INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 220

LES PÉRIPÉTIES DE L’UNION EUROPÉENNE

Passé, présent, avenir

Bruno Deshaies
jeudi 23 juin 2005
Édition revue, corrigée et accompagnée d’une présentation nouvelle sous un nouveau titre de la chronique no 144 du 5 juin 2003

Nous publions un texte révisé de notre chronique du jeudi 5 juin 2003. Cette chronique corrigée est accompagnée d’une nouvelle présentation qui concerne la formation d’une union européenne, c’est-à-dire d’une fédération que de nombreux Européens considèrent comme la trouvaille du siècle. On sait le sort que les électeurs français ont réservé à cette utopie lors du référendum du 29 mai dernier. Voici ce que les défenseurs de ce vaste projet d’union politique écrivent pour justifier leur choix politique.

L'Union européenne : présentation

« L'Union européenne (UE) n'est pas une fédération à l'instar des États-Unis.

Elle n'est pas non plus une organisation de coopération entre gouvernements à l'instar des Nations unies. En réalité, elle est unique.

Les pays qui la forment (ses « États membres ») exercent leur souveraineté en commun pour acquérir sur la scène mondiale une puissance et une influence qu'aucun d'entre eux ne saurait posséder seul.

Le partage de la souveraineté signifie, dans la pratique [:]

que les États membres délèguent une partie de leurs pouvoirs de décision aux institutions communes qu'ils ont mises en place,

de sorte que

les décisions sur certains thèmes d'intérêt commun peuvent être arrêtées par un processus démocratique au niveau européen.

Fin de la citation

N. B. Nous avons légèrement modifié la présentation du texte afin de rendre sa lecture plus didactique.

Relisons bien ce texte. Nous constatons d’emblée trois affirmations. La première : l’UE n’est pas une fédération ; la deuxième : l’UE n'est pas une organisation de type onusien ; la troisième : l’UE devrait être une union d' « États membres » qui exerceraient « leur souveraineté en commun ». Ces trois affirmations ne vous rappellent-elles pas certaines idées avancées par un ex-premier ministre du Québec, un certain Robert Bourassa ?

Conclusion. Les trois affirmations précédentes signifient « dans la pratique, selon les représentants de l’Union européenne, que les États membres délèguent une partie de leurs pouvoirs de décision [donc de leur souveraineté] aux institutions communes qu'ils ont mises en place ». Vu selon l’optique indépendantiste, il est possible d’affirmer que les Européens sont tombés sur un os.

C’est donc sur cette base que le projet de constitution européenne a été élaboré. Et c'est bien sur une telle idée que la proposition a été présentée aux populations des États membres pour qu'elles se prononcent en faveur de leur adhésion au Traité de constitution ou à son adoption par certains parlements le cas échéant.

Malheureusement pour les idéologues européanisés, leur projet de constitution de l’Union européenne a du plomb dans l’aile. Les Français et les Néerlandais viennent de leur dire un NON retentissant. Lèse Majesté, s’il en est ! Malgré tout, les optimistes européanisés défendent leur projet de constitution avec un aveuglement incompréhensible, bien digne de celui de nos fédéralistes ! Il semble que l’idéologie du fédéralisme l’emporte sur les réalités sociologiques et les faits politiques.

Le courant des fédéralismes dans le monde est encouragé par les États souverains, même si le principe peut donner lieu à des contradictions étranges. L’expérience québécoise en est la preuve la plus tangible ! Mais le gouvernement du Canada va de l'avant en appuyant financièrement tous les milieux universitaires et autres en vue de propager le nouvel évangile du « vivre ensemble » et de l'annexion des peuples. Il tente par tous les moyens à former une élite bien aguerrie et capable de défendre le principe fédératif.

Les résultats négatifs de tels efforts sont connus de par le monde. Qu’à cela ne tienne. Les chefs des grands États cherchent à faire renaître un monde bipolaire où les deux plus grands mèneraient le monde à leur façon. Or, la planétisation des problèmes nationaux qu’ils soient politiques, économiques ou culturels soulèvent des questions d’appartenance et de maîtrise « nationale » du local de l’univers politique qui devient de plus en plus nécessaire et incontournable. Le monde doit reconnaître la nécessité des inévitables relations interétatiques entre les nations, sinon c’est la domination et l’existence de nouveaux empires qui finiront aussi mal que leurs prédécesseurs dans l’histoire.

La promesse de l’existence de nouveaux États indépendants dans le monde peut contrebalancer ces folies d’empire qui détruisent plus qu’elles ne peuvent parvenir à résoudre les problèmes de l’humanité. Les espoirs entretenus dans les rencontres du G8, par exemple, ne donnent pas beaucoup de résultats tangibles, sinon que de perpétuer la domination des grands États sur les petites nations.

En ces heures de transformations planétaires, il serait probablement plus sage de souscrire à la libération collective des nations « coincées » plutôt que de soutenir les lubies du fédéralisme qui sont vouées à nourrir des querelles permanentes, d’autant plus que la plupart des fédéralismes sont des créations artificielles issues du colonialisme et des désirs d’impérialisme. De nouveaux paramètres de relations interétatiques devraient commencer à voir le jour afin d’assainir les rapports entre les pays indépendants dans le monde.

***

À la dernière minute
« ...l’offensive des fédéralistes n’est pas l’affaire d’un jour,
mais un combat de tous les jours ».

La publication d’un article de presse par Michel Desjardins, président et chef de direction du Conseil de l’unité canadienne, dans La Presse du 21 juin de cette semaine nous incite à faire quelques commentaires supplémentaires à la dernière minute (voir RÉF., DESJARDINS).

En fait, il s’agit d’une mise au point fédéraliste qui concerne l’éditorial du 30 mai dernier d’André Pratte où il critiquait « le silence fédéraliste » (voir RÉF., PRATTE). Nous avons personnellement réagi à cet éditorial dans notre chronique du jeudi 2 juin afin de montrer à quel point l’offensive des fédéralistes n’est pas l’affaire d’un jour, mais un combat de tous les jours (voir RÉF., DESHAIES).

La publication dans La Presse du texte du président et chef de direction du Conseil de l’unité canadienne illustre la vigilance du mouvement fédéraliste et les orientations que ses défenseurs entendent imprimer pour appuyer leur cause.

L’objectif premier de Michel Desjardins vise à minimiser l’impact des appuis à l’indépendance véritable. Selon lui, « seulement un peu plus du tiers des Québécois appuient l’indépendance totale par rapport au Canada ». Ce sont, d’après sa terminologie, des défenseurs de « la cause anti-fédéraliste ».

Ne nous laissons pas tromper ! N’y aurait-il pas aussi au Canada et aux Québec des gens qui seraient des anti-indépendantistes purs et durs éminemment connus ? Pierre Elliott Trudeau ne serait-il pas l’un de ceux-là ? Quant à Paul Martin, il ne faudrait pas trop s’illusionner sur ses intentions personnelles. Et que faut-il penser de Bob Rae, un ex-premier ministre de l’Ontario, qui est aujourd’hui le président du Conseil d’administration du Conseil de l’unité canadienne ? Cette liste peut s’allonger considérablement si l’on veut prendre la mesure des opposants acharnés à l’indépendance du Québec.

Cet état de fait a peu d’importance pour les fédéralistes intransigeants, car les Québécois doivent garder à l’esprit, selon Michel Desjardins, qu’« une bonne proportion des Québécois demeurent attachés au Canada ». Son point de vue est renforcé par le sous-titre de La Presse qui met en évidence l’idée suivante : « Tous les sondages démontrent que le sentiment d’appartenance des Québécois au Canada demeure très fort. » Il s’agit clairement de l’application des théories de renforcement en psychologie. Il faut faire croire à une vérité et une seule, soit celle du Canada uni.

Reprenons le problème différemment. Le trop fort sentiment anti-indépendantiste n’expliquerait-il pas à son tour la grande impopularité du gouvernement de Jean Charest ? Par ailleurs, le fort sentiment anti-fédéraliste ne serait-il pas à la base de la démission de Bernard Landry ? Ne serait-il pas la véritable épée de Damoclès pour le futur chef du Parti québécois ? N’explique-t-il pas en partie les contradictions du Bloc québécois à Ottawa ? Il revient aux Québécois de trancher le noeud gordien du fédéralisme canadian par la voie de l’indépendance. Il ne s’agit pas d’être anti-fédéraliste, mais bien d’être pro-indépendantiste, ce qui est fort différent.

« Un attachement qui perdure » (cf. RÉF., DESJARDINS) est un texte que tous les candidats à la succession de Bernard Landry devraient lire avec une grande attention. Leurs réponses seront jugées à l’aune du principe d’indépendance et non à leurs réflexes ataviques d’anti-fédéralistes. La leçon ne vient pas que du Canada, elle leur vient aussi de l’Europe.

Bruno Deshaies
Montréal, 23 juin 2005

Vous désirez réagir après avoir lu cet article ? Prière d’écrire à l’adresse ci-dessous :
sciences_humaines@yahoo.ca

RÉFÉRENCES

Bruno DESHAIES, « METTRE LE CAP SUR L’INDÉPENDANCE. Importance de bâtir sur le contenu de ce fondement politique. » Dans VIGILE.NET, Chronique no 217 du jeudi 2 juin 2005.

Michel DESJARDINS, « UN ATTACHEMENT QUI PERDURE. Tous les sondages démontrent que le sentiment d’appartenance des Québécois au Canada demeure très fort. » Dans La Presse, mardi 21 juin 2005, p. A21. L’auteur est président et chef de la direction du Conseil de l’unité canadienne.

André PRATTE, « Le silence fédéraliste. » Dans La Presse, lundi 30 mai 2005, p. A12 (« Éditorial »).

***

LE PROJET DE CONSTITUTION EUROPÉENNE
D’après Paul Stanway du quotidien The Edmonton Sun

Première édition : 5 juin 2003 ;
reprise le 6 août 2003
Édition revue et corrigée : 23 juin 2005

« Pauvres Européens, ils ne savent pas
dans quoi ils s’embarquent.
On les plaint,
qu’est-ce qu’on les plaint ! »
(Paul Stanway)

« La connaissance de la nature de l'indépendance
n'est pas une science infuse,
sinon les Québécois seraient indépendants
depuis longtemps. »
(Bruno Deshaies)

On peut se gargariser de toutes sortes de fantaisies souverainistes au Québec, mais la réalité est très différentes de celle qu’on imagine. Cessons de rêver pour le simple plaisir de rêver. On ne peut que dire simplement : « Il faut rêver. » À la place, serions-nous capables de déclarer collectivement : « Il faut AGIR et AGIR-PAR-SOI COLLECTIVEMENT. »

Pour comprendre vraiment la posture que les indépendantistes québécois devraient adopter, la lecture de l’éditorial de Paul Stanway en Alberta mérite notre attention. Le Canada (anglais) est un État fédéral, mais il est indépendant. Les États européens de l’Union sont indépendants, mais ils veulent se fédérer. Qu’est qui peut leur arriver ? Antoine Robitaille, journaliste au quotidien Le Devoir, dans sa « revue de presse » a retenu cet article dans le sien intitulé « Pauvre Europe qui devient fédérale ! » (Cf. RÉF. CONSULTER ci-dessous.)

Nous croyons que le texte de Paul Stanway mérite une traduction et qu’il devait être à notre portée en vue de bien comprendre les enjeux de l’union confédérale européenne en train de se donner une constitution. D’une manière professorale, je dirais qu’il serait bon de lire attentivement ce texte et de réfléchir un peu plus sur le discours des souverainistes. Vous y trouverez assez facilement les embûches et les traquenards. À cet égard, il faudrait immédiatement cesser de rêver pour rêver. Au fond, c’est un Canadian qui nous le dit indirectement. À nous de nous ouvrir les yeux.

L’Europe se débat avec la lettre « F »

Par PAUL STANWAY – Edmonton Sun, mercredi 28 mai 2003.

Il y a une très grande excitation dans l’air cette semaine en Grande-Bretagne concernant l’usage de la lettre « F ». Non ! Pas cette lettre. Malheureusement, ce n’est pas acceptable partout à la télévision ou dans une cour d’école. Je veux parler du mot « fédéral ».

Le mois prochain, les chefs d’États de l’Union européenne sont invités à se rencontrer à Thessalonique en Grèce afin d’approuver la première constitution de l’Europe que, durant un an et demi environ, un groupe de 105 représentants élus, des hommes politiques retraités et des bureaucrates ont tenté d’en arriver à un accord qui serait acceptable pour tout le monde.

Inlassablement, de nombreux commentateurs ont comparé le cheminement en Europe à celui de la Convention constitutionnelle de Philadelphie de 1787 qui a donné aux Américains la constitution qui leur a permis de construire la démocratie la plus puissante du monde. C’est compréhensible, car la plupart des journalistes ont de la difficulté à aller au-delà de la plus célèbre constitution au monde. Malgré tout, cet événement ressemble davantage aux rencontres qui eurent lieu à Charlottetown huit décennies plus tard. Les arguments sont étrangement les mêmes. Exactement les mêmes types d’objections et de protestation et d’excitation autour de la lettre F...

J’ai écrit sur le projet de constitution soumis en février par un groupe d’hommes et de femmes sous la présidence de Valéry Giscard D’Estaing. Tout a tourné autour de l’idée de changer l’Europe en un État fédéral avec un gouvernement supérieur à Bruxelles et des gouvernements nationaux pouvant servir entièrement à promouvoir les fins de l’Union.

Siège des institutions (Commission, Conseil des ministres,
Comité économique et social) Union européenne à Bruxelles.

Comme pour le Canada, ce projet n’a pas levé parce que, contrairement aux États américains, les pays de l’Europe sont souverains avec leurs gouvernements propres. Ils ne sont pas prêts à troquer leur souveraineté nationale sur n’importe quoi en vue de servir l’Union européenne qui abolirait effectivement leur indépendance.

En 1867, les Colonies de l’Amérique du Nord britanniques ont été plus ou moins libres de se gouverner durant une génération (à l’exception des questions de politique étrangère qui relevaient exclusivement du pouvoir impérial de Londres) et dont il n’était pas prêt à lâcher ce pouvoir aux mains d’un État fédéral gouverné d’Ottawa. Il devait y avoir un compromis (n’êtes-vous pas étonner de savoir d’où cette tradition canadienne tire son origine ?) par lequel le pouvoir du nouveau gouvernement « fédéral » serait clairement défini, tout comme les pouvoirs qui resteraient sous la seule autorité des nouvelles provinces du Canada.

Nous avons argumenté sur les conséquences de cet arrangement depuis sans véritablement faire de pause pour réfléchir. Si ce n’est pas une bonne semonce pour les Européens, cela devrait. Je ne peux pas savoir comment ils vont appeler ça, mais je suppose que ce sera l’équivalent européen des « relations fédérales provinciales » au Canada qui devrait devenir une grosse industrie au cours du XXIe siècle en Europe. Demandez-le à n’importe quel Canadien, si vous avez une heure ou deux à perdre.

Les buts de la nouvelle Europe sont similaires à ceux des Colonies de l’Amérique britannique du Nord, mais sur une plus grande échelle. Les Européens voient les avantages économiques et politiques dans des relations plus serrées entre les 500 millions de personnes qui habitent ce vaste territoire qui s’étend de l’Irlande aux frontières de la Russie. Les discussions concernent principalement l’élargissement de la coopération politique, les règles plus faciles relatives au commerce et au mouvement des populations ainsi qu’une plus grande unité afin de contrebalancer l’hyperpuissance américaine.

N’est-ce pas que cette situation nous est bien connue ? C’est très semblable à ce que les Pères de la Confédération ont vécu.

Centre trente-six ans plus tard, nous essayons encore de mettre un terme aux barrières commerciales interprovinciales et aux restrictions de la libre circulation des travailleurs. Nous continuons de discuter au sujet de la coopération politique entre le fédéral et les provinces ou de l’absence de cette coopération. Et nous tentons toujours d’obtenir une oreille attentive à Washington.

S‘ils ne peuvent pas en arriver à un arrangement dans les quelques prochaines semaines, les Européens se contenteront de voir que la Cour européenne le fasse pour eux plus tard  un peu à la manière de la Cour suprême des États-Unis qui a défendu et amendé la Constitution américaine. Souhaitons bonne chance à la Cour européenne !

Le Canada a conservé sa constitution aux archives de Londres pendant cent quinze ans parce que nous ne nous entendions pas à son sujet. Nos politiciens sont encore férocement opposés à l’amender, mais depuis deux décennies qu’elle est rapatriée, les décisions de la Cour suprême ont montré qu’elle pouvait combler le vide [politico-juridique]. Il est difficile de dire qui a fait le plus de lois. Sont-ce les représentants élus du Parlement ou les juges de la Cour suprême ?

En Europe, la Grande-Bretagne semble destinée à jouer le rôle du Québec : continuellement bouleversée, aliénée et à la recherche d’un droit de veto. Pourquoi les autres États européens ne comprennent-ils pas que la Grande-Bretagne est différente des autres ? Une société distincte.

Pauvres Européens, ils ne savent pas dans quoi ils s’embarquent. On les plaint, qu’est-ce qu’on les plaint !

(Fin)

Il faudrait un cours d’histoire complet pour commenter cet article. Pour nos visiteurs-internautes, nous conseillons la lecture de deux chroniques du jeudi : l’une sur « L’Europe et nous » et l’autre sur « Une nation dans l’O.T.A.N. ». L’ensemble de ces textes pourra certainement alimenter de nombreuses discussions parmi les membres des Académies de l’indépendance qui se créeront au Québec.

Nous pourrions discuter longuement de toutes sortes d’autres questions sur la pratique du fédéralisme ou sur la politique dite provinciale, mais en pure perte de temps. On sera probablement encore ici dans cent ans (certainement en moins grand nombre ! ) à débattre de notre indépendance possible ou impossible (voir ANNEXE). La connaissance de la nature de l'indépendance n'est pas une science infuse, sinon les Québécois seraient indépendants depuis longtemps.

Mais il faut faire attention. Ce qui est souhaitable n’est pas nécessairement facile à atteindre.

(30)

Bruno Deshaies
Une réaction vous démange, écrivez à :
bd@rond-point.qc.ca

CONSULTER

Bruno DESHAIES (03.2002), « L’EUROPE ET NOUS. Que voulons-nous ? » VIGILE, chronique du jeudi 14 mars 2002. Analyse et critique de l'étude du prof. Leslie (1991) La Communauté européenne. Un modèle politique pour le Canada ?, Hull, Approvisionnements et Services Canada. Critique du BQ et de Richard Marceau, député du BQ.

Bruno DESHAIES (11.2002), « UNE NATION DANS L’O.T.A.N. Est-ce différent pour une nation dans un État fédéré ? » VIGILE, chronique du jeudi 28 novembre 2002.

Antoine ROBITAILLE, « Pauvre Europe qui devient fédérale ! » Dans Le Devoir, samedi 31 et 1er juin 2003, p. B4 (« Revue de presse »). Le journaliste a porté à notre attention l’article de Paul Stanway dans le Edmonton Sun portant sur l’ « Europe struggles with the F-word ». Ce choix a été judicieux.





ANNEXE


L’Académie de l’indépendance
Maurice Séguin

« C’était un homme que j’aimais. »
(Denys Arcand)

Document no 1

Denys Arcand, cinéaste récemment couronné à Cannes pour son film Les Invasions barbares, nous remémore quelques souvenirs de ses maîtres d’histoire à l’Université de Montréal au début de la décennie 1960. Son témoignage remonte à 1987.

À l’occasion de certaines entrevues, il lui arrive souvent de faire allusion au département d’histoire de l’Université de Montréal et de rappeler le souvenir de Maurice Séguin, son professeur d’histoire du Canada du samedi matin.

Ainsi, lorsqu’il a été interviewé récemment par Jean-Paul Soulié de La Presse, le journaliste nous a rappelé que « l’ancien étudiant en histoire de Maurice Séguin à l’Université de Montréal, devenu documentariste et cinéaste, n’a pas perdu son sens de l’analyse sociale. »* Pour nous en donner une idée, il cite les propos suivants : « Les baby-boomers, c’est la génération qui est venue après moi. Le seul truc qui les caractérise, c’est leur nombre. Ils ne sont qu’un phénomène démographique. » Le journaliste résume certaines autres idées en ces termes : « L’importance démesurée que se sont accordée ces baby-boomers a fait d’eux des nombrilistes impénitents. » Et Arcand de déclarer : « Ils ont l’habitude de recevoir toute l’attention, par exemple dans les hôpitaux. Mais ils ne sont ni plus brillants ni plus intéressants que qui que ce soit : ils sont seulement plus nombreux. »

Revenons à Maurice Séguin. En effet, Arcand a été impressionné par les trois historiens de l’École de Montréal. Dans son témoignage de 1987, il n’hésite pas à nous le dire. Il nous rappelle l’importance du cours qu’il a suivi de Maurice Séguin le samedi matin à l’Université de Montréal portant « sur Les Normes historiques ». Sur ce cours, il manifeste toute son admiration d’une manière non équivoque dans son témoignage. « J’ai passé à peu près dix-huit ans de ma vie à étudier et je n’ai suivi qu’un seul grand cours : c’était celui-là. Nous étions face à face avec un homme qui avait consacré sa vie entière à réfléchir sur le destin des nations colonisées. [...] Encore aujourd’hui, ses axiomes sur la tripolarité (politique, économique, culturelle) des sociétés me paraissent toujours aussi lumineux. »

Arcand se demande « comment écrire quoi que ce soit » au sujet de son maître Séguin, lui qui « n’écrivait presque jamais ». Il esquisse une réponse. « Je vois, écrit-il, comme extrêmement significatif que notre plus grand historien ait été un historien muet. Notre histoire a quelque chose d’indicible. » Ce témoignage est particulièrement lourd : notre plus grand historien national est silencieux. Pourquoi ? Le témoin se risque à nous présenter une explication. « Maurice Séguin avait une vision tragique de notre situation. Et ses pensées étaient si désespérantes qu’elles expliquent peut-être aussi son silence. »

Certes, Maurice Séguin était un être singulier. Cependant, le professeur Séguin était un très grand maître. Il ne guidait pas, il ne conduisait pas, il demandait plutôt ceci : « Réfléchissez, méditez. Rien ne sert de se tuer à prendre des notes si c’est là l’obstacle à l’intelligence du cours. »** De plus, le maître savait apprécier la qualité de ses étudiants et étudiantes. Trop humble pour l’admettre, il était un « motivateur » extraordinaire. Le témoignage de Denys Arcand me paraît sans équivoque tout autant que le témoignage d’André Lefebvre.*** (Nous verrons pour madame Tatiana Démidoff-Séguin au DOC. no 2 de l’ANNEXE.)

Mais il reste qu’il importe de dissiper une ambiguïté profonde au sujet de l’interprétation historique de Maurice Séguin. De nombreux étudiants et étudiantes qui ont assisté à ses cours en ont gardé un souvenir dont le témoignage d’Arcand est une bonne illustration. L’ex-étudiant a retenu ce qui suit de l’enseignement de Séguin : « L’essentiel pourtant de sa pensée était que la nation canadienne-française était trop petite et trop faible pour pouvoir jamais prétendre à l’indépendance en même temps que trop protégée et trop enracinée pour espérer une assimilation rapide. C’était donc un peuple condamné à la médiocrité perpétuelle jusqu'à ce que le poids de la démographie et les pressions de l’empire américain le relèguent finalement aux oubliettes de l’histoire. » Il n’a pas tort, mais il n’a pas entièrement raison. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas complètement vrai ou exact. Il faudrait décrocher un jour de ces impressions que les cours de Séguin auraient pu engendrer. Il y a beaucoup plus que cela dans la conclusion de l’interprétation historique de l’évolution des deux Canadas.

Bien sûr, la conclusion est dure. Mais, pour qu’elle soit bien comprise, il faut s’attarder aux trois termes utilisés par Maurice Séguin. Il y a de l’espoir à condition de vouloir VIVRE au sens que Séguin donne à ce mot dans le Chapitre premier de son cours sur Les Normes : « Vie et conditions de vie ». Nous recommandons à nos visiteurs-internautes la lecture du Doc. no 2 qui suit portant sur « Les bases incontournables de la situation des Québécois-Français selon Maurice Séguin. »

__________________

(*) « Denys Arcand et Marie-Josée Croze », La Presse, dimanche 1er juin 2003, p. B8 (« La personnalité de la semaine »).

(**) Dans son « Avertissement aux étudiants » pour son cours portant sur l’Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, p. xxv.

(***) Dans Les Normes de Maurice Séguin. Le théoricien du néo-nationalisme, Montréal, Guérin, 1999, p. 37-46.

Source : Robert COMEAU, éd., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains suivi de Les Normes de Maurice Séguin, Montréal, VLB Éditeur, 1987, 307 p. (coll. « Études québécoises »). Consulter les pages 255-257.





L’historien silencieux

« Je vois comme extrêmement significatif
que notre plus grand historien
ait été un historien muet. »
(Deny Arcand, cinéaste)



Témoignage (1987)

Denys Arcand, cinéaste

J’ai suivi les cours de trois historiens : Maurice Séguin, Michel Brunet et Jean Blain. Les trois étaient fabuleux. Après vingt-cinq ans, je garde encore de leurs cours un souvenir attendri. J’ai eu la chance d’avoir des maîtres, tout le monde ne peut pas en dire autant. Et pourtant, après ma sortie de l’université, je ne les ai jamais revus. Aujourd’hui je me le reproche.

En 1980, j’ai fait un film documentaire (Le Confort et l’Indifférence) sur le référendum, et j’ai reçu tout à coup un billet de Michel Brunet, à la fois malicieux et chaleureux, dans lequel il m’écrivait : « Vous êtes toujours intelligent mais vous êtes toujours aussi impertinent. » Il m’invitait à déjeuner. Je me proposais d’accepter, et puis de distractions en distractions, je ne répondis finalement jamais à son invitation. Deux ans plus tard, un matin d’automne, sur un plateau de tournage, j’apprenais sa mort. C’était un homme que j’aimais. Et maintenant la femme de Maurice Séguin m’apprend au téléphone que son mari, quelques fois, avait mentionné mon nom. C’est le genre de témoignage qui me bouleverse un peu.

Mais comment écrire quoi que ce soit à son sujet ? Lui-même n’écrivait presque jamais. Et il était particulièrement ironique et glacial envers les « plumitifs ». Je vois comme extrêmement significatif que notre plus grand historien ait été un historien muet. Notre histoire a quelque chose d’indicible.

J’écris ces quelques lignes à Rio de Janeiro. Devant la fenêtre de mon hôtel se dresse à flanc de montagne la favela de Rocinha, une des trois cent quatre-vingts favelas qui tapissent les collines de Rio où tentent de survivre plus de deux millions d’habitants, le quart de la population de la ville. La réalité est hallucinante : trois mille meurtres par année, au-delà d’un million d’agressions, les épidémies de méningite infantile, la pollution qui dépasse celle de Mexico et de Tokyo, l’armée, les polices, jusqu’aux gardiens de plage qui arborent un colt 45 à la ceinture, l’inflation incontrôlable, et encore je ne suis pas à Sao Paulo : vingt-cinq millions d’habitants en l’an 2000. Il y a ici une histoire qui se fait. Comparées à tout cela, les statistiques agricoles de la vallée du Saint-Laurent entre 1820 et 1860 paraissent assez insignifiantes. Notre histoire est d’un ennui profond, c’est peut-être ce qui rendait Maurice Séguin si laconique.

Quand j’ai été son élève, il donnait deux cours : celui de mercredi soir et celui du samedi matin. Il paraissait toujours hériter des pires périodes de l’horaire. J’ai séché bien souvent les cours du mercredi soir sur le dix-neuvième canadien. La matière était assommante : un peuple de paysans français survivait doucement sous la domination somme toute bienveillante d’un gouverneur et de commerçants britanniques. Ni guerre, ni révolution, ni dictature, ni famine ne venait rompre une monotonie désespérante. La même que celle d’aujourd’hui. Je ne connais rien de plus fastidieux pour l’esprit humain que la lecture des innombrables pétitions des marchands écossais de Montréal au Conseil Privé de Londres. Et pourtant, Maurice Séguin les connaissait par coeur. Ce qui lui permettait de donner son cours du samedi matin sur Les Normes historiques.

J’ai passé à peu près dix-huit ans de ma vie à étudier et je n’ai suivi qu’un seul grand cours : c’était celui-là . Nous étions face à face avec un homme qui avait consacré sa vie entière à réfléchir sur le destin des nations colonisées. Et il avait réussi à systématiser ses réflexions dans un ensemble de normes d’une rigueur et d’une intelligence exceptionnelles. Encore aujourd’hui, ses axiomes sur la tripolarité (politique, économique, culturelle) des sociétés me paraissent toujours aussi lumineuses. Ces cours étaient du niveau des livres de Franz Fanon et d’Albert Memmi qui écrivaient, à ce moment-là, sur la décolonisation en Algérie.

J’ai été bien étonné plus tard quand des esprits légers ont voulu donner à Maurice Séguin une réputation d’historien national au sens militant ou politique du terme. L’essentiel pourtant de sa pensée était que la nation canadienne-française était trop petite et trop faible pour pouvoir jamais prétendre à l’indépendance en même temps que trop protégée et trop enracinée pour espérer une assimilation rapide. C’était donc un peuple condamné à la médiocrité perpétuelle jusqu'à ce que le poids de la démographie et les pressions de l’empire américain le relèguent finalement aux oubliettes de l’histoire. Maurice Séguin avait une vision tragique de notre situation. Et ses pensées étaient si désespérantes qu’elles expliquent peut-être aussi son silence.

Je me souviens d’un homme poli, ironique, tourmenté et extrêmement secret. L’hiver , il portait un béret. Mon père aussi.

N.B. Un étudiant de Maurice Séguin au cours des années 1960.



Réalisme dans la pensée de Séguin


Document no 2

Nous laisserons nos lectrices et lecteurs découvrir la profondeur du réalisme de la pensée historique de Séguin qu’aucun historien ou sociologue du Québec n’a pu atteindre jusqu’à ce jour. Nous devons apprendre à voir les choses de plus haut que ce que nos élites nous proposent en ce moment. Leur message se résume à la stagnation dans le statut de province avec les conséquences irréversibles envisageables dès à présent SI la solution de « VIVRE ou accéder à l’indépendance » n’est pas finalement endossée par une majorité de Québécois.

Il ne sert à rien de se leurrer. Le constat est clair.

Je rejoins toutefois Denys Arcand sur un autre point. Il écrit dans son témoignage de 1987 : « J’ai été bien étonné plus tard quand des esprits légers ont voulu donner à Maurice Séguin une réputation d’historien national au sens militant ou politique du terme. » Non, Maurice Séguin n’était pas un militant, il n’aurait jamais pu l’être, mais il fut un grand penseur, un esprit lumineux.

« À l’époque du référendum [de 1980], toute son attention, nous dit madame Tatiana Démidoff-Séguin, tout son intérêt, allaient à l’événement qui se préparait. [...] Après le vote, nous nous sommes assis devant la télévision. La soirée s’est déroulée jusqu’au résultat final. Sur l’écran, on voyait des Québécois enveloppés dans le drapeau et qui pleuraient. Maurice a écouté jusqu’à la fin, puis il a éteint le poste et est monté se coucher et moi je souffrais de voir cette expression sur le visage de l’homme que j’aimais. »*

À la mort de monsieur Séguin survenue à la fin du mois d’août 1984, madame Tatiana Démidoff-Séguin a exprimé en des termes remplis d’émotions sa perception sur l’homme. Elle écrit :

J’étais triste, bouleversée, je pleurais, et,
dans ma tête, comme un leitmotiv, comme un écheveau,
se déroulait le poème de Gérard de Nerval, El Desdichado,
que Maurice aimait et que j’avais plaisir à écouter
quand il le disait quelquefois :

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie.
Ma seule Étoile est morte, et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.**

Cet homme solitaire était solidaire de toute la société à laquelle il appartenait par toutes ses fibres. Madame Séguin nous décrit dans son témoignage de 1987 la passion de l’homme et de l’historien pour le Québec. Au fond, elle nous explique sa méthode de travail. Elle décrit son désir effréné d’aller au fond des choses.

« Il suivait, nous dit-elle, avec passion tout ce qui arrivait au Québec. Dès qu’une situation particulière survenait, il achetait tous les journaux français et anglais, écoutait les informations à la télévision et à la radio, compilait, analysait les résultats des sondages et se plaignait de ce que les médias écrits, et même La Presse, ne publient que des extraits. Il lui fallait faire énormément de recoupements pour pouvoir comprendre un fait dans son intégralité, son analyse n’étant pas forcément la même que celle des journalistes. » (p.25)*

Il faut que naissent d’autres Maurice Séguin au Québec, libres, solidaires et capables surtout de « VIVRE » pour accéder à l’indépendance.

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* Extrait de « Le souvenir est sans dialogue », in Robert Comeau, éd., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains suivi de Les Normes de Maurice Séguin, Montréal, VLB Éditeur, 1987, p. 27. Un témoignage d’une beauté remarquable. À lire et à relire. Touchant.

** « Témoignage », in Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, p. 446.

Source : Bruno Deshaies, « Maurice Séguin, la société québécoise et l’avenir du Québec. » Communication au 51e Congrès annuel de l’ INSTITUT D'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE – Québec, le 16 octobre 1998. Voir les transparents nos 6, 7 et 9.







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Les bases incontournables de la situation
des Québécois-Français selon Maurice Séguin


TROIS SOLUTIONS POSSIBLES

• Vivre ou accéder à l’indépendance ;
• Mourir ou subir l’assimilation totale ;
• Végéter ou subir la survivance.


ESSOR DU CANADA FRANÇAIS

Le processus du développement du Canada Français a commencé par la
naissance du Canada Anglais,

puis après 1760, par l’annexion du Canada Français ;

un siècle plus tard :

d’un côté, un Canada Anglais « Nation » et
de l’autre, un Canada Français « Province » ;

deux siècles plus tard : même contexte.

Consulter : « La notion d'indépendance dans l'histoire du Canada »


DEUX MANIÈRES DE SORTIR DE L’ANNEXION
1. Par la libération politique,
2. Par l’assimilation totale.

Et si ce n’est ni l’une ni l’autre de ces deux manières, c’est alors le cas « des peuples coincés entre deux impossibilités » :

1. l’impossible libération ;
2. l’impossible assimilation.

N.B. « Pour ces peuples, il n’est pas de manière pour sortir de l’annexion, ils sont coincés. Et l’annexion représente pour eux un état d’infériorité. (Les Normes, 1959-1960. Notes de cours personnelles.) »


• Où est le juste équilibre ?
« Affirmer la nécessité d’un juste équilibre [de la vie en société], c’est facile en théorie Mais en pratique, jusqu’où faut-il aller dans un sens ou dans l’autre ? Où se trouve le juste milieu ? Ou plus exactement le compromis qui ne comporte pas trop de sacrifices ? (Cf. Les Normes, 1,4,2,4) »


Assimilation ou annexion ?
« La cause de l’assimilation est l’annexion prolongée… (Les Normes, 3,11,7) ».

« Il vaut mieux parler d’annexion plus ou moins forte, d’annexion totale ou partielle, mais non d’assimilation » (Les Normes, 3,11,4).


• Pourquoi ?
Parce que « même avec une très forte annexion politique, économique, et culturelle, le sentiment d’être distinct peut perdurer et servir de point de départ à une montée nationaliste plus ou moins complète… (Les Normes, 3,11,5) »

Il complète sa pensée, un peu plus loin, en ces termes :

« L’assimilation est l’œuvre du temps ET des circonstances… Il est très facile d’annexer des nationalités. Il est beaucoup plus difficile d’aboutir à l’assimilation totale. Il reste, dans les régions ou provinces des vieilles nations souveraines, des traces de nationalités régionales non complètement digérées. (Cf. Les Normes, 3,11,8)