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««« Indépendance du Québec - 207
L’ÉDUCATION EN PROCÈS
La tentation des solutions magiques
Bruno Deshaies jeudi 17 mars 2005
« L’adaptabilité est le propre d’un organisme scolaire. [...]
Elle consiste à adopter sciemment une ligne de conduite.
[...] Autrement dit, l’habileté d’adaptation
signifie la prise en mains de changements désirables
pour qu’ils visent à répondre aux besoins
tout en étant appropriées au temps et au lieu. »
(Mort et Ross, Principles of School Adminustration,
2e éd., 1957, p. 177 et 179.)
Au sujet de l’école et de l’éducation, combien de fois n’entendons-nous pas : « Tout n’est cependant pas parfait ! » On dirait que l’expression sert d’alibi. Quel parent, quelle personne raisonnable ou quel responsable scolaire sérieux peut imaginer que l’école connaît en permanence l’équilibre, la stabilité et l’efficacité ? L’école est en soi une société en miniature tout en étant le reflet de familles, de quartiers, de municipalités, de régions (voir NOTE no 1). Bref, tous conviendront que l’école est à l’image de la société contemporaine tout entière.
Les systèmes d’éducation sont des systèmes « ouverts », complexes et uniques
Les organismes qui oeuvrent en éducation au Québec s’inquiètent de l’implantation de la réforme scolaire dans nos 700 écoles secondaires. Pour y voir clair, le quotidien La Presse a mandaté récemment une journaliste, Marie Allard, en vue de dresser une comparaison entre trois systèmes d’éducation, celui de la Finlande, de la Suisse et du Québec (voir RÉF., nos 1 à 4). Mais pour comparer les trois systèmes, il faudrait d’abord comparer les pays comme tels, leur situation géographique et leur présence dans le monde. Ici, Marie Allard compare le système d’éducation d’un État nordique indépendant, la Finlande, d’un pays indépendant d’Europe de type fédéral, la Suisse et enfin celui d’un un État provincial annexé, fédéré et subordonné, le Québec, dans un pays fédéral, en Amérique du Nord et voisin immédiat de la superpuissance étasunienne.
Les systèmes d’éducation sont des systèmes « ouverts ». Ils s’enrichissent du milieu qui les fait naître et ils s’accommodent, s’adaptent et se transforment (pour le meilleur ou pour le pire) selon les diverses évolutions historiques des milieux respectifs.
Il ne faut pas être trop futé pour comprendre que ces réformes de l’éducation se déroulent dans des espaces sociopolitiques très différents et dans des contextes géopolitiques aussi très particuliers. Dans ces circonstances, chercher à vouloir établir des comparaisons est particulièrement douteux. Bien sûr, cela peut faire l’affaire des politiciens ou des fonctionnaires, mais la réalité leur échappe la plupart du temps. S’il y a un commun dénominateur aux comparaisons entre ces trois États, c’est bien que les réformes éducatives sont fragiles dans les trois cas. Le problème consiste à savoir pourquoi les États dépensent autant d’énergie à accomplir des réformes en éducation qui seront reprises presque chaque fois qu’un nouveau ministre de l’éducation est nommé. Chacun court à sa gloire et tout le monde à sa perte !
Les systèmes d’éducation sont des systèmes « ouverts », complexes et uniques. Ils s’enrichissent du milieu qui les fait naître et ils s’accommodent, s’adaptent et se transforment (pour le meilleur ou pour le pire) selon les diverses évolutions historiques des milieux respectifs. Si cette adaptation ne se fait pas, l’école devient dysfonctionnelle. Par conséquent, ce sont les équipes-écoles qui peuvent faire la grande différence de la capacité d’adaptation du système « ouvert ». Malheureusement, les gourous de l’éducation souhaiteraient que l’école fonctionne comme un système « fermé », c’est-à-dire qui relève de causalités déterminantes et parfois uniques. Par conséquent, il faut mettre fin à l’idée que les systèmes éducatifs soient à l’image des laboratoires de physique. Qu’à cela ne tienne ! On établit des règles pédagogiques et le système doit veiller à les faire appliquer aveuglément avec ou sans la totalité des moyens dont devraient disposer les enseignants et les enseignantes. C’est ce qu’on appelle dans le jargon éducatif le régime pédagogique ou, pour employer l’anglicisme à l’honneur au ministère et dans nos écoles, le curriculum. C’est là où réside la tentation des solutions magiques. Au fond, les politiciens promettent le bonheur à la population, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils traitent le système éducatif comme un système « fermé ». Chaque fois, c’est un désastre (RÉF., no 2). Et que dire des réformes successives en France (voir NOTE no. 3).
Un ministère de l’Éducation à la dérive
On ne doit pas rire même si c’est risible. Marie Allard nous apprend que « créée dans la foulée des États généraux de l’éducation [1995-1996] (voir NOTE no 4),
la réforme actuelle a pour objectif que 85 % des jeunes Québécois obtiennent un diplôme d’études secondaires avant l’âge de 20 ans en 2010 » (RÉF., no 3, p. A3). Que l’ensemble de la réforme tiendrait à une maxime de Confucius qui s’énonce ainsi : « J’entends et j’oublie. Je vois et je me souviens. Je fais et je comprends. » Ce n’est pas la première fois que le ministère de l’Éducation s’éprend d’une seule idée. Cela s’appelle de la monomanie ! Et sachez, en plus, que se sont tenus des États généraux de l’éducation en 1985, soit dix ans avant ceux dont il a été question plus haut. Autrement dit, quand un ministre de l’Éducation ne sait plus où donner de la tête, il proclame la tenue d’États généraux !
Dans un article publié en septembre 2000 par Martine Turenne dans L’Actualité, la journaliste note que
« dans la foulée des 2 000 mémoires déposés lors des États généraux sur l’éducation, en 1995, les fonctionnaires du Ministère ont ressorti une philosophie datant du milieu du siècle [dernier], la « pédagogie par projets », qu’ils ont jumelée à l’approche des « compétences transversales ». » (Voir RÉF., no 11.) Déjà, il y a quatre ans, des doutes sont apparus sur l’improvisation de cette réforme de l’éducation au Québec. En 2004, ils persistent encore (cf. Ibid.) Comme toujours : « Tout n’est cependant pas parfait ! » et « Tout n’est pas nécessairement mauvais ! » Ainsi tout le monde a raison. Et vogue la galère !
L’enseignement de l’histoire du Québec
Une autre illustration du malaise concerne l’enseignement de l’histoire du Québec ou histoire nationale. Nous avons préparé une communication sur ce sujet en 1998. Nous invitons nos lecteurs et lectrices à consulter les références nos 5 et 6. Il s’agit d’une série de chroniques du jeudi publiée par Vigile.net sur l’enseignement de l’histoire au Québec. Nous sommes loin de l’enseignement par projets et des compétences transversales, mais nous touchons cependant au cœur de l’acte pédagogique qui constitue le problème le plus sérieux autant pour l’enseignant et l’enseignante que pour l’élève.
La réforme des structures du système scolaire québécois
Mais, il n’y a pas que le curriculum ou le régime pédagogique qui est en procès, l’institution elle-même dans son organisation est aussi en cause. Encore une fois, nous invitons nos lecteurs et nos lectrices à consulter les références nos 6 à 9. Chose certaine, le ministère de l’Éducation cherche à « coller » aux enquêtes de l’OCDE (cf. RÉF., no 10). Il croit avoir trouvé là le nec plus ultra du fondement des réformes en éducation. Rappelons-nous que ces enquêtes fourmillent de statistiques. Or, l’éducation s’adresse à des personnes.
En ce qui a trait à la réforme des structures du système scolaire, elle comprend en elle-même suffisamment de problèmes qu’il était impossible de ne pas voir à la suite d’une analyse le moindrement critique. Selon nous, l'avant-projet de loi n’a été qu’une étoffe rapiécée (cf. RÉF., nos 7 et 8). Le 16 avril 1997, nous concluions notre analyse en ces termes : « À notre avis, cette analyse reflète l'état d'esprit véritable de la réforme plutôt que son discours officiel. Entre le discours et l'action, on peut dire qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Dans cet avant-projet de loi, les auteurs de la réforme ont mal mesuré la distance entre les faits et les intentions, la vie et les idées, la réalité et les discours, bref la faiblesse extrême des fondements conceptuels de leur projet. Nous n'avons que des morceaux d'un pot recollé ! » (Le texte a été légèrement remanié.)
La Suisse comme modèle ?
Les grands systèmes comme les systèmes d’éducation ne peuvent ni faire l’économie du temps ni fonctionner tout bonnement avec des dates butoirs. On peut se demander aujourd’hui, comme le ministre de l’Éducation du canton de Genève, Charles Beer, si « la réforme est un bateau ivre sans pilote. Personne ne sait où on s’en va, alors ça ne peut que déteindre sur le moral des professeurs » (cité par Marie Allard, RÉF., no 2).
Quand on sait que le Québec s’est inspiré de la Suisse ou qu’il rêve d’être la Finlande de l’Amérique du Nord, on peut être en droit de penser que l’État du Québec délire depuis un bon moment. Que ceux et celles qui sont au gouvernement du Québec commencent à corriger le tir ; le plus tôt possible serait le mieux. Oh ! Nous oubliions. Les manuels vont arriver bientôt !!! (RÉF., no 4.) Les manuels ne seraient-ils pas l’élément clé des solutions magiques ? Pauvre pédagogie !
Bruno Deshaies
RÉFÉRENCES
(1) Marie ALLARD, « 1. Des réformes à toutes les sauces. » Dans la « Série : Écoles à l’heure des réformes. » Premier cahier d’une série de trois. La Presse, samedi 12 mars 2005, p. A29-A33.
(2) Marie ALLARD, « 2. L’échec de la réforme en Suisse. » Dans la « Série : Écoles à l’heure des réformes. » Deuxième cahier d’une série de trois. La Presse, dimanche 13 mars 2005, p. 1 à 3 (Cahier « Plus »).
(3) Marie ALLARD, « 3. Les ratés du Québec. » Dans la « Série : Écoles à l’heure des réformes. » Dernier cahier d’une série de trois. La Presse, lundi 14 mars 2005, p. A1 à A3.
(4) Marie ALLARD, « Réforme du secondaire. Aucun manuel n’est approuvé. » Suite à la « Série : Écoles à l’heure des réformes. » La Presse, mardi 15 mars 2005, p. A1 et A6.
(5) Bruno DESHAIES, « L’enseignement de l’histoire au Québec. » Voir les treize chroniques du jeudi sur Vigile.net numérotées de 176 à 188.
(6) Bruno DESHAIES, « Une autre réforme, pourquoi faire ? Projet de réforme du curriculum proposé par la ministre Pauline Marois. »
(7) Bruno DESHAIES, « Analyse politique de l'avant projet de loi. » (16 avril 1997)
(8) Bruno DESHAIES, « Avant-projet de loi modifiant la loi sur l’instruction publique. Quelques éléments de synthèse et de comparaison. » Québec, 16 avril 1997.
(9) Bruno DESHAIES, « Choix éducatifs et enseignement de l’histoire nationale. » ACFAS 1998. Minicolloque « Historiens et histoire nationale. » Université Laval (Québec). Voir les « Cinq dimensions de l’acte pédagogique. »
(10) OCDE/PISA. « Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves. » Pilotage des connaissances et des savoir-faire au nouveau millénaire. Une nouvelle enquête périodique chez les jeunes de 15 ans : évaluer leur préparation à la vie d'adulte.
(11) Martine TURENNE, « L’école de l’impro. » L’Actualité, vol. 25 (1er septembre 2000), no 13 : p. 40. Quatre années plus tard, il ne semble pas que les inquiétudes soient moins persistantes. Cecilia Borgès et Claude Lessard ont publié dans L’Annuaire du Québec 2005 un article ayant pour titre : « Enseigner autrement à l’école secondaire ? » où ils notent en conclusion « les réserves légitimes exprimées » par « des personnes de différentes générations » et dont « l’expérience accumulée par ceux et celles qui ont vécu plusieurs réformes et ont contribué à édifier l’école secondaire québécoise » (p. 334). Est-ce possible de faire montre de prudence ? Pour leur part, Gérald Boutin et Louise Julien, respectivement directeur du Bureau de la formation pratique et directrice du Module préscolaire et primaire à l’Université du Québec à Montréal, pensent que « si Québec allait jusqu’au bout de sa réforme, ce serait une première mondiale » (cité par Martine Turenne).
NOTES
(1) Bruno Deshaies, « L’école comme sous-système social. Cadre théorique de la dynamique historique. » Dans Le Passée devient notre présent. Charlesbourg, 4 avril 2004, p. 18 (figure no 6).
(2) La distinction entre les notions de systèmes « ouverts » ou « fermés » a été inspirée par le livre de méthodologie de Jacques Barzun et Henry F. Graff. The Modern Researcher, 4e éd., New York, Harcourt Brace Jovanovich, Publishers, 1985, p. 189-191.
(3) François Dufay, « Société. Le système éducatif est malade. » Dans Le Point, 23 mars 1996, no 1227, p. 88-95. Titre de la page couverture du numéro : « Éducation. L’échec national. »
(4) Commission des États généraux sur l'éducation. Si, comme citoyen ou citoyenne, vous voulez pousser plus loin votre investigation sur la question de l’éducation, il vous sera impossible d’accéder au site Internet de l’Université du Québec, car vous obtiendrez le message qui suit :
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