, je ne suis pas là. Je ne suis membre d’aucun parti provincial depuis 2000. » « Pourquoi ? » demande Mario Langlois. L’explication qui suit nous semble correspondre à l’opinion de ces quelques centaines de milliers d’indépendantistes qui ont entrepris d’aller voir ailleurs, mais en restant vigilant sans plus.

« Vous savez, je pense que là-dedans,
il faut que vous ayez la foi.
Vous y croyez ou vous n’y croyez pas. »

Au regard du combat indépendantiste, Jean Garon s’est expliqué en ces termes.

J’ai décidé de faire d’autres choses. On a fait deux référendum à Québec. Après ça... J’étais de ceux qui disaient... Moi, en 1974, j’étais du même avis que Parizeau. Je calcule... Je disais, on va aller au gouvernement pour faire la souveraineté du Québec. On veut pas y aller pour faire un bon gouvernement en attendant d’être conseillé par un gars qui était sur la liste de paie de la Police montée. Ça, ça ne m’intéressait pas. Alors c’est clair ça. Personnellement, j’étais prêt à rester dans l’opposition dix ans, quinze ans, mais à un moment donné quand on gagnerait, par exemple, c’est parce qu’on aurait convaincu des gens.

Maintenant, on a fait deux référendum. Le monde a dit non. À chaque fois, quand il y a des campagnes de financement [pour le PQ], c’est évident que l’idéal remonte pour ramasser de l’argent. Après que la campagne est finie, l’idéal on le met dans le garde-robe jusqu'à la prochaine campagne [de financement]. Je ne trouve pas que c’est comme ça qu’on va faire la souveraineté d’un pays.

Vous savez, je pense que là-dedans, il faut que vous ayez la foi. Vous y croyez ou vous n’y croyez pas. C’est pour ça que je me dit, bon bien, si les gens disent, par exemple, qui ne sont pas intéressés à faire la souveraineté ou même que ceux qui y croient ont l’air à avoir peur.

Je me rappelle quand Claude Morin en parlait, je me disais, batêche, moi quand je l’écoute parler j’ai peur de la souveraineté moi aussi. Tellement, y avait l’air apeurant et tellement c’était apeurant. Tu convaincs pas les gens si tu as peur toi-même de ce que tu leur propose comme solution. Alors, je pense que il faut avoir la foi pour croire que les gens sont convaincus par la conviction.

Qui peut faire la souveraineté, s’il n’y croit pas ? Qui peut convaincre ceux ou celles qui n’y croient pas s’il n’a pas lui-même le sentiment d’être convaincu ? Comment quelqu’un peut-il convaincre les gens du bien fondé de la solution de l’indépendance si le principe d’indépendance n’est pas le fondement de sa pensée ? Les réflexions de Jean Garon nous ramènent au contexte général qui suit.

Pour ce qui est de la question nationale, il n'y a que deux possibilités pour une formation politique souverainiste.

Première possibilité :

• Le PQ ne peut à la fois aspirer à être un bon gouvernement provincial et faire la travail pour faire triompher l'indépendance sans bâcler ce travail. Le pouvoir provincial sera toujours la première priorité. Il doit abroger son article premier et devenir un parti politique provincial (comme il l'a été de 1995 à 2003, dans les faits ; comme il l'a été de 1976 à décembre1979 et de mai 1980 à décembre 1985, dans les faits), qui pratique un nationalisme incomplet, provincial, tout en invitant, en même temps qu'il abroge son article premier, ses militants et militantes qui veulent travailler à l'indépendance à le faire dans des mouvements qui entendent y travailler continûment.

Seconde possibilité :

• Si le PQ reste souverainiste, qu'on cesse alors de se raconter des histoires et qu'il propose la seule option réaliste celle qu'on n'a jamais osé proposer depuis 1974. La souveraineté d'abord, le pouvoir peut-être. Qu'il propose l'indépendance du Québec. Un vote pour le PQ est un vote pour l'indépendance. Mais alors, il faut sortir, parler, expliquer, convaincre qu’ « un vote pour le PQ est un vote pour l'indépendance ». Si jamais il prend le pouvoir avec moins de 50 % des voix, alors qu'il a proclamé qu’un vote pour le PQ est un vote pour l'indépendance, au pouvoir, il met tout en branle pour favoriser l’indépendance. Cela aura été clair avant, pendant et sera clair après les élections.

Est-ce faire preuve de nostalgie que de réfléchir sérieusement à ces deux possibilités pour les souverainistes péquistes ?

Où sont-ils les indépendantistes convaincus ?

Revenons à l’entrevue avec M. Jean Garon. Mario Langlois affirme : « On n’a pas assez de leaders souverainistes convaincus. On n’a pas assez de militants convaincus. » Réponse de M. Garon :

On ne peut pas convaincre si on n’est pas soi-même convaincu. Première règle d’abord. Ça paraît, le monde n’est pas fou. Il se rend compte si tu as l’air convaincu ou si tu n’as pas l’air convaincu.

Quand j’ai décidé de quitter, je connaissais Lucien Bouchard depuis des années. Je savais que je ne m’entendrais pas avec Lucien Bouchard. Lucien Bouchard n’était pas plus vieux que moi, alors je me suis dit : y va rester là. Comme je m’entendrais pas avec lui, ça me donnerait rien de rester là moi non plus. Connaissant le style de Lucien, je le connaissais depuis l’université, alors moi je suis parti. Je n’ai pas fait d’esclandre. Les gens l’avaient choisi. Moi je ne l’aurais pas choisi. Eux autres l’ont choisi.

Après ça, comme il était chef, il était premier ministre, il avait une marge de manoeuvre. C’est pourquoi, quand il ne m’a pas nommé dans son conseil des ministres, je ne me suis pas plains, j’ai rien dit parce qu’il avait le droit. Il avait nommé des gens qui pensaient comme lui. Il savait que je ne pensais pas comme lui.

Je suis parti. Je suis allé faire d’autres choses auxquelles je crois. Je travaille pour le milieu dans celui où je viens. Lévis, c’est mon coin. Je viens de Saint-Michel de Bellechasse quinze kilomètres à côté. Alors, j’ai essayé d’améliorer la situation dans mon coin ou chez nous, pour essayer de faire que ce soit une ville que tout le monde va envier.

Voilà un exemple de ces quelques centaines de milliers d’indépendantistes qui se sont accrochés à d’autres tâches, d’autres occupations et d’autres intérêts. Quand reprendront-ils du service ?

« Je crois que la souveraineté
c’est le meilleur régime politique
pour le Québec. »

« Est-ce que je comprends M. Garon que vous n’y croyez plus à l’indépendance du Québec ? »

Il va de soi que l’animateur n’a pas hésité à poser la question cruciale. « Est-ce que je comprends M. Garon, en conclusion, que vous n’y croyez plus à l’indépendance du Québec ? »

Un échange s’en suit. Il est intéressant de le reproduire textuellement.

Jean Garon. J’ai pas dit ça.

Mario Langlois. Non ?

JG. J’ai pas dit ça, pas une seconde.

ML. Donc, vous prendriez du service même si jamais on avait à s’y prononcer une troisième fois.

JG. Mais non, ce n’est pas ça que je dis non plus. Je ne sais pas ce qui va arriver. Je ne voudrais pas traverser les ponts avant d’arriver aux rivières.

ML. Avez-vous encore la foi ?

JG. Pardon ?

ML. Avez-vous encore la foi ?

JG. Moi, j’avais la foi, j’ai eu la foi. Je crois que la souveraineté c’est le meilleur régime politique pour le Québec. Maintenant, c’est évident, je sais que cela va se faire de manière démocratique. Et moi là-dessus, j’étais un partisan de René Lévesque. Je croyais que M. Lévesque, j’ai cru, je crois toujours que M. Lévesque avait raison. Mais quand les gens disent non, il faut que tu en prennes acte.

Je me rappelle dans tous les débats qu’il y a eu après le référendum de 1980 qu’on avait perdu, les gens se demandaient comment on pourrait faire la souveraineté autrement qu’avoir la majorité de la population. Bien là, qu’est-ce que vous voulez, quand vous prenez un régime démocratique, il faut que vous ayez la majorité de la population. Il faut la convaincre.

ML. Faut vivre avec les résultats.

JG. Pardon ?

ML. Faut vivre avec les résultats.

JG. Faut vivre avec les résultats et en tenir acte. On ne peut pas faire comme nier le résultat. Le résultat a eu lieu.

ML. M. Garon, c’est tout le temps qu’on a ce matin. Ça été vraiment un plaisir de vous retrouver. Je vous dis à une prochaine.

JG. Merci M. Langlois. C’est la première fois que je fais une entrevue avec vous. Ça me fait plaisir, je veux vous dire que vous faites bien ça.

ML. Merci beaucoup M. Garon. Vous aussi, vous vous débrouillez pas mal.

ML. Au revoir.

JG. Bonjour.

(Fin de l’entrevue.)

Être ni fédéraliste ni souverainiste et encore moins indépendantiste : est-ce possible ?

La politique municipale restreint l’horizon au palier local où il est préférable de n’être ni fédéraliste ni souverainiste et encore moins indépendantiste. La fonction oblige. M. Garon a pris la décision de travailler pour ses concitoyens et concitoyennes de Lévis. Il contribue à l’amélioration de la société québécoise dans son milieu. Il s’est donc volontairement éloigné de l’action au plan national. Il fait partie de ces quelques centaines de milliers d’indépendantistes qui se sont tapis ici et là dans la société québécoise et parfois ailleurs en attendant que peut-être quelque chose se passe un matin. Ce matin-là, il faudra bien le provoquer un jour. Mais, il faudra surtout le préparer. Or, comme tout le monde semble s’occuper à faire autre chose, qui peut rallier tout le monde ?

Un Institut de l’indépendance du Québec aurait certes beaucoup de pain sur la planche. Puisqu’on aime étudier surtout le fédéralisme au Canada et dans le monde, dans nos universités d’ici et d’ailleurs et en coordination et synchronisation en plus, pourquoi pas des universitaires d’ici qui commenceraient à penser le problème dans l’optique de l’indépendance ? Pourquoi une société démocratique comme la nôtre, protégée par des chartes des droits et libertés en béton ne pourrait-elle pas officiellement entreprendre ce travail ?

Le vrai combat national n’est pas dans des actions sociales seulement. Par exemple, la question concernant « Les surplus à Ottawa » (voir NOTE no 1), est-ce une question sociale ou nationale ? Est-ce une question constitutionnelle ou politique ? Est-ce une question de politique gouvernementale fédérale seulement ? Doit-on se contenter d’un débat fédéraliste uniquement sur le déséquilibre fiscal ?

Nous nous attendons à une révision profonde de la pensée souverainiste. Elle est urgente à faire. Elle doit débuter sur des idées claires et déboucher sur un plan d’action cohérent et réaliste. Ce qui signifie que l’objectif doit être absolument clair. Les premiers à sortir de l’ombre devraient être nos universitaires. Ils pourraient déjà commencer à paver la voie concernant les études de l’indépendance. Un remue-ménage du Québec s’impose pour qu’on en finisse avec l’État dans tous ses états.

Ayons au moins le courage de sortir de l’ombre. Il est inutile de sacrer à la télévision pour se faire comprendre ou de s’amuser à faire des combats de troisième, de quatrième, de cinquième ou de dixième niveaux comme dans le style des études sur le CHUM.

Sortir de l’ombre exige du courage. Bon courage !

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCE :

Mario LANGLOIS, animateur, « Jean Garon. » Invité de l’émission « La grande entrevue » à CKAC, mardi 11 janvier 2005, 8 h 30 à 9 h 00.

NOTES :

(1) Par Claude Picher, « La vie économique », dans La Presse, mardi 15 février 2005, p. 5 (« La Presse affaires »).