INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 231

CESSEZ DE RÊVER !

Peut-on ignorer la prépondérance de la plus grande force ?

Bruno Deshaies
jeudi 17 novembre 2005

« Les actions d’éclats demeurent
un phénomène rare, exceptionnel. »
(Maurice Séguin, Les Normes, 1.5.1.2.)
« On a beaucoup de commentateurs d’événements au Québec,
mais très peu de combattants capables de faire l’histoire.
Ils finissent tous dans les médias ! »
(Anonyme)

Les enjeux de la politique canadienne et québécoise se retrouvent en ce moment devant un chassé-croisé digne des plus minables vaudevilles. Dans le camp fédéral, on constate l’existence d’un parti minoritaire au pouvoir à Ottawa dominé par l’arrogance sans borne d’un Paul Martin sans scrupules. Sa vision du Canada uni est tellement ancrée dans son cerveau qu’il est même prêt à utiliser la méthode forte pour s’accrocher au pouvoir le plus longtemps possible. Les Québécois ne connaissent pas encore le vrai visage du Canada-Anglais. Il apparaît véritablement sous les traits d’un parti libéral corrompu au point où ce parti confond la démocratie et sa présence à Ottawa comme gouvernement du Canada. Jean Lapierre est l’émanation exemplaire du comportement politique le plus tordu des Québécois qui font carrière à Ottawa. Un fédéraliste-type, arrogant et suffisant.

Devant un gouvernement libéral minoritaire qui tient bon, trois partis d’opposition se court-circuitent mutuellement et alternativement. Toutefois, ils viennent de comprendre partiellement qu’ils sont tous les trois perdants s’ils ne s’entendent pas entre eux. Dans ce contexte, le Bloc québécois, même majoritaire au Québec, est un parti régional sur la scène fédérale. Il doit se consoler en claironnant haut et fort qu’il défend bec et ongles le Québec avec un courage inégalé. Cependant, il doit s’associer, malgré lui, à deux autres partis politiques nationaux canadians qui ne souhaitent surtout pas perdre de leur force et de leur influence sur la scène politique nationale canadienne. Bref, toujours deux nations qui ne peuvent fusionner.

À tous nos rêveurs politiques québécois tant sur la scène fédérale que provinciale, il faudrait rappeler que toutes les forces ne sont pas égales, mais concurrentes. De plus, que ces forces peuvent être soumises à des restrictions ou même à l’élimination. Enfin, ils devraient reconnaître que c’est la prépondérance de la plus grande force qui l’emporte toujours. Dans Les Normes, Maurice Séguin tente de comprendre ces phénomènes dans son Chapitre premier consacré à la « Vie et conditions de vie » qui porte sur l’homme et la société en général (cf. Tableau no 1 ci-dessous).

« Il est donc difficile de ne pas tenir compte en histoire de la prépondérance de la plus grande force. »

Plusieurs de nos dirigeants politiques et un certain nombre de souverainistes bien-pensants croient sincèrement réaliser l’indépendance du Québec par des actions d’éclats ici et là à l’intérieur du système. Il y a un piège dans ce genre de comportement. Le danger est que tout se termine par des accommodements plus ou moins boiteux où le gouvernement fédéral conserve toujours l’autorité suprême sur le Canada. Il ne s’agit pas de l’empiètement sur les compétences des provinces, mais de ce pouvoir qui consiste à maintenir l’ordre, la paix et le bon gouvernement pour tout le monde au Canada. Ce sont les prérogatives d’un État national indépendant. Prendre conscience de ce pouvoir fait entrevoir sous un autre angle le scandale des armes à feu, celui des commandites et cet autre plus grave encore qui a été l’erreur de l’Agence des douanes et du revenu du Canada (ADRC) concernant l’application du système de péréquation ainsi que le détournement de la caisse d’assurance-emploi. Ce comportement du gouvernement fédéral remonte à la naissance de la Confédération en 1867. En fait, les provinces sont toujours sous haute surveillance dans tous les domaines où l’activité gouvernementale fédérale doit s’exercer pour assurer l’unité canadienne sous toutes ses formes. Ces décisions relèvent de la défense des intérêts nationaux canadians. (Voir NOTE no 1.)

Voici un autre exemple qui remonte à l’époque de Maurice Duplessis. Nous avons indiqué dans notre chronique de la semaine dernière que la loi sur l’impôt provincial de 1954 a été amendée en 1955 afin justement de ne pas restreindre la portée des pouvoirs fédéraux en matière fiscale. En définitive, Maurice Duplessis n’a connu en ce sens qu’une demi-victoire. Puis, les subventions fédérales aux universités sont arrivées comme un élément parmi d’autres dans la politique canadian des encadrements dits nationaux. Ainsi, l’histoire a-t-elle continué inlassablement sa course effrénée. Il est donc très difficile de ne pas tenir compte en histoire de la prépondérance de la plus grande force. Cette facette de la vie des individus et des sociétés a été retenue comme l’un des huit postulats (voir NOTE no 2) pouvant servir à la compréhension des comportements sociaux et nationaux.

« Le cas du Québec est l’une de ces sociétés qui est soumise à ces forces de recul, de limitation et vraisemblablement d’élimination, si l’assimilation parachève le processus de l’annexion prolongée. »

Dans le contexte canado-québécois, la norme 1.6.2.3 du Tableau no 1 prend toute son importance quant à la lutte nationale. À lire attentivement cette norme, on peut se rendre compte que certaines sociétés font des progrès, s’épanouissent en contrepartie du recul, de la limitation ou de l’élimination « de sociétés moins bien placées, moins pourvues ».

Le cas du Québec est l’une de ces sociétés qui est soumise à ces forces de recul, de limitation et vraisemblablement d’élimination, si l’assimilation parachève le processus de l’annexion prolongée. En elle-même, l’annexion est une forme intrinsèque de limitation, car la société annexée est privée des pouvoirs dont elle pourrait bénéficier pour elle-même si elle n’était pas annexée.

Dans les rapports entre les sociétés, la force sous toutes ses formes l’emporte nécessairement. Toutefois, il ne s’agit pas seulement de « la seule force brute » […], mais [de] la force prise dans le sens le plus général : à la fois force matérielle et intellectuelle ; force servie par les circonstances de temps et de lieu, etc. » (Cf. la subdivision 1.6.2.4 du Tableau no 1.) En ce moment, n’est-ce pas ce qui se passe réellement entre le Québec et le Canada ou entre les Québécois et les Canadiens ?

Nous pouvons même aller plus loin et affirmer que la « prépondérance de la plus grande force » sur la société québécoise a un impact sur la position des individus. Bref, c’est « la lutte pour la vie » (cf. la subdivision 1.6.1.2 du Tableau no 1). Il serait naïf de ne pas imaginer que le règne de la plus grande force ne s’exprime que sur les deux plans de façon distincte : il y a des impacts de l’un sur l’autre et vice versa. N’est-ce pas une vérité de La Palice que d’affirmer : « La valeur de la vie individuelle est liée à la valeur de la vie collective. » (Cf. Les Normes, 1.2.2.) Il s’agit effectivement du principe des vases communicants. On l’ignore si souvent au Québec. Le Québec est une petite société avec tout ce que cela suppose, notamment parce qu’elle est annexée. D’où l’importance de bien saisir la portée de la prépondérance de la plus grande force dont elle est dépend, soit celle du gouvernement fédéral.

Tableau no 1 Sixième thème fondamental portant sur l’homme et la société en général (*)

1.6 INÉGALITÉ, CONCURRENCE, RESTRICTION OU ÉLIMINATION PRÉPONDÉRANCE DE LA PLUS GRANDE FORCE

1.6.1 Pour l'individu

1.6.1.1 Des différences énormes séparent les hommes

Chacun est loin de recevoir les mêmes talents, d’avoir les mêmes dispositions, d’occuper la même place, de vivre au même moment, etc. Par le jeu des causes secondes, indépendamment de la volonté, des différences énormes séparent les hommes.

1.6.1.2 Lutte pour la vie

De plus, pour réussir et percer, les individus doivent rivaliser avec des moyens inégaux. C’est l’universelle loi de la lutte pour la vie.

1.6.1.3 Compétition au détriment des uns et des autres

Si cette lutte est en partie stimulante et s’affirme comme facteur de progrès, très souvent la réussite des uns ne s’obtient qu’au détriment des autres.

1.6.1.4 Règne de la force

Même au niveau individuel, c’est le règne de la force…

1.6.2 Pour la société

1.6.2.1 Inégalité des chances collectives

– Énoncé : Les diverses collectivités groupent des forces nettement inégales.
– Explication : A tous les points de vue il y a disparité : dans les richesses naturelles, dans les forces démographiques, dans l’organisation politique, économique, sociale, culturelle, etc. Toutes les sociétés n’ont pas les mêmes chances. L’écart qui sépare les mieux dotées des moins favorisées est souvent considérable.

1.6.2.2 Luttes sociales et luttes nationales

À l’intérieur des sociétés, entre classes (luttes sociales) et entre les sociétés (luttes nationales), on se livre une concurrence serrée ; on s’affronte dans des conflits sourds ou aigus, dans des guerres ouvertes ou larvées.

1.6.2.3 Impact du recul, de la limitation, de l’exploitation, etc.

Le progrès, l’épanouissement de certaines sociétés sont liés au recul, à la limitation, à l’exploitation, à la défaite, à l’élimination même de sociétés moins bien placées, moins pourvues.

1.6.2.4 La force sous toutes ses formes l’emporte

– Énoncé : Nécessairement la force l’emporte.
– Explication : Non pas la seule force brute (du nombre par exemple), mais la force prise dans le sens le plus général : à la fois force matérielle et intellectuelle ; force servie par les circonstances de temps et de lieu, etc.

1.6.3 En histoire, la prépondérance de la force ne peut pas être supprimée.

En histoire, on ne doit pas s’imaginer que l’inégalité et la lutte des individus, des classes et des nations (ainsi que la prépondérance de la force) auraient pu et pourraient être supprimées avec un peu d’intelligence, de bonne volonté. Cette inégalité, cette concurrence et cette prédominance de la force sont de l’essence même de la création, avant l’apparition de l’homme…

(*) Voir Maurice Séguin, Les Normes. 1965-1966/1997. Guérin Éditeur. Consulter la NOTE no 2 au sujet des huit thèmes fondamentaux portant sur l’homme et la société en général. Capital.

« Il faut des individus dévoués et conscients de former une union de pensée en vue de contester fermement l’annexion dont tout un peuple est la proie. »

La prépondérance de la plus grande force contre le Canada (français), le PREMIER CANADA, celui de la Nouvelle-France, s’est exercé il y a bien longtemps à l’occasion de la guerre de la Conquête. La France a été éliminée de l’Amérique du Nord pendant un certain temps jusqu’à la rétrocession par l’Espagne de la Louisiane à la France en 1801, puis par la vente du même territoire aux États-Unis en 1803 (voir NOTE no 3). Cette prépondérance a été maintenue jusqu’à l’UNION ; puis, elle a été consolidée par la création de la fédération canadian. La suite de cette histoire n’a été et ne sera que le long prolongement de cette concurrence et de ces restrictions qui ont marqué et qui conditionnent aujourd’hui la lutte nationale des Canadiens (Français) du Québec.

De tout temps, une telle situation n’a pu être uniquement contrecarrée « par l’intelligence et la bonne volonté » (cf. la subdivision 1.6.3 du Tableau no 1). Par conséquent, il faut plus que des paroles, de l’intelligence et de la volonté. Il faut un peuple formé, éduqué et motivé. Il faut des individus dévoués et conscients de former une union de pensée en vue de contester fermement l’annexion dont tout un peuple est la proie. Ce peuple doit comprendre qu’il est le jouet étrange d’un gouvernement oppresseur qui sait manipuler les hommes, les événements, les situations, les relations internationales, les ressources juridiques, constitutionnelles, financières, idéologiques et enfin celles de la recherche dans tous les domaines du savoir, des sciences et des affaires.

Ce gouvernement ne se gêne pas non plus d’ajouter la propagande de sa radio et de sa télévision d’État à la panoplie de ses moyens de domination. En usant de ce pouvoir médiatique, il se donne les moyens financiers grâce auxquels il soumet une grande partie de la colonie artistique québécoise à ses propres fins collectives et nationalistes par des contrats dont il est impossible de contester la légalité, car tous les agents et acteurs du système en profitent mutuellement, sauf le peuple tout entier qui aurait probablement beaucoup d’autres choses à dire ou à entendre ou même à subir. Cette propagande, souvent brutale et parfois subtile entretient les meilleurs esprits dans la plus grande dépendance envers le responsable de l’annexion du Québec en se soumettant au gouvernement de l’Autre comme vient de le faire si « noblement » (!) madame Michaëlle Jean.

Il faut en mettre du temps pour se déprogrammer de cette idéologie fédéraliste qui empoisonne les cerveaux et les transforme en des machines à penser autrement. Il est urgent de se ressaisir en vue d’agir par soi collectivement, d’affirmer et de défendre fermement l’unique finalité nationale québécoise : l’indépendance du Québec.

En supposant que ces normes soient réalistes dans l’optique indépendantiste, que devons-nous penser de la position du Bloc québécois à Ottawa et du Parti québécois au Québec ? Nous aimerions vous poser la question. Faites-nous parvenir vos commentaires sur l’état de l’indépendance du Québec après le choix du futur chef du Parti québécois.

Bruno Deshaies

NOTES

(1) Bruno Deshaies, « Le Québec libéré des entraves du fédéralisme. » Dans VIGILE.NET, Chronique no 191 du jeudi 28 octobre 2004.

(2) Chapitre premier : VIE ET CONDITIONS DE VIE

Quelques thèmes fondamentaux, portant sur l'homme et la société en général, s'imposent comme postulats dans la manière de concevoir l’histoire et seront sans cesse repris dans l'interprétation donnée ci-après.

Huit grands thèmes fondamentaux pour l’individu et la société

1.1 Vivre avec les autres, mais par soi
Collaboration mais autonomie
« Together but on our own feet »

1.2 Agir (par soi) : richesse d’être
Remplacement : oppression essentielle

1.3 Hiérarchie des valeurs, mais également équilibre humain

1.4 Dureté de la condition humaine.
Crise intrinsèque permanente

1.5 Rendement limité

1.6 Inégalité, concurrence, restriction ou élimination
Prépondérance de la plus grande force

1.7 Limites de l’intervention de l’intelligence et de la volonté

1.8 Permanence de la nature humaine

(3) Richard B. Morris, éd., Encyclopaedia of American History, New York, Harper & Brothers, 1953, p. 132. Pour un survol historique, consulter Peter HICKS , « Louisiane : l’avoir ou ne pas l'avoir... » Trad. par Irène DELAGE.