INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 222

LE RÊVE DES PÉQUISTES

Pour une révolution mentale

Bruno Deshaies
jeudi 15 septembre 2005

À deux mois exactement du sprint final, la course pour le choix du chef du Parti québécois ne soulève pas beaucoup de passion, c’est le moins qu’on puisse dire. Même l’entrevue de Bernard Landry par Claude Charron à la chaîne de télévision TVA, le mardi 6 septembre, a été d’un ennui mortel. Quant à Chantale Renaud, elle n’a pu qu’embrouiller les cartes par ses propos sur la décision de son mari de jeter l’éponge après un vote des partisans qu’il ne jugeait pas suffisamment fort. Par ailleurs, l’indélicatesse de monsieur Landry à l’endroit de ses principaux conseillers politiques n’inspire pas beaucoup de confiance envers lui. En fait, monsieur Landry n’a à s’en prendre qu’à lui-même. Finalement, cette entrevue ni chair ni poisson a été tout bonnement inutile. Une autre insignifiance du discours péquiste.

Allons un peu plus loin. Le plus dramatique dans le discours des péquistes, c’est qu’ils n’osent jamais aborder la substance de l’indépendance du Québec. Essayons de voir jusqu’à quel point cette assertion peut être vraie.

Les programmes du Parti québécois

Dans le programme du Parti québécois de 2001, on peut lire ce qui suit :

Le peuple québécois, composé de l’ensemble de ses citoyens et citoyennes, est libre de décider lui-même de son statut et de son avenir. Le Parti Québécois s’est formé à partir de la conviction qu’il y a urgence d’établir UN Québec souverain avec, au premier plan, l’exigence d’assurer que le Québec demeure un territoire de langue et de culture françaises. Cela constitue le cœur du projet souverainiste. (Un pays pour le monde, p. 7)

Les péquistes insatisfaits de ce libellé souverainiste ont procédé à un virage en 2004.

Le « projet de pays » est apparu sous ces termes :

L’objectif premier du Parti Québécois est la réalisation de la souveraineté politique du Québec. Le Parti Québécois entend proposer un projet de pays qui permettra aux Québécoises et aux Québécois de se doter d’institutions qui prendront toutes les décisions qui les concernent, leur donneront tous les moyens de réaliser leurs projets et leur permettront de choisir les partenaires internationaux avec qui ils voudront les réaliser.

Dans l’esprit des péquistes, il s’agit d’un « enjeu » du « programme de pays ». Mais, est-ce bien un enjeu ? Le dictionnaire nous apprend que le mot ENJEU signifie « ce que l’on peut gagner ou perdre, dans une compétition, une entreprise ». En termes clairs, l’idée de « réaliser la souveraineté politique du Québec » serait pour la majorité des péquistes une histoire de roulette russe, finalement un jeu. Et même si « l’objectif premier » des péquistes est la souveraineté politique du Québec, il n’en demeure pas moins que leur « projet de pays » est d’une autre nature, soit de l’ordre des MOYENS. Finalement le projet de « pays » se substitue à la fin ou à l’objectif premier. Il ya un inversion entre l’objectif et les moyens. C’est là où la révolution mentale dans la pensée péquiste pourrait porter les fruits les plus bénéfiques.

Puisque l’enjeu consiste à proposer un « pays », il est normal de se donner des ailes, c'est-à-dire de se doter d’institutions susceptibles de leur donner « tous les moyens de réaliser leurs projets », puis de s’associer, s’unir ou s’entendre avec des « partenaires internationaux » qui leur permettront de les réaliser. Ne trouvez-vous pas cette formulation assez laborieux pour comprendre « l’objectif premier » de « la souveraineté politique du Québec » ?

L’objectif et le référendum

Si tous les gens du pays comprenaient bien l’objectif premier du Parti Québécois, il ne devrait pas s’inquiéter de la question référendaire. Or, ce fameux référendum suscite tellement de controverses que n’importe quel quidam est en droit de se demander s’il n’y a pas aiguille sous roche.

Dans Un projet de pays (2004), le Parti québécois propose d’abord ce qui suit au sujet du fameux référendum : organiser le référendum durant la première moitié du mandat d’un gouvernement du Parti Québécois pour permettre une préparation intensive des questions afférentes à la souveraineté et pour assurer le temps nécessaire à la transition du Québec vers un statut de pays.

Si l’on veut bien lire le paragraphe tel qu’il est et non tel qu’on pourrait le fantasmer si le Québec était indépendant, force est d’admettre que le référendum ne conduit pas plus loin que dans la marmite de la question constitutionnelle canadian. Et si en plus le Parti québécois veut s’assurer « la transition du Québec vers un statut de pays », il est facile d’imaginer les douleurs de cet accouchement « vers un statut de pays ». Si les péquistes avaient écrit plutôt les mots le statut d’un pays indépendant dans le monde, on comprendrait probablement un peu mieux. Mais non ! Ils proposent UN statut de pays. Et quelle sorte de statut ? Nous avons ici toute la broderie intellectuelle des péquistes. Elle dure depuis près de quarante ans.

Comment devenir souverain ?

Après toutes ces contorsions intellectuelles, il y a une autre condition à ce fameux référendum. Le référendum lui-même devra tenir compte à la fois du contrat social et de la constitution proposée, ce qui sera l’aboutissement des préparatifs concernant la souveraineté politique du Québec. Le programme de 2004 dit les choses de la manière suivante :

Qu'un gouvernement du Parti Québécois affirme clairement que l'aboutissement de ce processus résultera en un référendum sur l'acte fondateur d'un Québec souverain où la question posée aux citoyennes et aux citoyens pourrait être la suivante : « Sur les bases du contrat social et de la constitution qui vous sont proposés, acceptez-vous que le Québec devienne un pays souverain ? » OUI ou NON.

Soyons sérieux un moment. Les citoyens et les citoyennes ordinaires ne peuvent suivre tous ces raisonnements emberlificotés, entortillés et souvent obscurs. Il faudrait être plus clair et plus limpide.

Comment décoder ce message ?

André Boisclair, le 3 août dernier [2005], alors qu'il déposait sa déclaration de candidature en bonne et due forme. © PC

Écoutez les discours d’André Boisclair et de tous les autres candidats ou de la candidate à la chefferie du PQ. Ils et elles seront tous d’accord les uns et les autres avec de nombreuses nuances byzantines. Mais au fond, surgittoujours la même idée fondamentale : être séparé, mais annexé sous une forme ou sous une autre avec des institutions communes ou autrement par traités. Déjà, ce que nous venons d’écrire est encore trop clair ou trop précis pour ce qu’ils nous disent généralement.

Être indépendantiste

Les grandes déclarations du type « je suis un indépendantiste » ne feront jamais avancer vraiment la cause. Par exemple, Guy A. Lepage se targue d’être un indépendantiste. Il affirme même que c’est mieux que de se faire traiter de « souverainiste ». Que c’est beau ! Mais aller demander à Guy A. Lepage de mettre la main dans sa poche pour financer un organisme qui ferait l’étude, le débat et la défense de l’optique indépendantiste pour une nation qui se reconnaît distincte, vous m’en donnerez des nouvelles le plus tôt possible.

En résumé, les péquisto-souverainistes-fédéralistes ont des problèmes de doctrine à résoudre. Rappelons-nous brièvement ce que signifie le mot doctrine : ensemble des croyances, des opinions, ou des principes d'une religion, d'une école littéraire, artistique ou philosophique, d'un système économique, politique, etc.

Ils doivent se demander jusqu’à quel point ils veulent subir leur annexion, car la désannexion complète est un acte de séparation, d’indépendance claire et nette.

La désannexion du Québec de la fédération canadienne signifie l’acceptation de la définition de la nation au sens INTÉGRAL. À cet égard, les péquistes devraient raisonner à peu près de la manière suivante.

Ils devraient affirmer que l'agir par soi collectif est POSSIBLE dans tous les aspects et peut s'étendre à tous les domaines – à l'intérieur comme à l'extérieur, car agir suffisamment par soi, dans sa vie économique, gérer sa vie économique, est un bien en soi. De plus, agir suffisamment par soi dans sa vie politique, commander sa propre vie, posséder son autonomie interne et externe, jouir de la pleine autodétermination politique, avoir le "self-government" complet est aussi un bien en soi. Enfin, agir suffisamment par soi dans sa vie culturelle, maîtriser sa propre vie culturelle est encore un bien en soi. Quant à l’ensemble, les péquistes ne doivent pas réduire à un seul aspect les possibilités d’action de la nation vue dans son sens intégral, soit la possession de son économie, ou l'autodétermination politique ou la maîtrise de sa culture et les considérer comme des aspects séparés de la vie collective. ILS FORMENT UN TOUT.

De plus, les péquistes devraient faire remarquer le plus clairement et de façon pédagogique que la collectivité libérée de son dominateur acquiert, en agissant par elle-même, des habitudes d'agir et de penser, de l'initiative et de l'expérience. PAR CONSÉQUENT, agir par soi sans aucun autre pouvoir interposé, sans collectivité interposée, est une source de richesse d'être. DONC : vivre par soi pour une collectivité comporte tellement d'avantages que c'est de ce côté qu'il faut chercher le secret de cette force irrépressible que l'on retrouve à travers les âges chez les peuples.

C’est à cause de l’incapacité du Parti québécois de se libérer complètement de la doctrine fédéraliste qu’il patauge dans les eaux troubles de l’espace canadian en croyant pouvoir y trouver l’égalité ET l’indépendance en même temps. C’est courir après de folles chimères. Un ex-conseiller politique du Parti québécois l’a au moins compris (cf. Document no 3 dans la partie « À lire »).

« La saison des idées » doit être dépassée et surpassée. Les péquistes doivent se consacrer de toute urgence à une révision déchirante de leur discours lénifiant. Les plus lucides d’entre eux l’ont compris depuis longtemps et les partisans de l’indépendance du Québec le savent au plus profond de leur for intérieur, mais la machine bureaucratique et politique souverainiste a pris énormément de retard sur les autres évolutions économiques et culturelles du Québec. En effet, le champ est libre pour voir apparaître un homme d’État qui a une vision du Québec et le courage politique de se mettre au diapason des deux autres évolutions qui piétinent en ce moment à cause d’un retard dans l’approche de l’optique indépendantiste (cf. Document no 4).

Bruno Deshaies

À LIRE



DOCUMENT No 1

Des radicaux au PQ ? Normal !
L'Actualité, vol. 30 no 12 (1 août 2005)

La loi 101 a créé, au primaire et au secondaire, une ségrégation nécessaire entre les anglophones et les autres, pour des impératifs de survie linguistique du français. Mais la ségrégation n'est pas, en soi, une vertu. Il serait bon que, au moment de terminer leurs études ou de se préparer à l'université, tous les cégépiens québécois se retrouvent dans un même réseau collégial intégrateur. Dans la région de Montréal, ce réseau unique de cégeps devrait offrir à l'ensemble de ses étudiants une formation en français pendant trois trimestres sur quatre, puis en anglais pendant le quatrième. De cette façon, tous les finissants seraient effectivement bilingues. Faisons en sorte que, pendant ces deux ou trois années passées au collégial, se forment enfin des réseaux - amicaux et professionnels - entre francophones, anglophones et allophones. Qu'ils s'inscrivent dans les mêmes filières d'emploi, se fréquentent, se mélangent. […]

Mais est-il vraiment souhaitable que les cégeps anglophones deviennent le lieu de passage d'une portion croissante des élites québécoises ? Il répond : « Souverain ou pas, le Québec doit résoudre cette question. […]

Sur la souveraineté, les radicaux sont pressés, ils voudraient prendre des raccourcis. Nombre de leurs propositions sont contre-productives. Elles sont écartées. Mais comment leur en vouloir de se méfier des pièges de l'attentisme et de l'immobilisme ? Le risque n'est-il pas réel que le PQ se transforme en simple parti de pouvoir ? La présence des radicaux est en quelque sorte l'antidote à ce virus frappant tous les partis qui tardent à réaliser leur objectif premier.

Comment résister aux assauts répétés de la minorité radicale? En se faisant élire chef à l'issue d'une course âprement disputée. Là, contrairement au vote de confiance, 50% plus une voix suffisent. Le futur chef du PQ aura cet avantage. Pour le reste, il sait ce qui l'attend.

Jean-François Lisée
Directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal ainsi que de Politiques Sociales.net

NOTE. – Cet ex-conseiller du PQ veut nous charmer avec le bilinguisme et les bons sentiments. Il prend du retard sur les objectifs des nations indépendantes.

DOCUMENT no 2

L’acceptation inconditionnelle de la langue anglaise
Lettres : Un «e» sur «tavern»
Le Devoir, 12 septembre 2005 (« Idées et opinions »).

Dans Notre-Dame-de-Grâce, le Conseil supérieur de la langue française a finalement eu gain de cause. La lettre e a été ajoutée sur l'enseigne « tavern » de la brasserie située au 5555 de la rue Monkland, angle Old Orchard, au cœur du village Monkland, tout comme Eaton's, dans les années 80, avait été obligé de retirer la lettre s de l'enseigne de son grand magasin à rayons de la rue Sainte-Catherine. […]

Espérons que la qualité de l'enseignement de la langue de Shakespeare s'est améliorée dans les écoles françaises depuis mon enfance. En effet, en cette époque de mondialisation des marchés, quoi qu'en disent les bureaucrates de la langue de Molière, la connaissance de l'anglais est souvent essentielle pour dénicher un emploi dans le secteur privé, même un petit boulot au salaire minimum et sans sécurité d'emploi.

Jean Lapierre
Montréal, 4 septembre 2005

NOTE. – Un texte qui peut nous faire comprendre jusqu’où l’ANNEXION du Québec au Canada-Anglais peut conduire des individus québécois-français de la défense de la langue française à l’acceptation inconditionnelle de la langue anglaise pour gagner sa « petite vie » « même [avec] un petit boulot au salaire minimum et sans sécurité d'emploi ». Dans ce cas, aussi bien émigrer en Ontario ou aux États-Unis. Ventrebleu ! Pourquoi un Québécois-Français doit-il se mettre à plat ventre si facilement ?

DOCUMENT no 3

Où est l’homme d’État
La Presse, vendredi 9 septembre 2005, p. A17 (« Forum »).

Les plats échos de la course disent que ces âpres tâches vont de soi. Second mensonge: il n'en est rien. Le monde compte 3000 nations pour 200 États. La souveraineté pour tout peuple lui apparaît sans doute " naturelle ", mais elle ne découle d'aucune normalité, et de bien peu de droit. Car si la souveraineté était fonction de la viabilité des États, des bons sentiments et de justice, la carte du monde serait radicalement autre.

La souveraineté, c'est l'établissement et le maintien d'un rapport de force sur un territoire, ainsi que la reconnaissance continue de ce rapport de force par les États souverains qui comptent. La clef de la première condition est une consultation gagnante sur le pays (du moins au Québec) ; la clef de la seconde, une patiente, soutenue, et adroite action diplomatique. […]

Le monde est devenu un endroit bien plus hostile à l'indépendance du Québec qu'il y a dix ans. Les champs internationaux sont en friche, l'image du Québec s'y fane, et ce n'est certes pas cette course qui fera renaître l'expertise diplomatique nécessaire à la reprise des labours. Il est temps que les prétendants voient plus loin que leurs 5 à 7 sur Grande-Allée. Où est l'homme d'État qui propose le coup de boutoir – ne fût-ce que lexical – qui s'impose ?

À une notable exception près, qui, hélas, souffre d'une carence d'image, aucun candidat ne conçoit cette action, et, partant, ne la mènera à terme. Or sans elle, un OUI, s’il est jamais obtenu, mènera à la catastrophe. En l'état, le prochain chef du PQ sera le général Weygand d'un désastre annoncé.

Philippe Navarro
Conseiller au ministère des Relations internationales et à l'Opposition officielle de 1998 à 2004.

DOCUMENT no 4

Les Normes
CHAPITRE TROISIÈME
SOCIOLOGIE DU NATIONAL
Par Maurice Séguin

FÉDÉRALISME ET NATIONALITÉS

• L’OPTIQUE INDÉPENDANTISTE
Autres réflexions sur l’annexion

L'ESSENCE DE L'ANNEXION, C'EST D'ÊTRE GOUVERNÉ PAR UNE AUTRE NATION :
- bien ou mal gouverné...,
- totalement ou partiellement gouverné... avec justice, compréhension... avec l'octroi d'un État provincial.... c'est quand même être annexé.
- Et mieux vaut être bien annexé que mal annexé.
- Quoique après un certain temps, après apaisement.... l'annexion, acceptée [c'est le cas de LaFontaine en 1840-1841] par la nation minoritaire résignée à son sort se dépouille ordinairement des oppressions accidentelles trop visibles.

- DIFFICULTÉ DE DÉFINIR LA POSITION D’UN INDIVIDU

- Qu'il se range dans l'école indépendantiste, dans l'école impérialiste ou dans l'école fédéraliste, il n'accepte pas tout (ordinairement) de la doctrine globale.

- Et ces nuances varient selon les saisons...

- Et parfois l'individu change de camp.

- Ou encore un même homme peut regarder différentes nations, dont la sienne, dans des optiques différentes... c'est-à-dire être « impérialiste » à l'égard de telles nationalités, être « indépendantiste » ou être « fédéraliste » à l'égard d'autres nationalités.