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INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 223
DAVID, TURP ET BERNARD
« Les poils de grenouille »
Bruno Deshaies jeudi 22 septembre 2005
« Le gouvernement du Canada a le droit,
le devoir, le pouvoir, la volonté et l’habileté
de parler au nom du Canada. »
Éditorial dans The Gazette,
« Canada must speak in one united voice. »
Lundi, 19 septembre 2005
Les frasques d’André Boisclair sont en train d’éclipser la course à la direction du Parti québécois. Les médias écrits et électroniques traitent l’affaire avec une grande satisfaction. Ils nous informent, paraît-il. Malgré elle, la classe politique serre les rangs. Les citoyens et les citoyennes s’expriment sur le sujet : les uns contre et les autres pour. Les silencieux et les indifférents piétinent d’impatience pour régler cette histoire un jour. Enfin, les Québécois ont un os à ronger.
Le jeune candidat à la recherche du pouvoir tente de minimiser les erreurs de son passé. S’il savait que pour beaucoup moins que ce qu’il a commis, d’autres citoyens et citoyennes ont été cloués au pilori toute leur vie et broyés sciemment par des justiciers de l’ombre sans que les médias ne s’intéressent à eux. Le quotidien La Presse qui appuie sans réserve ce jeune loup de la politique québécoise peut paraître honteuse aujourd’hui, mais elle n’a qu’à rationaliser son choix : elle finira par trouver un saint au bout de sa route. Quant à M. Boisclair lui-même, il ferait bien de se préoccuper des appuis pour le moins inquiétants qu’il a obtenus. Si un jour, il veut vraiment parler au nom de tous les Québécois et de toutes les Québécoises, il ferait bien d’accélérer le pas au sujet de la question fondamentale du Québec : l’indépendance. En attendant, à vouloir faire le malin, il peut finir par ne faire que le baladin.
Au fond, les Québécois aiment bien être des observateurs de situation. Ils aiment discourir abondamment. Même s’ils animent des émissions de grande envergure à la télévision ou à la radio de Radio-Canada, ils peuvent se targuer d’être des indépendantistes. Mais depuis quand des indépendantistes peuvent-ils être des deux côtés de la barricade à la fois et prétendre défendre l’indépendance de leur pays ? Vous n’avez qu’à écouter la nouvelle émission de Jean Cournoyer et de Gérald Larose, un fédéraliste et un souverainiste, pour découvrir à quel point tout devient platement un domaine d’information, sans plus. On informe et on s’informe. On se questionne et on se prononce. On parle, on jase, on jase, on parle… Enfin, « parle, parle, jase, jase », et la roue du moulin à paroles continue à tourner. Les Québécois doivent compter parmi les champions du monde pour ce genre de « travail » !
Michel David est un excellent journaliste au quotidien Le Devoir. C’est lui qui a écrit récemment un article sur « les poils de grenouille » (RÉF., DAVID). Il suppute les conséquences des réactions des Québécois et du camp fédéraliste en ce qui a trait à l’accession du Québec à l’indépendance. Il met en lumière la position des camps à l’intérieur du PQ sur cette question. Louis Bernard suggère la prudence et une forme d’étapisme à sa manière ; les « purs et durs » Jean-Claude Saint-André et Ghislain Lebel se montrent plus radicaux ; les André Boisclair et Pauline Marois se sentent à l’aise avec les conclusions reposantes et peu susceptibles d’inquiéter le badaud qui sont inscrites au programme depuis le dernier congrès péquiste ; enfin, Richard Legendre propose certaines mesures à mettre en œuvre d’ici les prochaines élections.
Bien que nous ayons devant nous des indépendantistes avoués, pourquoi sont-ils aussi divisés quant à la poursuite du même objectif ? L’un veut prendre le pouvoir, l’autre veut faire un budget souverainiste, un troisième veut rassembler les Québécois autour d’une société pluraliste, un quatrième désire écrire une constitution, un cinquième souhaite poser des gestes de rupture. Enfin, Louis Bernard veut oublier le congrès de juin afin de se concentrer sur la période de négociations avec le gouvernement fédéral. Ce sont bien là toutes des couleurs de l’arc-en-ciel politique des péquistes. Et les Québécois en voient aussi…de toutes les couleurs ! La situation n’est pas nouvelle. Elle ne fait que refléter l’absence de substance dans la conception de l’indépendance du Parti québécois lui-même. C’est, en quelque sorte, le péché originel de ce parti !
Étant donné que les propos de Michel David ont eu un écho dans le cerveau du constitutionnaliste Daniel Turp, celui-ci s’est empressé de lui répondre une dizaine de jours plus tard (RÉF., TURP). Il réplique à Michel David, mais en fait il s’attaque au discours souverainiste de Louis Bernard qu’il accuse même d’adopter « une position analogue à celle prônée par le Parti libéral du Québec ». Ni plus ni moins !
La question que nous pouvons nous poser pourrait être la suivante : comment se fait-il que les candidats à la direction du PQ aient des attitudes politiques aussi différentes quant à l’optique indépendantiste ? Que voulez-vous, cette formation politique n’est jamais sortie de la souveraineté-association de René Lévesque de 1967-1968. Cette option hante toute la maison péquiste depuis une génération tout en reflétant la tradition dite canadienne-française. Il est bien normal que le jeune Boisclair soit aussi fuyant sur la souveraineté que ses maîtres Lucien Bouchard et Bernard Landry ! Quant à tous les autres candidats et à madame Marois, ils s’accrochent au flou politico-constitutionnel qui leur permet de se positionner comme des défenseurs d’un « bon gouvernement » et de fiers étendards du nationalisme revendicateur traditionnel des Québécois. Cette histoire est archiconnue parce qu’elle fait partie de la longue et lamentable histoire des relations fédérales-provinciales d’hier à aujourd’hui.
La lutte constitutionnelle que se sont livrés les Canadians et les Québécois depuis le référendum de 1980 n’a eu de cesse de mettre plus de pression du CANADA sur le Québec. Ce carcan constitutionnel n’est qu’une étape dans le barrage établi par le Canada-Anglais à l’encontre du Québec. Quelle que soit la formation politique au pouvoir à Québec, qu’on se dise bien qu’il ne cessera d’exercer son effet de contrainte qu’avec l’indépendance.
Daniel Turp a très bien décrit la décision de la Cour suprême quant à l’accession du Québec à l’indépendance et la réaction du Québec par l’adoption de la Loi 99 ainsi que la Loi sur la clarté et la réaction de l’ex-ministre péquiste Joseph Facal sur les ambitions des Québécois à réaliser l’indépendance. Toutefois, il se leurre en affirmant que le gouvernement du Canada « n'a aucun droit de veto sur l'avenir politique du Québec et qu'il ne saurait profiter d'une période de négociation pour chercher à saboter la légitimité du résultat référendaire sur la scène tant québécoise et canadienne qu'internationale ». C’est exactement ce que fera le gouvernement du Canada : il y va de son intérêt de prendre TOUS les moyens pour préserver l’unité dite nationale. On l’a vu en 1970 et ce ne fut qu’un début…
La réponse de Louis Bernard n’a pas tardé. Le lendemain la réponse est venue sous le titre suivant : « Qu’est-ce qu’une déclaration d’indépendance ? » (RÉF., BERNARD) Il donne comme réponse ce qui suit : « Une déclaration de souveraineté ou d'indépendance est un geste solennel que fait un pays pour proclamer que, dorénavant, son gouvernement exerce une autorité complète et souveraine sur son territoire, à l'exclusion de toute autre autorité, et qu'il n'acceptera aucune intervention étrangère dans ses affaires internes. » En effet, si les Québécois acceptaient cette définition, ils comprendraient qu’ils veulent bâtir leur pays eux-mêmes.
Au lieu de chercher à préparer « une transition » à la Louis Bernard, les Québécois devraient obligatoirement rechercher des appuis extérieurs au Canada pour réussir à traverser le pont entre la formule d’union fédérale avec le Canada à la formule de l’indépendance. Entreprendre des relations de type fédéraliste avec le gouvernement fédéral ne ferait que nous ramener loin en arrière. Par exemple, affirmer « que l'indépendance se ferait en préservant la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux entre le Québec et le Canada, en conservant la même monnaie, en garantissant la continuité des programmes et des services fédéraux de façon que les pensions de vieillesse, l'assurance-emploi et les autres prestations fédérales continuent d'être payées sans interruption », c’est tout bonnement demander implicitement aux Québécois de rester dans l’union canadienne. Par conséquent, le Bloc québécois peut aussi bien rester à Ottawa et continuer à surveiller ce qui nous revient dans le fonctionnement du système fédéral.
On le sait que le Québec négocie jusqu’à la limite extrême avec Ottawa depuis des décennies. Lui faudra-t-il encore négocier après un référendum gagnant ou avant une déclaration d’indépendance ? Faut-il entretenir une autre période d’instabilité que seul le plus fort pourra contrôler à sa guise comme il le fait depuis 1867 ? Se déclarer indépendant uniquement après une période d’atermoiement pour encore tester la bonne foi du gouvernement fédéral, c’est vraiment pécher par naïveté. Louis Bernard a beau écrire qu’« il n'est pas question que ces négociations se fassent à rabais et aboutissent à d'autre chose qu'à la pleine et entière souveraineté du Québec, telle que décidée par la majorité des citoyens du Québec » que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est vraiment trop simple.
En ce moment, notre élite politique est en retard sur la marche du peuple québécois lui-même. En plus, elle sous-estime sa force économique et culturelle. Elle tarde à comprendre le sens du dernier scrutin électoral provincial. Ce n’est pas le Parti libéral qui est notre pire ennemi. Ce sont plutôt ceux des péquistes qui croient nous libérer en nous enfermant de plus en plus dans le cercle vicieux des conditions gagnantes et qui s’épuisent à organiser et à faire de la gérance provinciale à la petite semaine.
Mais, essentiellement, notre pire ennemi est le Canada FÉDÉRAL sous toutes ses formes. Bref, c’est le Canada de 1867 ! Toujours deux nationalismes qui s’affrontent : « un peuple MAJEUR indépendant et un peuple MINEUR annexé » (Maurice Séguin) OU « Un Canada anglais nation » CONTRE « une province semi-française ». Après 245 ans, un Québec-Français toujours placé dans le « même contexte » qui se situe « toujours au lendemain de 1760 », c’est-à-dire par rapport à « une défaite organique qui n’a rien perdu de son intensité ». DONC : « Toujours deux Canadas qui ne peuvent fusionner ». CONCLUSION : « Les mêmes relations commandent leur coexistence. » Dans l’ordre pratique des choses, il ne faut surtout pas se résigner, mais plutôt se révolter.
À partir de cette situation générale, les indépendantistes doivent mettre au point une sociologie appliquée du national dans l’action concrète afin de faire valoir clairement ce qu’est l’indépendance. Qu’est-ce que l’indépendance ? C’est la seule et unique question qui peut avoir un sens en ce moment. Y répondre, c’est commencer à éduquer en profondeur les Québécois qui en ont bien besoin. Savoir ce qu’est réellement l’indépendance, c’est commencer à guérir nos compatriotes de la maladie de la pensée fédéraliste.
Il faut une doctrine de l’indépendance qui puisse faire contrepoids à l’idéologie fédéraliste propagée systématiquement par toutes les institutions fédérales et toute la société canadian. L’offensive systématique du Canada uni sape le principe d’indépendance des nations parce qu’il en est le contraire absolu. Pour créer un mouvement, il faut positionner la doctrine indépendantiste comme étant la seule à pouvoir répondre au besoin d’agir par soi collectif de la nation québécoise. C’est elle la vraie révolution mentale. Tout le reste ne peut être que du provincialisme et du vrai fédéralisme. Or, ce fédéralisme n’est jamais rien d’autres que de l’annexion pure et simple.
Cette révolution ne peut pas être seulement le produit de discours politiques qui ne fonctionnent que par sondages. Il s’agit d’une action en profondeur. C’est la tâche des hommes et des femmes politiques indépendantistes de livrer coûte que coûte et à visière levée ce message unique. Les stratégies d’accession à la souveraineté suivront nécessairement. Entre-temps, elles ne doivent pas précéder le combat à mener en vue d’atteindre l’objectif de la désannexion qui sera la marque même de l’indépendance interne et externe du Québec. Il s’agira d’un Québec complètement maître chez lui et présent au monde par lui-même sans nation interposée pour prendre sa place ou lui dicter le chemin à suivre. À ce moment-là, les Québécois ne seront pas que libres individuellement, mais ils deviendront indépendants collectivement avec tous les attributs d’un État réellement souverain dans le monde. Finies les gouvernances locale et provinciale ! Comme pour le Canada indépendant, le Québec doit à son tour parler d’une seule voix sur la scène internationale.
Souhaitons que ce jour arrive et vite !
Bruno Deshaies
RÉFÉRENCES
Louis BERNARD, « Qu'est-ce qu'une déclaration de souveraineté ? » Le Devoir, vendredi 16 septembre 2005. L’auteur est candidat à la direction du Parti québécois
Michel DAVID, « Les poils de grenouille. » Le Devoir, samedi 3 et dimanche 4 septembre 2005.
Bruno DESHAIES, « FAIRE UN CHOIX. Les défis de la classe politique au Canada et au Québec. » Dans Vigile.net, Chronique du jeudi 12 février 2004. 28,1 Ko.
Daniel TURP, « Le « programme de pays » devrait inspirer les candidats. » Le Devoir, jeudi 15 septembre 2005. L’auteur est député de Mercier et porte-parole de l'opposition officielle en matière de relations internationales, de culture et de communications.
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