INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 230

L’INSTRUMENTALISATION DE L’INDÉPENDANCE

L’élaboration de la doctrine de l’indépendance s’impose avec urgence

Bruno Deshaies
jeudi 10 novembre 2005

« Pour toute nation, la maîtrise, l’agir (par soi)
en politique, économique et culturel
est une réalité supérieure –
quoique fondamentalement semblable. »
(Maurice Séguin, Les Normes, 3.2.4.b.2)

Il est impossible aux indépendantistes de ne pas considérer les idées et les théories comme des outils nécessaires à l’action. L’instrumentalisation de l’indépendance s’impose de plus en plus comme une nécessité. Le fait d’imaginer que seul un parti politique peut aspirer à rendre possible l’indépendance du Québec par des techniques et des stratégies électorales et référendaires sans une contribution massive de la pensée à la compréhension de l’optique indépendantiste, c’est vraiment prendre des vessies pour des lanternes.

La population québécoise réclame depuis très longtemps une clarification de l’objectif politique des indépendantistes. Malheureusement, ces derniers se perdent dans le labyrinthe des processus d’accession à l’indépendance, des stratégies référendaires alambiquées, des projets de société et des questions relatives à la rédaction d’une constitution. Or, tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas fait connaître les fondements de l’indépendance nationale qu’ils proposent comme objectif aux Québécois, tous ces efforts demeureront vains.

« Pour arriver à ses fins,
le gouvernement fédéral prend tous les moyens nécessaires
afin de diffuser
LA MANIÈRE DE RAISONNER
DES FÉDÉRALISTES ».

Il ne suffit donc pas de prononcer le mot indépendance pour que sa réalité surgisse comme par magie. L’élaboration d’une doctrine de l’indépendance n’est pas un pis-aller. Des efforts constants et soutenus doivent s’organiser pour créer le besoin de l’indépendance contre toutes les idéologies fédéralistes qui prétendent apporter la solution miracle à des sociétés qui n’en veulent pas (voir RÉF., no 2). Les Québécois doivent d’abord comprendre qu’il leur est nécessaire de sortir du cercle vicieux de leur état de dépendance par rapport au système canadian qui les subordonne, les provincialise et les marginalise. La fédération canadienne est essentiellement un instrument qui réduit le Québec à une sorte d’appendice dont le Canada-Anglais veut éventuellement mettre fin. C’est la politique canadian énoncée très ouvertement et très clairement en 1954 par un ex-premier ministre « québécois » (cf. NOTE no1) du Canada, Louis Stephen St. Laurent, à l’endroit de Maurice Duplessis qui avait osé adopter la loi sur l’impôt provincial (cf. NOTE no 2). D’où le désir, dans l’intérêt national du Canada-Anglais, de voir le Québec demeurer « une province comme les autres ». Une déclaration qui remonte à un demi-siècle !

Pour arriver à ses fins, le gouvernement fédéral prend tous les moyens nécessaires afin de diffuser LA MANIÈRE DE RAISONNER DES FÉDÉRALISTES. Quant à l’indépendance, le fédéraliste-type aime souligner que chaque État (central et régional) est « souverain dans sa sphère ». Mais aussi, il juge l'autonomie provinciale comme suffisante en elle-même. Donc, au point de vue politique, il est parfois question de quasi-souveraineté politique dans leur esprit. Pour l’ensemble de son raisonnement, il tient à distinguer l'aspect matériel (l'organisation politique et économique) de l’aspect culturel de la civilisation. Bref, IL NE VOIT PAS pourquoi un tel régime de partage fédéral RESPECTÉ n'aboutirait pas à l'épanouissement culturel de la nationalité minoritaire. Par exemple, celle-ci n’a-t-elle pas la pleine juridiction sur ses organismes culturels et de plus, ne peut-elle pas négocier directement avec l’étranger en ce qui concerne l’éducation, les relations culturelles (techniques, scientifiques, artistiques), etc. ? En ce qui concerne l’ouverture sur le monde, le fédéraliste-type souligne que ce serait « démissionner » que de se replier comme dans une réserve, sur le seul État où la nationalité minoritaire pourrait devenir une nation majoritaire. Dans le domaine économique, il proclame assez facilement que l'autonomie provinciale suffit au peuple minoritaire, s'il le veut, pour être maître chez lui économiquement parlant ( « pour parfaire son autonomie économique ») et il soutient aussi qu'un échec économique n'est pas une raison pour rejeter tout le régime. Par conséquent, chez le fédéraliste-type, l'autonomie économique est comprise dans un sens très réaliste, car on sait les liens qui unissent les « Grandes Affaires » dans de vastes ensembles et la nécessité d'un marché étendu... » C’est ce dont se glorifient généralement les fédéralistes sincères et souvent plus naïfs que lucides. Le manifeste récent des Bouchard, Saint-Pierre, Pratte et consorts Pour un Québec lucide tombe justement dans cette potion magique.

« S’il y a une fin telle que celle de l’indépendance du Québec pour une majorité silencieuse de Québécois, comment se fait-il que cette option politique ne parvienne pas à son aboutissement ? »

Les nationalistes québécois doivent sortir de ce raisonnement du fédéraliste-type. Et il ne leur suffira pas d’écrire tous les dossiers noirs que l’on voudra contre le Canada-Anglais : il manquera toujours une assise à l’idéologie de l’indépendance, soit ce que signifie pour une collectivité, une nation, d’être indépendante. Il en est ainsi pour les nationalistes fédéralistes-optimistes dans le genre des Guy Saint-Pierre et des André Pratte et les indépendantistes-optimistes de la trempe des Lucien Bouchard, des Bernard Landry et de leur successeur potentiel, André Boisclair. Le Québec lucide est le énième exemple de cette vision du Québec, soit un Québec soumis au joug canadian et ne jouissant que d’une gouvernance provinciale. Pourtant, les Québécois exigent depuis longtemps des clarifications sur cette situation. Si ce travail était réalisé, ils se décoinceraient enfin de l’idéologie fédéraliste (cf. RÉF. no 2).

Les Québécois comprennent que tout ne va pas bien dans le fédéralisme canadien ; ils savent aussi que les miroirs aux alouettes ne sont guère plus séduisants. Pourquoi risquerait-il un bien être collectif immédiat sans comprendre un avenir qui pourrait leur offrir la possibilité d’agir par soi collectivement ? Au fond, les Québécois doivent « trouver la liberté et les moyens d'exécuter, par une minorité ou par la majorité ou la totalité [d'un certain nombre d'individus amenés à se grouper en société, à former équipe], dans leurs propres cadres, sous leur direction, grâce à leur initiative, les multiples activités qui constituent la fin de cette société » (cf. Maurice Séguin, Les Normes, 1.1.2.7).

S’il y a une fin telle que celle de l’indépendance du Québec pour une majorité silencieuse de Québécois, comment se fait-il que cette option politique ne parvienne pas à son aboutissement ? Que faut-il faire ? Surtout, que faut-il faire en premier lieu ? Il nous semble que la compréhension de l’optique indépendantiste s’impose obligatoirement pour contrebalancer le poids de l’idéologie fédéraliste qui se propage subtilement grâce à des moyens extrêmement puissants à la fois financiers et médiatiques, sans compter tout ce que les chaires du Canada vont nous pondre au cours des dix prochaines années et le renouvellement du corps professoral universitaire issu de cette mouture canadian au Québec. C’est un cheval de Troie idéologique. Il n’y a pas que la propagande des commandites ! Le poids des investissements fédéraux dans l’enseignement universitaire est assurément plus lourd en termes d’impact sur l’assimilation idéologique à la propagande fédéraliste comme option politique. En plus, on ne doit pas sous-estimer tout le travail que des organismes publics et privés accomplissent pour assurer la défense du fédéralisme canadien. Pensez aux publicités de Bell Canada sur toutes les chaînes de télévision québécoise avec Benoît Brière.

L’unité nationale québécoise ne peut se réaliser avec les boniments politiques des Boisclair, Marois, Legendre, Bernard et tous les autres, si les Québécois n’acceptent pas d’investir sérieusement dans une vaste campagne d’analyse, de recherche et de diffusion de l’optique indépendantiste. Cette optique est diamétralement opposée au remplacement du gouvernement par un autre, mais surtout de l’oppression essentielle qui doit se transformer en un agir par soi collectif à l’interne et à l’externe pour l’ensemble de la nation québécoise. L’indépendance, contrairement à ce que pensent tous les péquistes, c’est nettement plus qu’un moyen, même si c’est un puissant moyen de développement collectif. Être indépendant, c’est être capable de se gouverner soi-même et d’être présent au monde sans une autre collectivité interposée qui a le pouvoir de nous remplacer et d’agir à notre place. Pour être indépendant, le Québec doit cesser d’être une succursale d’Ottawa, un appendice comme peut l’être le Bloc québécois au Parlement fédéral. Peut-on se demander pourquoi le quotidien La Presse continue d’appuyer la candidature d’André Boisclair dans la course à la direction du Parti québécois ? C’est très simple : il est parfaitement inoffensif !

« L’instrumentalisation de l’indépendance
ne sortira JAMAIS des rangs du Parti québécois. »

Il est absolument fondamental d’argumenter en fonction de l’optique indépendantiste. Cette façon de voir corrige toute notre interprétation traditionnelle de l’histoire du Canada et du Québec. Mais plus encore, elle démystifie les avantages de l’annexion pour lui substituer le concept d’agir par soi collectif qui est le fondement de l’indépendance elle-même. Il ne s’agit plus de traits culturels ou de toutes sortes de particularités sociologiques ou de différences culturelles et linguistiques, mais bien d’une distinction qui fait la différence entre la manière d’être et de paraître. C’est là que l’on peut voir toute la force de cette norme de Maurice Séguin : « La MAÎTRISE de l’agir collectif l’emporte sur la MANIÈRE d’agir. […] Le plus important est ce qui est SEMBLABLE. […] Être DISTINCT avant d’être DIFFÉRENT. […] La MANIÈRE d’être sort de l’EXISTENCE. » (Voir Les Normes, 3.2.4.)

L’instrumentalisation de l’indépendance ne sortira JAMAIS des rangs du Parti québécois. Tous nos partis politiques au Québec tout comme nos représentants politiques sur la scène fédérale au sein des grandes formations politiques nationales canadiennes ou nos partis politiques locaux qui ont agi sur la scène fédérale ou encore le Bloc québécois qui se targue de défendre les intérêts du Québec à Ottawa ne sont libérés complètement de l’optique fédéraliste. Le remplacement par le gouvernement fédéral est consécutif de l’acceptation du PARTAGE FÉDÉRAL EN LUI-MÊME (cf. NOTE no 2 au sujet de l’impôt provincial). Or, ce partage engendre de multiples formes d’oppressions accidentelles (telles les abus de gouvernement, de gestion et d’agir politique) qui camouflent l’oppressions essentielle.

Nos hommes politiques ainsi que de nombreux chercheurs sont aveuglés par les oppressions accidentelles. Avec le temps, ils font comme ce dénommé Raymond Bachand d’Outremont, ancien PDG du Fonds de solidarité de la FTQ, qui a décidé de se porter candidat du Parti libéral du Québec dans Outremont. Il a justifié sa décision par le fait que le Québec peut se développer à l’intérieur du cadre fédéral. Monsieur Bachand a pourtant milité pendant quinze ans pour le Parti québécois, en plus d’avoir œuvré dans quelques cabinets ministériels péquistes. En voici donc un autre qui, selon l’une des normes de Maurice Séguin, « n'élève aucune objection à la « mise en commun », à la « centralisation » de ces « services matériels » dans un État central qui serait la propriété de toutes les nationalités de l'État Fédéral et qui agirait au profit de chacune de ces nationalités » (Cf. Les Normes, 3.10.3.3.) Faut-il s’étonner encore de la faiblesse de la pensée des indépendantistes québécois ? Combien sont-ils à croire comme le dénommé Bachand « qu'il y a organisation d’une « collectivité » nationale au profit des « communautés » nationales » ? (Cf. Ibid., 3.10.3.4.) À quand le tour de Gilles Duceppe ? Ou demain, celui d’André Boisclair ou de Pauline Marois ?

Les véritables indépendantistes ont un énorme travail à accomplir dans les mois à venir ou du moins dans un avenir rapproché. Ils doivent apprendre à se concerter et à cesser de croire qu’ils font partie d’une chapelle parce qu’ils pensent dans l’optique indépendantiste. Le désir d’indépendance collective ne brime pas. Au contraire, il libère, il rend possible la réalisation de l’inachevé, il permet la possibilité de se gouverner selon ses propres intérêts nationaux tout en acceptant comme État souverain de collaborer à l’intérieur du cadre général de la vie et de l’ORGANISATION INTERNATIONALE.

Un pays indépendant est SEUL, mais il l’est avec les autres ; il agit par soi – tout en coopérant à la hauteur de ses propres moyens, de ses propres fins ainsi que de ses propres besoins. Bref, c’est l’action organisée, concertée d’une nation, en vue d’atteindre une FIN DÉTERMINÉE PAR ELLE-MÊME.

Penser dans l’optique indépendantiste constitue le commencement de la transformation essentielle du Québec indépendant. Quand le jour viendra, une Déclaration d’indépendance (voir l’ANNEXE) ne fera plus peur à personne. Elle sera l’aboutissement d’une révolution mentale qui se sera produite dans le cerveau des Québécois.

Il y aura enfin cet indépendantiste-type qui soutiendra l’unité nationale québécoise de toutes ses forces, de toute son ardeur, de toutes ses connaissances et de son savoir, de toutes ses habiletés et de toute sa volonté pour l’ensemble de la société et de son développement progressiste.


Bruno Deshaies

RÉFÉRENCES

(1) Bruno DESHAIES, « Petite leçon sur l'indépendance par Maurice Séguin. Une nation se doit de tirer le maximum de sa vie intérieure afin de... » Dans Vigile.net, Chronique du jeudi 15 février 2001

(2) Bruno DESHAIES, « 100e Chronique du jeudi. Comment reconnaître un fédéraliste type ? » Dans Vigile.net, Chronique du jeudi 2 mai 2002.

NOTES

(1) Nous avons écrit québécois entre guillemets parce que ce monsieur, presque oublié aujourd’hui, n’avait de québécois que le nom. Il essayait de se faire aussi anglais que possible, comme il est de mise quand on est l’élu de la majorité canadian. Il parlait d’ailleurs notre langue avec un fort accent anglicisé.

(2) Le Canada-Anglais affirme sa souveraineté. Deux exemples : l’un concernant la citoyenneté canadienne et l’autre se rapportant aux limitations des pouvoirs exclusifs des provinces en matière fiscale.

• Pouvoirs législatifs du Parlement

Lois sur la citoyenneté canadienne (1946). La première du genre dans l’histoire du Commonwealth. « Le but de la loi sur la citoyenneté canadienne a été de définir avec clarté ce symbole d’une nation : la nationalité ou le statut de citoyen. » (Cf. Acte de l’Amérique du Nord britannique et modifications y apportées, Ottawa, 1952, p. 445, n. 228.) « ... Pour la première fois, les Canadiens sont définis comme étant « des citoyens du Canada », plutôt que d’être considérés comme des sujets britanniques nés au Canada ou naturalisés par ce pays. » (Notes sur la constitution du Canada, Ottawa, 1982, p. 31. Gouvernement du Canada, No de cat. CP 45-23/1982.)

• Pouvoirs exclusifs des législatures provinciales

Loi assurant à la province les revenus nécessités par ses développements

[Première version]
(5 mars 1954)

Attendu que la constitution canadienne reconnaît aux provinces la priorité en matière de taxation directe ; […]

Attendu que la province désire coopérer avec l’autorité fédérale pour établir un régime fiscal juste, approprié et conforme à l’esprit et à la lettre du pacte fédératif ; [idem]

Attendu que, dans cet esprit de coopération, la province, depuis 1946, ne s’est pas prévalue de ses droits en matières d’impôt sur le revenu ;

Attendu qu’il serait injuste et préjudiciable à la province qu’elle fût plus longtemps privée d’une source de revenus où elle a priorité de droit et qui lui est nécessaire pour faire face aux besoins nouveaux lui résultant de son vigoureux essor. Loi modifiant le préambule de la Loi assurant à la province les revenus nécessités par ses développements

[Version finale]
(10 février 1955)

Attendu que la constitution canadienne reconnaît aux provinces des droits certains en matière de taxation directe.

Attendu que la province désire coopérer avec l’autorité fédérale pour établir un régime fiscal juste, approprié et conforme à l’esprit et à la lettre du pacte fédératif ; [idem]

Attendu que, dans cet esprit de coopération, la province, pendant plusieurs années, ne s’est pas prévalue de ses droits en matière d’impôt sur le revenu ;

Attendu que pour faire face aux besoins nouveaux luire résultant de son vigoureux essor, il est à propos que la province utilise ses doits en matière d’impôt sur le revenu personnel […].

Source : Michel Brunet, éd., Histoire du Canada par les textes, TOME II (1855-1960), Montréal et Paris, Fides, 1963, p. 206 et 215 (édition revue et augmentée). Les passages en gras sont de nous.



ANNEXE

L’Académie de l’indépendance

Qu’est-ce que l’indépendance ?


Document

Mettre fin aux impostures de l’indépendance

Les souverainistes québécois auraient intérêts à lire d’autres sources que les documents fédéralistes répandus par le gouvernement canadian et les instituts et les centres de recherche sur le fédéralisme tant au Canada que dans le monde. Par exemple, ils pourraient lire la Déclaration d’indépendance de l’Irlande de 1919 et tenter de comprendre toute la portée symbolique et historique d’un tel geste collectif. Comprendre une telle déclaration par un peuple uni met fin abruptement aux arguties d’un Louis Bernard au sujet d’une négociation préalable à l’affirmation et la défense de l’unité nationale québécoise. Faire son unité nationale après avoir négocié des bribes d’indépendance, c’est se soumettre innocemment à son dominateur. Les véritables indépendantistes doivent mettre fin idéologiquement à cette imposture. Après quoi, le peuple québécois uni aura à décider comme ont dû le faire les Irlandais en 1921.

Bruno Deshaies

Montréal, 10 octobre 2005

DÉCLARATION D'INDÉPENDANCE DE L'IRLANDE
proclamée à l'unanimité par la Dáil Eireann (*), le 21 janvier 1919.
(Texte français officiel)

Nous, représentants élus du Peuple Irlandais, réunis en Assemblée Nationale :

Attendu que le Peuple Irlandais est de droit un peuple libre ;

Attendu qu'il n'a jamais cessé pendant sept cents ans de répudier l'usurpation étrangère et qu'il l'a maintes fois repoussée par les armes ;

Attendu que le gouvernement anglais, en ce pays, est fondé aujourd'hui, comme toujours par le passé, sur la force et la fraude et qu'il se soutient par l'occupation militaire en dépit de la volonté déclarée du peuple ;

Attendu que la République Irlandaise a été proclamée à Dublin, le lundi de Pâques 1916, au nom du Peuple Irlandais par l'armée républicaine irlandaise ;

Attendu que le Peuple Irlandais a la ferme volonté de recouvrer et de maintenir intacte son indépendance absolue afin d'avancer le bien commun de ses citoyens, de rétablir la justice, de pourvoir à la défense du pays, d'assurer tant la paix intérieure que l'amitié de toutes les autres nations, et qu'il entend créer une constitution nationale ayant pour base la volonté du peuple avec droits égaux et opportunités égales pour tous les citoyens ;

Attendu qu'au début d'une nouvelle ère dans l'histoire, les électeurs ont saisi, dans les élections générales de décembre 1918, la première occasion de déclarer par une majorité écrasante leur inébranlable fidélité à la République Irlandaise ;

Nous ratifions, au nom de la Nation Irlandaise, l'établissement de la République d'Irlande et nous nous engageons, nous et nos concitoyens, à rendre cette déclaration efficace par tous les moyens en notre pouvoir ;

Nous décrétons que les représentants élus du Peuple Irlandais sont seuls compétents pour faire des lois susceptibles d'obliger le Peuple Irlandais et que l'Assemble Nationale Irlandaise est la seule à laquelle le peuple doive l'obéissance ;

Nous déclarons solennellement que le Gouvernement de l'Irlande par une puissance étrangère est une atteinte à notre droit national que nous ne tolérerons jamais et nous sommons la garnison anglaise d'évacuer notre pays ;

Nous demandons que notre indépendance nationale soit reconnue et appuyée par toutes les nations libres du monde et nous affirmons que cette indépendance est dorénavant une condition préalable et essentielle de la paix internationale.

Au nom du Peuple Irlandais, nous mettons humblement notre avenir entre les mains du Tout-Puissant qui donna à nos pères leur courage et leur inébranlable fermeté à travers les longs siècles d'une implacable tyrannie et, forts du bon droit de la cause qu'ils nous ont transmise, nous appelons la bénédiction divine sur cette dernière étape de la lutte que nous nous sommes engagés à mener jusqu'à la liberté.

Source : Y.M. Goblet, L'Irlande dans la crise universelle, Paris, 1921, p.455-456 (soit l'appendice II).

***

(*) Dáil Eireann

« La soudaine flambée d'héroïsme qui, de 1916 à 1921, a rendu à l'Irlande sa liberté, ne s'est pas, bien entendu, allumée par hasard : depuis bien des années des mains pieuses réchauffaient la cendre, pour qu'au moment choisi le moindre souffle pût embraser la nation tout entière. L'âme antique de l'Irlande, réveillée de son long assoupissement, put alors animer le corps du pays insurgé. L'œuvre des héros de l'indépendance fut donc commencée par les poètes, qui l'ont rendue possible. » (Simone TERY, L'île des bardes. "Notes sur la littérature irlandaise contemporaine". Paris, Flammarion. 1925).

(*) Dáil Eireann
= Assemblée irlandaise.
- Élections générales de décembre 1918 :

Ces élections voient la victoire du parti Sinn Fein qui enlève 73 des 105 sièges irlandais (le parti parlementaire signe sa défaite en passant de 80 à 6 sièges, tandis que le parti unioniste "stagne" avec 26 sièges.) Les députés sinn féiners décident de boycotter Westminster et de s'instituer en Assemblée à Dublin.

Le 21 janvier 1919, il constitue le premier Dáil Eireann, à Mansion House. Plus de la majorité des députés sont emprisonnés !

La session n'a que deux séances. Le Dáil vote:

- une déclaration d'indépendance qui ratifie la proclamation de la République de Pâques 1916;

- une constitution provisoire sommaire qui érige le Dáil en Parlement unicaméral. Le Dáil devient ainsi l'organe législatif et le gouvernement de la République. Il confie néanmoins les fonctions exécutives à un cabinet dirigé par le Président du Dáil et du Conseil Exécutif (nommé parfois Premier Ministre) ;

- un appel aux nations libres du monde entier annonçant l'intention des députés sinn feiners de faire valoir les titre de l'Irlande à la Conférence de la Paix de Paris ;

- la nomination de trois délégués à la Conférence de la Paix de Paris ;

- un programme démocratique d'inspiration socialiste ;

- la nomination d'un président du Dáil provisoire qui choisit le cabinet.

Le premier Dáil est déclaré illégal par le gouvernement anglais en septembre 1919. Ses sessions (6 en 1919, 3 en 1920, 3 en 1921) ont lieu dans la clandestinité.

- Élections générales de mai 1921 :

Ces élections ont lieu après la Partition.

Les "six comtés": sur 52 sièges : 40 unionistes, 6 sinn feiners, 6 nationalistes modérés.

Les "26 comtés": sur 128 sièges: 124 sinn feiners, 4 unionistes (Trinity College). Les 124 députés refusent de siéger à un "Parlement du Sud" conformément à la loi de la Partition de 1920. Ils se constituent en une assemblée révolutionnaire et républicaine, le second Dáil Eireann.

- Élections du 16 juin 1922 :

58 sinn feiners pro-Traité, 35 sinn feiners anti-Traité, 17 Labour, 7 Fermiers, 6 Indépendants ; 4 Unionistes (Trinity College). C'est le troisième Dáil Eireann.

DOCUMENTS :

-A la Conférence de Berne.

-Briollay, L'Irlande insurgée. Extrait no.1.

-Commission d'enquête américaine.

-Constitution de l'État libre d'Irlande. (Texte)

-Déclaration d'indépendance (Le 21 janvier 1919). (Texte).

-Goblet, L'Irlande dans la crise universelle. Extrait no.1.

La séance du Dáil du 21 janvier 1919.

-Kessel, Le temps de l'espérance.

Le Dáil, le gouvernement qui en découle.

-L'Irlande. Notes explicatives sur le Traité avec l'Angleterre et ses conséquences.

Les conséquences de la séance du Dáil du 21 janvier 1919 ; la "ratification" du Traité par le Dáil en janvier 1922 ; le gouvernement provisoire ; les élections de 1922 et ses conséquences.-

-O'Higgins, L'Irlande d'aujourd'hui.

-Paul-Dubois, Le drame irlandais et l'Irlande nouvelle. Extrait no.2.

-Rivoallan, L'Irlande.

-Téry, En Irlande. Extrait no.2.

La séance du Dáil du 16 août 1921.