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INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 215
METTONS-NOUS À LA PLACE DE L’AUTRE
« C’est quoi y veut, M. Duceppe ? » (Pierre Foglia)
Bruno Deshaies jeudi 19 mai 2005
« Disons [au sujet de la souveraineté] un sentiment
largement répandu dans la population,
mais un sentiment dormant. »
(Foglia, RÉF., no 1.)
« Je ne comprends pas très bien
ce qu’a voulu dire Pierre Foglia
en fin de semaine. »
(Déclaration de Michel Vastel,
CKAC, 17 mai 2005.)
« Nous sommes très habiles au Québec à multiplier les coups d’éclat.
Nous nous comportons comme tous les faibles de ce monde. »
(Bruno Deshaies,
Chronique no 195 du jeudi 25 novembre 2004.)
À la veille d’une élection fédérale provoquée, précipitée et anticipée, les débats ne nous ramèneront pas plus loin que dans le carcan du fédéralisme canadian. La défection de Belinda Stronach, cette ontarienne du Parti conservateur, constitue une gifle pour la démocratie canadienne. Sans coup férir, elle passe aux libéraux un poste de ministre en poche. Machiavélique !
L’élection fédérale qui s’annonce, avec sursis ou non, sera une autre manifestation des tensions conjoncturelles et habituelles, mais aussi structurelles, qui mettent une fois de plus dans le collimateur politique les rapports entre Canadians et Canadiens (voir NOTE no 1). Cela fait au moins 50 ans, monsieur Duceppe ! Disons, en passant, M. Duceppe, que vos conseillers politiques connaissent très mal l’histoire des deux Canadas, si tant est qu’il existe encore aujourd’hui deux Canadas.
Ne vous faites pas accroire, M. Duceppe, que la grenouille peut se faire facilement aussi grosse que le bœuf (voir Bruno Deshaies, « Un monde irréel »). N’aborder surtout pas la question de la souveraineté, car vous pourriez troubler les eaux dormantes. Faites ce que vous avez toujours fait, laisser le Parti libéral des Laurier, St. Laurent, Trudeau, Chrétien et Martin nous sacrifier sur l’autel de l’unité CANADIAN et les accusations répétées de SÉPARATISME qui est, dans leur bouche, un mot antidémocratique, ne l’oubliez pas. Ne faites surtout pas ce combat ! Attendez ! Patientez ! Surveillez, comme votre mentor Lucien Bouchard, « les conditions gagnantes ». Bravo pour le gâchis. !
Les Québécois peuvent crâner, plastronner ou jouer les durs à Ottawa, ils n’en constituent pas moins une minorité. Si celle-ci pense pouvoir agir en majorité MAJEURE, elle se trompe gravement. À ce jour, le Canada est un. L’expérience de la prochaine élection sera éprouvante pour les représentants politiques du Québec. Il ne suffit pas de se penser bon parlementaire à Ottawa pour faire sombrer le Canada demain matin. Il est rare qu’un éléphant tombe sous le poids d’une fourmi , même si celle-ci devient très agaçante. Sauf que pour le Canada-Anglais, le véritable éléphant, ce sont les États-Unis. Face à cette situation, les Canadians deviennent des fourmis ! Donc, les Québécois-Français représentent la fourmi d’une autre fourmi qui a peur des Americans. En conséquence, pour se défendre, les Canadians centralisent de plus en plus. Malgré la très forte centralisation constitutionnelle établie en 1867, ils en ajoutent !
Pierre Foglia et « le sentiment dormant »
Dans son article de la fin de semaine dernière (cf. RÉF., no 1), Pierre Foglia laisse transpirer une fois de plus ses sentiments nationalistes. Il écrit des choses que plusieurs Québécois signeraient facilement demain matin. À titre d’exemple : « J’en suis convaincu, dit-il, c’est le Canada qui finira par faire l’indépendance du Québec, en créant la bonne conjoncture d’une séparation. Peut-être cette fois-ci. » Qui n’a pas songé àa cette perspective un instant dans son for intérieur ? Ou de ce qu’il écrit sur ce pays : « Le Canada, lui, est d’une absolue constance : il fait une névrose chaque fois qu’il est question du Québec. » Ou de ce que pensent les Québécois en général de ce grand pays quand il constate que ces derniers s’acharnent depuis 25 ans à faire du « tétage intensif », comme il dit. Foglia écrit à l’intention des néo-Québécois ce petit paragraphe qui résume son point de vue sur le comportement des Québécois-Français. « Le Québec trouve, écrit-il, que le Canada est un bien beau pays, pas tout à fait le sien, mais bon, avec des garanties linguistiques et culturelles, il veut bien en faire partie. Je viens de vous résumer 25 ans de tétage intensif, depuis le premier référendum de 1980. » Choquant ! n’est-ce pas ? Faut-il cesser de lire Foglia et fêter en plus l’échec référendaire le 20 mai prochain ?
Continuant ses réflexions ou ses élucubrations (pour ceux ou celles qui le détestent souverainement), il se demande ce qu’attend M. Duceppe pour diriger les troupes péquistes. Nous sommes quelques-uns à nous le demander. Ne devrait-il pas consacrer ses énergies à préparer ses troupes pour la bataille de la souveraineté ? Ne devrait-il pas d’abord reprendre le pouvoir à Québec ? « C’est là bien du travail », conclut Foglia (consulter l’ANNEXE). Est-ce une attitude réaliste ?
« Les indépendantistes ne croient pas que l’indépendance se limite à une indépendance culturelle. Cette expérience, nous la vivons depuis la Conquête ! »
Certaines questions se posent. « Va-t-il laisser un M. Landry décoté, mal-aimé des Québécois, gaspiller une autre chance ? Le PQ va-t-il se tromper de leader comme dans la campagne référendaire de 1995, quand M. Bouchard s’est retrouvé sous l’éteignoir de M. Parizeau ? » Bref, avec la commission Gomery, « qu’attend M. Duceppe pour mener cette idée [de souveraineté] jusqu’au bout, du moins essayer ? » Étant donné qu’on connaît mal ses intentions, Foglia implore le ciel en mauvais français pour faire plus québécois: « C’est quoi y veut, M. Duceppe ? » Il propose quelques réponses :
1. Balayer le Québec aux prochaines élections fédérales ;
2. Détenir la balance du pouvoir à Ottawa une autre fois devant un nouveau gouvernement minoritaire ;
3. Foutre le bordel à Ottawa jusqu’à la fin des temps ;
4. Faire l’indépendance du Québec ?
Il faudrait analyser chacune de ces propositions et les évaluer sérieusement afin de parvenir à peser le pour et le contre et voir tout ce qui pend au bout du nez des Québécois.
Si nous avions des Académies de l’indépendance sur tout le territoire du Québec, nous pourrions assez facilement faire le procès équitable de chacune de ces idées. Nous pourrions aussi voir plus clair et agir plus promptement et avec détermination. Mais il est certain que « faire l’indépendance du Québec » ne peut susciter aucun doute. Un parti politique ne doit pas se limiter bêtement à faire des analyses politiques à perpétuité. Il doit conduire sa barque en vue d’atteindre le port qu’il a choisi. Quand les manoeuvres commenceront-elles véritablement ? Il nous semble que le journaliste intuitif, poète et rationnel qu’est Pierre Foglia vient d’exprimer tout le mécontentement profond des Québécois-Français.
« Gilles Duceppe est avant tout un homme de pouvoir. Il finira comme Louis-Hyppolite La Fontaine, en 1841, en acceptant l’annexion (quelle que soit la forme que celle-ci prendra). »
Il faudrait analyser davantage d’autres paragraphes et d’autres phrases de son article, surtout celles qui portent sur « le sentiment dormant » des Québécois. Ce qui signifie qu’ils ne s’affirment pas ouvertement et fortement. Les Québécois doivent-ils rentrer dans le rang continuellement jusqu'à la fin des temps ? Le journaliste de La Presse ne donne pas de réponse, mais il décrit son impatience devant autant de maladresses et de manques de courage. Toutefois, à la fin de son article, il pense que la souveraineté correspond à des « contours sociologiques », écrit-il, (« pas ses frontières, dont je me contrecrisse (sic) », ce qui lui fait penser à « Fernand Dumont de Raisons communes ». Finalement, il nous dit qu’il « pense à un pays défini par sa culture (au sens très large) plutôt que par son économie ». Il aimerait « croire que M. Duceppe est de cette école-là aussi. Il le fut, en tout cas. S’il ne l’est plus, si je me trompe encore, promis, juré, ce sera ma dernière naïveté. »
À notre avis, ce sera sa « dernière naïveté ». Gilles Duceppe est avant tout un homme de pouvoir. Il finira comme Louis-Hyppolite La Fontaine, en 1841, en acceptant l’annexion (quelle que soit la forme que celle-ci prendra). Déjà Paul Jackson du Calgary Sun lui a déclaré : « Je veux qu’on reste amis. » Est-ce à dire que le Canada-Anglais est et demeure notre partenaire institutionnel ? Qui sait ? Ce n’est donc pas par hasard que le journaliste du Toronto Star, Richard Gwyn, qualifiait récemment Duceppe de politicien « aimable » et Landry, de politicien « détestable ». Cette opinion est certainement suspecte. Il suffit de voir naviguer le chef du Bloc à Ottawa pour se rendre compte qu’il devient de plus en plus un « Québécois d’Ottawa » tout en étant un « Québécois du Québec », si nous voulons reprendre les expressions de Foglia.
Les indépendantistes ne croient pas que l’indépendance se limite à une indépendance culturelle. Cette expérience, nous la vivons depuis la Conquête ! Pierre Foglia ne semble pas comprendre qu’« un pays défini par sa culture (au sens très large) » n’est possible que s’il possède une maîtrise suffisante de son économie et de sa politique interne et externe. Sans quoi, cette souveraineté culturelle à la Robert Bourassa nous conduit inexorablement à une limitation intrinsèque de nos possibilités d’agir selon le principe d’indépendance.
« Le Canada-Anglais n’est pas devenu indépendant en 1931 pour se transformer en un État fantoche. »
C’est ici qu’on voit jusqu'à quel point il est important de savoir sous quel angle on aborde le problème national. En ce sens, monsieur Gaston Laurion a raison d’écrire : « Selon que l'on est indépendantiste ou fédéraliste, par exemple, on appréciera la politique fédérale d'une façon différente et les jugements que l'on portera sur la situation actuelle pourraient varier du tout au tout. » Bien malgré lui, on sent donc que le journaliste Pierre Foglia a un pied pris dans l’étrier du fédéralisme. Il aimerait probablement l’indépendance du Québec, mais « le sentiment dormant » lui semble « dans le plus profond de son sommeil ». La conjoncture ne parvient pas à décrocher les fils fédéralistes qui retiennent le Québec, surtout qu’il « venait de se farcir quelques gouvernements péquistes (notamment celui de M. Bouchard), avec lesquels on a bien compris que l’indépendance n’était pas porteuse d’un grand projet de société ». D’où l’imbroglio, encore une fois, dans lequel les Québécois se retrouvent. Bernard Frappier nous en dresse une fois encore un portrait fumant dans un dossier qu’il intitule : « La logique de l’histoire » (cf. RÉF., nos 2 et 3).
La logique de l’histoire canadienne
Dans les circonstances actuelles, le mot « logique » prend tout son sens, car l’adversaire est coriace. Il ne lui viendra jamais à l’esprit de réduire le pouvoir central d’Ottawa à une sorte de succursale des provinces où celles-ci pourraient faire la pluie et le beau temps au Canada. Le Canada-Anglais n’est pas devenu indépendant en 1931 pour se transformer en un État fantoche. Par conséquent, il est stupide de croire comme Michel Venne que Trudeau « a sonné la fin du Canada de 1867 ». Il a surtout consolidé le programme politique de John A. Macdonald et tenu des propos similaires à ceux de Louis Stephen St. Laurent contre l’autonomie provinciale de Duplessis. Plus tard, Trudeau a écrasé René Lévesque. C’est une illusion tenace dans notre interprétation de l’histoire du Canada. N’est-ce pas qu’une partie du « sentiment dormant » des Québécois prend ses racines dans cette interprétation fédéraliste optimiste, c’est-à-dire fédéraliste autonomiste (aujourd’hui on dirait souverainiste-associassionniste). S’il faut sortir du Canada, M. Venne, pour ensuite s’annexer autrement, ce n’est pas du tout l’indépendance, mais une réforme du fédéralisme.
On comprend que Michel Venne cherche désespérément à passer à côté de l’indépendance. Cependant, il n’a pas le droit de nous leurrer en nous proposant une souveraineté partagée, c’est-à-dire annexionniste. « Nous sommes mûrs, pense-t-il, pour une réforme. Qui la formulera à l'intérieur du Canada avec des chances raisonnables de réussite ? Pour l'heure, les seuls à en proposer une, radicale, prônent l'indépendance du Québec. C'est peut-être ce qui explique qu'ils obtiennent l'attention des électeurs. » Peut-on savoir où il les trouve ces indépendantistes québécois ? Sont-ce des souverainistes de type Foglia ? Enfin, Michel Vastel, avec tout ce qu’il connaît de la politique fédérale vue d’Ottawa, n’hésite pas à citer Trudeau. « En 1982, avant même que la reine ne soit venue à Ottawa signer la nouvelle Constitution, il déclare : « Le vieux type de fédéralisme, où nous donnions de l'argent aux provinces qui, en retour, nous tapaient sur la gueule parce que ce n'était pas assez, tout en dépensant cet argent en disant qu'il venait d’elles... Cette sorte de fédéralisme-là, c’est fini ! » Il a eu un successeur en la personne de Paul Matin. Et il y en aura d’autres !
Encore une fois, la culture au sens large, en quoi consiste-t-elle au juste ? Est-ce la langue, plus des artistes ? Des artistes à l’emploi de Radio-Canada ? Une ministre au sourire réflexe comme Line Beauchamp à Québec ? Des subventions de la Fondation Héritage Canada pour sauvegarder notre patrimoine collectif québécois ? Une Commission canadienne des biens culturels qui surveille parcimonieusement l’évaluation de notre patrimoine avec la complicité de fonctionnaires de Québec et la duplicité de comités bidons d’évaluation des fonds d’archives ? Une liste de troupes de théâtres ? L’addition du nombre de livres publiés chaque année au Québec ? La fréquentation des bibliothèques publiques ? Des colloques et une réunion annuelle de l’ACFAS ? Des festivals du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver jusqu'à plus soif ? Des matches de hockey télévisés ? Un supplément spécial LP2 publié par La Presse chaque semaine ? Les émissions de Marie-France Bazzo ? L’émission de radio « Par quatre chemins » de Jacques Languirand ? La programmation éducative de Télé-Québec ? Enfin, la Bibliothèque et les archives nationales du Québec ? En quoi consiste la culture au sens large, M. Foglia ?
On sent bien que ce n’est pas la bonne question. La seule vraie question qu’il faut se poser est : Qu’est-ce que l’indépendance ?
Bruno Deshaies
RÉFÉRENCES
(1) Pierre FOGLIA, « Ma dernière naïveté. » Dans La Presse, samedi 14 mai 2005, p. A5.
(2) Bernard FRAPPIER, éd., « La logique de l’histoire. » VIGILE.NET : Page d’Accueil du 13 mai 2005. Pour le point de vue du Canada-Anglais
(3) Bernard FRAPPIER, éd., « La logique de l’histoire - Il faut sortir du Canada. » VIGILE.NET : Page d’Accueil du 16 mai 2005.
NOTES
(1) Michel Brunet, Canadians et Canadiens. Études sur l’histoire et la pensée des deux Canadas. Montréal, Fides, 1955, p. 17-32. Conférence prononcée à l’Université de Montréal à l’occasion du Congrès national de l’Association de la jeunesse canadienne-française (AJC), le 1er novembre 1953. Morale de l’histoire : les Québécois ne font que mettre à jour, décennie après décennie, la même logique historique pancanadienne. C’est devenu la philosophie de l’histoire des Québécois ! Une sorte de fatalisme inconscient.
ANNEXE
L’Académie de l’indépendance
Sur le sentiment dormant
Document
Dans sa dernière chronique du samedi 14 mai 2005, Pierre Foglia analyse « le sentiment dormant » des Québécois. Devant cette situation et tout ce qui tourbillonne de nationalisme souverainiste au Québec, le chroniqueur impénitent s’en prend à lui-même en dénonçant sa « dernière naïveté ». Au fond, il nous dit, en clair obscur, on ne m’y prendra plus à effeuiller la marguerite pour le plaisir de savoir qui sera gagnant ou qui sera sortant.
Pour madame Marois, la souveraineté est comme quelque chose de « conjoncturel » tandis que pour madame Malavoy, ce serait une « vague de fond ». Selon Pierre Foglia, ce serait, « disons, un sentiment largement répandu dans la population, mais un sentiment dormant. Que réveille ponctuellement la conjoncture. »
Dans la foulée de la commission Gomery, le chroniqueur de La Presse et quelques autres personnes se demandent : qu’attend M. Duceppe ? À cette question, il ose fournir une réponse : « Au lieu d’aller triompher dans une élection complètement inutile, dit-il, qui le ramènera à Ottawa pour y faire quoi, grands dieux ?, que ne se consacre-t-il à préparer ses troupes pour la bataille de la souveraineté ? Mais d’abord reprendre le pouvoir. C’est là bien du travail. »
La conjoncture est favorable. Le BQ et le PQ ne bougent pas. Le gouvernement Charest est en difficulté, ça fait rien ! L’enquête Gomery, finalement, c’est une affaire administrative, une question de gestion publique, une affaire de vérification interne de factures, une liste de noms corrompus, mais un milliard de dollars englouti par le fédéral dans cette entreprise nationale des commandites. Ce n’est pas encore assez pour Gille Duceppe, Bernard Landry et combien d’autres comme eux ? « Le Canada a pété les plombs, écrit Foglia, avec ses petits drapeaux à la con, son hystérique et mafieux programme de commandites. » Niet sur l’indépendance du Québec. « Le reste du Canada, devant tout ça ? se demande Foglia. Il hausse les épaules, vaguement dégoûté... ». L’histoire prend fin.
Le Canada-Anglais doit passer à autre chose.
Le Bloc est d’accord s’il y a des élections ce printemps. Il piaffe d’impatience en attendant le compte à rebours des élections fédérales. Il salive à l’idée qu’il pourra dépasser le nombre de 54 députés bloquistes à Ottawa. Il nous emmerde, c’est ce que Pierre Foglia a essayé de nous dire. C’est aussi l’opinion de Michel Vastel. Pour Gil Courtemanche du Devoir, « il n'est pas évident qu'il soit dans l'intérêt du Québec de donner dix sièges de plus au Bloc, mais on peut comprendre que c'est certainement dans l'intérêt des bloquistes. » Selon Antoine Robitaille, le Canada-Anglais a évolué. Il accepte un peu mieux le « divorce », mais c’est en faisant, à notre avis, de la politique-fiction.
Le Canada-Anglais a déjà pris au piège Gilles Duceppe en lui faisant dire : « Le reste du Canada et le Québec seraient plus heureux séparés qu’unis. » « Divorçons de façon amicale. » Même que Richard Gwyn du Toronto Star fait son mea culpa au sujet de l’accord du Lac Meech. Il entrevoit plutôt « une séparation « à la canadienne » parce qu'elle s'apparente à la façon dont le Canada a lentement coupé les ponts avec la Grande-Bretagne tout en maintenant quelques liens symboliques. » N’est-ce pas fabuleux ! De son côté, Paul Jackson du Calgary Sun lance à la face de Duceppe : « Je veux qu’on reste amis. » Il évoque, à la manière d'un Robert Bourassa, une nouvelle union canadienne de type européen, sans passeport commun mais avec union monétaire. « Lalalère » comme dirait Foglia. Quelle imagination !
D’après nous, les Québécois ne doivent pas prendre ce discours du Canada-Anglais pour de l’argent comptant. Après une lutte implacable livrée par Paul Martin dans les derniers instants, le vote de ce soir à la Chambre des Communes a démontré clairement que le séparatisme n’est pas bienvenu, même s’il a fallu le vote décisif du Président de la Chambre pour briser l’égalité. L’opposition circonstancielle du PC et du BQ a dû s’incliner. Elle devra refaire le combat démocratique un peu plus tard.
Le sentiment dormant doit être réveillé, secoué, agité et surtout orienté. Quelles sont celles et quels sont ceux qui sont prêts à réunir les forces indépendantistes sans égard aux partis souverainistes qui se traînent les pieds et continuent à faire un combat ancestral du 2e degré de la lutte nationale ? Le temps est venu de regrouper tous les indépendantistes et d’en finir avec le vedettariat simplificateur. « Unir » devrait être le mot d’ordre pour mettre fin à l’engourdissement définitif du sentiment dormant.
Bruno Deshaies
Montréal, 19 mai 2005
Ma dernière naïveté
Pierre Foglia, La Presse, samedi 14 mai 2005, p. A5.
J’ai été sondé il y a deux semaines. Enfin pas moi, ma fiancée. Elle était toute fière de me l’annoncer quand je suis rentré, lalalère.
Et que t’a-t-on demandé ?
Si je préférais des élections tout de suite ou à l’automne.
Bête de même ?
Euh, croyez-vous qu’il faille tenir des élections fédérales tout de suite, ou vaudrait-il mieux attendre le rapport du juge Gomery à l’automne ? J’ai dit oui, mieux vaut attendre le rapport du juge Gomery.
Menteuse, tu ne t’intéresses pas à la commission Gomery.
Je n’allais tout de même pas leur dire que c’était à cause du jardin, des fleurs et tout ça. Et aussi que je ne veux pas voir débarquer un candidat pendant que je fais le gazon et être obligée d’arrêter la tondeuse, tu sais comme elle est dure à repartir.
Je soupçonne qu’une majorité de Canadiens disent comme ma fiancée vouloir attendre le rapport du juge Gomery, mais en fait ils n’y pensaient même pas. Ils ne veulent pas d’élections tout simplement parce que c’est l’été. Par respect pour la démocratie, qui ne s’exerce pas en bedaine.
Pourquoi M. Harper a-t-il si hâte de se retrouver (au mieux) à la tête d’un gouvernement minoritaire ? Pour goûter à la médecine qu’il sert à M. Martin ? Je doute aussi que M. Duceppe balaie le Québec comme les sondages le lui promettent. Les sondages ne sont jamais aussi décevants que lorsqu’ils annoncent, trop longtemps d’avance, un résultat inéluctable. C’est comme si une partie des sondés se rebiffaient contre cette inéluctabilité, tandis qu’une autre partie se désintéresse de la chose puisqu’elle est entendue.
Et même, cela donnerait quoi à M. Duceppe de balayer le Québec et de détenir, une autre fois, la balance du pouvoir dans un nouveau gouvernement minoritaire ? C’est quoi y veut, M. Duceppe ? Foutre le bordel à Ottawa jusqu’à la fin des temps ou faire l’indépendance du Québec ?
S’il est vrai que la commission Gomery a relancé l’idée de la souveraineté, qu’attend M. Duceppe pour mener cette idée jusqu’au bout, du moins essayer ? Va-t-il laisser un M. Landry décoté, mal-aimé des Québécois, gaspiller une autre chance ? Le PQ va-t-il se tromper de leader comme dans la campagne référendaire de 1995, quand M. Bouchard s’est retrouvé sous l’éteignoir de M. Parizeau ?
À moins que M. Bouchard revienne ? Ce n’est pas mon souhait, mais j’entends à l’instant que son retour en politique n’est pas aussi improbable qu’il l’était il y a seulement un an. Dans quel parti ? Ah ! ben là, je sais pas. Lui non plus, probablement.
De quoi parlions-nous avant de lancer des rumeurs ? Ah oui, de souveraineté. Conjoncturelle, disait Mme Marois à la radio ce matin. Vague de fond, prétend Mme Malavoy dans mon journal. Vague de fond, c’est peut-être beaucoup. Disons un sentiment largement répandu dans la population, mais un sentiment dormant. Que réveille ponctuellement la conjoncture. Toujours canadienne, la conjoncture. J’en suis convaincu, c’est le Canada qui finira par faire l’indépendance du Québec, en créant la bonne conjoncture d’une séparation. Peut-être cette fois-ci.
Résumons pour les nouveaux arrivants :
Le Québec trouve que le Canada est un bien beau pays, pas tout à fait le sien, mais bon, avec des garanties linguistiques et culturelles, il veut bien en faire partie. Je viens de vous résumer 25 ans de tétage intensif, depuis le premier référendum de 1980.
Le Canada, lui, est d’une absolue constance : il fait une névrose chaque fois qu’il est question du Québec.
La conjoncture maintenant, la dernière : le sentiment dormant dont je vous parlais à l’instant était dans le plus profond de son sommeil, on venait de se farcir quelques gouvernements péquistes (notamment celui de M. Bouchard), avec lesquels on a bien compris que l’indépendance n’était pas porteuse d’un grand projet de société. Par ailleurs, la langue, ça va plutôt bien, ces temps-ci. Bref, on était là à se demander la souveraineté pour quoi faire au juste, quand paf ! Le Canada a pété les plombs avec ses petits drapeaux à la con, son hystérique et mafieux programme de commandites. Que le Canada, ici, s’incarne essentiellement dans les Québécois d’Ottawa n’arrange rien, au contraire : cela ajoute un sentiment de trahison à l’impression de grand banditisme. Le reste du Canada, devant tout ça ? Il hausse les épaules, vaguement dégoûté : Québécois d’Ottawa ou du Québec, à quoi voulez-vous vous attendre de ces gens-là ?
C’est là la conjoncture à laquelle Mme Marois faisait référence. On doute qu’elle dure jusqu’au prochain référendum. C’est pourquoi nous sommes quelques-uns à nous demander ce qu’attend M. Duceppe. Au lieu d’aller triompher dans une élection complètement inutile qui le ramènera à Ottawa - pour y faire quoi, grands dieux ? -, que ne se consacre-t-il à préparer ses troupes pour la bataille de la souveraineté ? Mais d’abord reprendre le pouvoir. C’est là bien du travail.
Mon collègue Denis Lessard qualifiait hier M. Duceppe de « nouvelle coqueluche » des souverainistes. Va pour la coqueluche. Pour moi, il serait le premier chef du PQ (j’inclus René Lévesque) dont je ne dirais pas, fataliste : bon, laissons-le faire l’indépendance, on verra bien après. J’adhère tout de suite à l’après de M. Duceppe (alors que je n’ai jamais adhéré à l’avant, ni au pendant de M. Parizeau, encore moins de M. Landry et encore bien moins de M. Bouchard).
Quand je pense à la souveraineté et à ses contours - pas ses frontières, dont je me contrecrisse - ses contours sociologiques, quand je pense souveraineté, je pense au Fernand Dumont de Raisons communes, je pense à un pays défini par sa culture (au sens très large) plutôt que par son économie, et j’aime croire que M. Duceppe est de cette école-là aussi. Il le fut, en tout cas. S’il ne l’est plus, si je me trompe encore, promis, juré, ce sera ma dernière naïveté.
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