«Indépendance : pour ou contre?»

««« Indépendance du Québec - 208

POUR LA CRÉATION D’UN CENTRE DE RECHERCHES DE L’INDÉPENDANCE

Première tentative en vue de mettre fin au désarroi et à la révolte de «l’alouette en colère». (Réf., no1)

Bruno Deshaies
jeudi 24 mars 2005

« J’alignais décidément tous les malentendus possibles. [...]
Je considérais donc judicieux
de fermer ma gueule sur certains détails,
de passer tantôt pour un Français,
tantôt un Québécois, tantôt un Canadien.
J’étais une loque. »
(Jean-Pierre Girard, Les Inventés, 1999, p. 37.)

Le grand courant de la souveraineté du Québec mérite bien la création d’un Centre de recherches de l'indépendance. Il aurait pour mission d’effectuer des recherches et des études ainsi que d’organiser des débats qui puissent répondre à la question fondamentale Qu'est-ce que l'indépendance ? C’est une nécessité pour tous les Québécois et les Québécoises. Continuer à tourner obsessivement autour du principe fédératif, comme nous le faisons depuis des lustres, ne peut que nous tenir très éloignés de l’objectif de l’indépendance du Québec.

Cette idée mérite une attention particulière tout autant que les observatoires sur les mondialisations ou les instituts en économie internationale sans compter tous les organismes mis sur pieds pour étudier les fédéralismes dans le monde ou les chaires de recherche qui se préoccupent de relations internationales où le Québec étant ce qu’il est, n’occupe qu’un créneau peu significatif pour ne pas dire insignifiant.

Cette situation est malsaine. Le matraquage idéologique des propagandistes du fédéralisme prend des proportions qui sont démocratiquement intolérables et tout à fait disproportionnés. Après le monde économique qui tente de nous faire croire qu’on ne pourra plus vivre (ou presque !) sans la mondialisation, voici que des politiciens de toutes les tendances et de tous les pays ou presque essaient  avec les fonds publics de l’État  de nous inculquer systématiquement que seul leur parti pris est le meilleur : fusionner. On aura beau faire beaucoup de sémantique avec notre « fédéralisme » à l’exemple de la Belgique, cela ne changera en rien la dynamique des rapports de force entre les plus puissants et les plus faibles.

Mettre fin au désarroi et à la révolte de « l’alouette en colère »

La colère québécoise est sourde, tenace, enfouie dans l’inconscient collectif. En fait, elle dure depuis 246 ans. À l’occasion de la dernière élection provinciale, nos compatriotes ont clairement manifesté leur mécontentement. Cela a-t-il suffi ? Pendant combien d’années encore feront-ils semblant de vivre autonomes au sein de la fédération canadienne ?

Les gestes de mécontentement s’accumulent contre le gouvernement Charest. La colère persiste parce qu’elle ne trouve pas le moyen de s’exprimer suffisamment ouvertement. De plus, elle ne parvient pas à canaliser les ressources nécessaires pour construire l’indépendance du Québec sur les bases de l’agir par soi collectif sur les plans politique, économique et culturel. Même que l’opposition péquiste à Québec tergiverse sur des broutilles et son vis-à-vis à Ottawa, le Bloc québécois, se croit capable de se faire plus gros que le bœuf.

Dans quatre ans, les Québécois se verront-ils contraints de célébrer le 250e anniversaire de leur oppression collective par le Canada-Anglais ? Y aura-t-il des « commandites » qui leur permettront, en plus, de financer l’événement sans leur approbation par des dévoyés ? Les satisfaits de la souveraineté partagée auront-ils beaucoup de plaisir à se féliciter du succès de leur entreprise et à s’entendre comme larrons en foire en vitupérant les indépendantistes lucides qui veulent pour le Québec la capacité d’agir par lui-même tant à l’intérieur qu’à l’extérieur en étant lui-même présent au monde sans nation interposée ? Les Québécois-Français seront-ils assez désorientés et leur conscience suffisamment programmée par les ultrafédéralistes pour parvenir à cette fin néfaste ?

« Il est d’une extrême urgence que nous prenions conscience que la pensée indépendantiste est aux antipodes de l’idéologie spécieuse du fédéralisme.

Si le Québec-Français est assez fort et si les Québécois ont la maturité nécessaire pour réaliser tout ce que l’on sait dans toutes les sphères d’activités, comment se fait-il que la finalité de l’indépendance du Québec soit perçue ou décrite comme impossible ? Les chantres de l’impossibilité se recrutent dans tous les domaines et dans toutes les couches de la société québécoise, même parmi des nationalistes souverainistes !

À tous ces citoyens repus et satisfaits, donnons à lire ce passage que nous extrayons d’un roman québécois Les Inventés (1999). L’écrivain Jean-Pierre Girard, 41 ans, né à Ste-Perpétue, écrit à l’âge de 38 ans ce qui suit :

Me prenant parfois pour un Français, ce que je ne réfutais pas systématiquement parce que tout peut servir, les autochtones me disaient même dîner pour le repas du soir et peti-dèj au matin. J’ai immédiatement trouvé leur servilité désarmante, mais tout le monde là-bas se foutait des principes, tout le monde faisait des affaires. Il y a des métiers qui éliminent toute possibilité de plongeon plongé dans le rêve, et j’en exerçais un. Programmeur, assurait d’abord mon passeport, puis Canada, ajoutait-il. Et pour compléter ce tableau, sur la photo je souriais. J’alignais décidément tous les malentendus possibles. Je soupçonnais par ailleurs d’instinct que rétablir quotidiennement la vérité au sujet de mes origines et de ma tristesse latente finirait par nuire à mon avenir ; je considérais donc judicieux de fermer ma gueule sur certains détails, de passer tantôt pour un Français, tantôt un Québécois, tantôt un Canadien. J’étais une loque. (P. 37)

Il nous semble qu’ici « la colère québécoise » s’exprime contre « le ton plaintif » traditionnel de nos élites et surtout contre le manque de courage des chefs de file du mouvement souverainiste. Cet avertissement semble constituer un plaidoyer tout à fait convaincant pour mettre fin au désarroi de la société québécoise ainsi qu’à la révolte de « l’alouette en colère » qui habite insidieusement les Québécois-Français.

Ce constat nous rapproche d’un autre de l’écrivain Yves Beauchemin. Celui-ci estimait en 2002 qu’il trouvait souvent dans les colloques internationaux qu’il ne représentait qu’un « peuple-fantôme ». Relisons ce passage.

Le manque de liberté d'une collectivité affecte celle de chacun de ses membres. Les artistes québécois savent cela. Il n'est pas toujours facile pour eux, quand ils sont en mission à l'étranger, de représenter un peuple-fantôme qui n'a pas encore enseigne sur rue. Ce statut n'aide pas à se faire connaître. Et ne favorise pas l’inspiration ! (RÉF., no 2 et 3.)

Une anthologie de cette pensée indépendantiste nous permettrait peut-être d’extraire de notre conscience d’annexés et de nos réflexes conventionnels de vrais fédéralistes, que nous nous leurrons de croire en une quelconque souveraineté partagée. Il est d’une extrême urgence que nous prenions conscience que la pensée indépendantiste est aux antipodes de l’idéologie spécieuse du fédéralisme.

Création d’un Centre de recherches de l’indépendance

Afin de mettre en branle un discours indépendantistes solides et convaincants, nous croyons que l’idée de la création d’un Centre de recherches de l’indépendance constitue une nécessité, même une obligation pour les indépendantistes. Dans cet esprit, nous suggérons la diffusion de l’article suivant.

Lettre aux Québécois et aux Québécoises

Pourquoi créer au Québec un Centre de recherches de l’indépendance ? Parce qu’il faut faire contrepoids d’abord à tous les regroupements de scientifiques pour le fédéralisme au Canada et à travers le monde. Mais aussi à tous les autres lieux de recherche qui s’occupent de projets connexes dans la perspective d’études sociales ou internationales qui veulent se substituer à des recherches sur l’objet du « national » pour une collectivité. Et encore, pour trouver, pour dévoiler quelque chose de caché, d’ignoré.

Il existe toutefois d’autres raisons plus profondes. Celles-ci concernent plus particulièrement l’indépendance du Québec. Posons directement la question : « Qu’est-ce que l’indépendance ? » Les réponses ne sont pas aussi évidentes que nous pourrions le croire à première vue parce que cette question entraîne généralement chez des souverainistes du Québec une réaction de stupéfaction, et même de suspicion. Peut-on se poser cette question-là ? Serait-elle un tabou ?

Les réactions à la question peuvent aller du refus de répondre à l’indignation, de l’insulte à l’occultation, de l’autosuffisance à la condescendance narquoise, de la résistance sournoise au mépris, de l’objection inqualifiable à l’absence de respect, puis à la lutte féroce jusqu’à la conspiration du silence. Comme s’il était honteux de la poser… Finalement, n’est-il pas recommandé de se taire plutôt que de parler ? N’est-il pas préférable d’éviter de discuter ou d’argumenter avec des « radicaux » indépendantistes ? N’y a-t-il qu’une seule vérité ? Si toutes ces réactions ne fonctionnent pas, il se pourrait que les véritables indépendantistes soient contre les droits de l’homme ou qu’ils soient racistes, ethnocentristes, conservateurs, chauvins, repliés sur eux-mêmes, bornés, sectaires ou animés d’un nationalisme qui ne peut être que néfaste aux individus, à la société et à la collectivité tout entière. Pourquoi ne pas les considérer comme d’éternels empêcheurs de tourner en rond ?

Suggérer la création d’un centre de recherches de l’indépendance, est-ce compatible avec les principes démocratiques ? L’État de droit ? La justice ? La liberté ? La vie commune ? etc. Peut-on opposer nation et démocratie ? La nation ne s’oppose-t-elle pas à la paix et à la tranquillité des rapports nationaux ? Est-il possible d’intituler un livre d’histoire à « la gloire des nations » comme l’a fait la soviétologue Hélène Carrère d’Encausse ? Peut-on ignorer la force compulsive et propulsive d’une nation au sens sociologique du mot qui se considère comme distincte et différente des autres, de cultiver son besoin insatiable d’agir par soi au plan politique, économique et culturel tout ensemble (pour elle-même et pour assurer sa présence complète dans le monde) ?

Comment se fait-il qu’il soit si difficile de parvenir à un commun assentiment en ce qui concerne cet objectif fondamental ? La réponse à cette question a un rapport direct avec nos conceptions tronquées de l’indépendance elle-même. Par conséquent, un Centre de recherches de l’indépendance doit analyser en profondeur la notion d’« agir par soi » collectif. Ce point central, névralgique concerne tout autant la vie des nations indépendantes que celles qui veulent le devenir. Cette « norme », la plus positive en ce qui concerne l’indépendance des nations, est vraiment la plus importante. Elle fait comprendre tous les pièges de l’union et de l’annexion, de la subordination et de la dépendance fédérative, de l’oppression essentielle et du remplacement, du gouvernement provincial (régional ou local) et de l’assimilation.

Il faut prendre conscience que la nation indépendante peut s’enrichir de ses contacts extérieurs et, de ce fait, elle peut enrichir sa vie interne. Ces relations extérieures ou étrangères seront surtout des défis stimulants. Inévitablement, des relations de voisinage et des relations diplomatiques s’établissent entre les nations. Si celles-ci sont des relations de « juxtaposition » entre des nations indépendantes, alors il est possible d’imaginer des relations d’égalité, d’infériorité ou de supériorité de voisinage avec la maîtrise de sa vie collective à côté d’autres nations qui peuvent être de même force, plus ou moins puissantes, tout en étant maîtresses chez elles.

En ce qui concerne le Québec, on a affaire à une nation « annexée ». La situation est très différente. La relation de voisinage du Québec et du Canada-Anglais est une relation de « subordination ». Il s’agit donc d’une subordination « sur place » qui est marquée au coin de l’« annexion » tissée serrée. Notre nation ne jouit donc pas de l’indépendance politique « même nominale ». Ce « vide » politique a des impacts énormes aux plans économique et culturel pour la nation fédérée. La situation du Québec est encore loin de celle de la nation satellite qui subit seulement une subordination de « voisinage » du type de relations de « juxtaposition ».

Le Centre de recherches de l’indépendance devrait se composer d’un comité scientifique, d’un directeur général ainsi que d’une équipe multidisciplinaire de chercheur(e)s et de spécialistes. Son financement proviendrait de la société civile. Le premier mandat du Centre consisterait à étudier le phénomène de l’indépendance des nations dans le monde, notamment le cas du Canada et les possibilités légitimes de l’indépendance du Québec comme État-Nation ayant la maîtrise de son agir (par soi) collectif à l’intérieur et à l’extérieur. Ainsi, l’idée de la souveraineté serait-elle enfin étudiée pour elle-même sans exclure l’incontournable collaboration entre les nations indépendantes. Il va de soi que cette collaboration n’est pas de l’association, du partenariat ou de l’annexion. Il s’agit de collaboration selon ses propres visées collectives de manière à être présent par soi-même aux autres sociétés. Cette finalité n’est pas une vue de l’esprit parce qu’elle est le fait de toutes les nations indépendantes dans le monde. Malheureusement, l’égoïsme et la jalousie des nations indépendantes risquent de perturber beaucoup plus la politique internationale que la naissance d’États-Nations indépendants susceptibles de s’inscrire dans la marche de l’humanité vers une meilleure sécurité collective.

Le Centre de recherches de l’indépendance consacrerait ses principaux efforts à l’évolution historique du Québec contemporain selon une trame d’analyse qui tiendrait compte des phénomènes de l’indépendance, du nationalisme, de la démographie ainsi que de l’histoire et des problèmes de la vie et de l’organisation internationales. Ce dernier aspect devrait s’étudier dans la perspective de l’indépendance, c’est-à-dire dans la mise en oeuvre des moyens pour faire enfin l’indépendance.



À nos lecteurs et lectrices de chaque jeudi,

Joyeuses Pâques !

Bruno Deshaies

RÉFÉRENCES

(1) Bruno DESHAIES, « UN Québec ANNEXÉ. » Dans VIGILE.NET. Chronique du jeudi 30 janvier 2003.

(2) Bruno DESHAIES, « YVES BEAUCHEMIN. « Un souverainiste convaincu ». » Dans VIGILE.NET, Chronique du jeudi 11 novembre 2004.

(3) Yves BEAUCHEMIN, « Le mot de l'Académie. LIBERTÉ. » Dans Le Devoir lundi 8 juillet 2002. À l'invitation du Devoir, l'Académie des lettres du Québec offre à nos lecteurs cette série estivale [2002] inspirée des mots du temps. Chaque semaine, un écrivain, membre de l'Académie, écrira les réflexions que lui inspire un mot qu'il a choisi.